Horst Teufel # 1
Voeux, voeux, voeux… On se la souhaite bonne et sereine cette année en 8 ; 8 le chiffre du bonheur pour les Chinois qui prévoient déjà de se marier par milliers le 8 août 2008, jour de l’inauguration des JO à Pékin (of course), sans compter toutes les naissances programmées pour ce même jour, mais là c’est déjà un peu plus aléatoire.
Cela dit, malgré cette conjoncture favorable du 8, je doute que l’état de monde pour l’année à venir soit vraiment meilleur qu’il ne l’est aujourd’hui. Espérons simplement que rien en s’aggrave irrémédiablement et que ceux qui nous gouvernent (Ah, si ! Bush s’en va, c’est déjà ça. Bye bye Walker and good luck in your next business !) soient un peu plus à la hauteur des enjeux de la planète.
On aurait du reporter les élections présidentielles françaises à 2008, le résultat eut peut-être été autre… On peut toujours rêver. Bon, passons sur le résultat ! Passons sur le paquet fiscal, sur la remise en cause des avantages sociaux (surtout moi qui n’ai pour avantage acquis que ma liberté d’artiste, chèrement octroyée par moi-même) ; Passons sur la pipolisation et la grimaldisation de la vie publique — La Gauche, à cet égard, n’est pas exempte de tout reproche— et le bon peuple, nous tous risquons de nous gausser plus d’une fois dans les cinq ans qui viennent ; amusons-nous de voir the “A“ girls (Rachida, Rama, Fadela, Cécilia, Carla…), all young and pretties, bouter dehors les Saintes Christine et autres Mères Michelle -—il y aurait-il un inconscient, une faiblesse sarkozienne sur la voyelle A ? Sortons notre petit A…rthur :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d’ombre (…)*
Toute ressemblance etc.
Non, ce qui ne passe décidément pas —et là, la colère remplace l’ironie— c’est la face brune de Janus-Sarkozy, le ministère de l’immigration et de l’identité nationale et son vichysme rampant. Je préfère en l’occurrence le mot vichysme au mot fascisme, cela nous renvoie justement à cette part d’ombre de notre identité nationale et à quelques vieux tropismes qui ressurgissent régulièrement dans notre Histoire : cette propension récurrente au malthusianisme qui a déjà failli nous faire crever entre les deux Guerres ; cette xénophobie latente que d’aucuns aiment réveiller quand ça les arrange ; cette contradiction permanente entre les grandes déclarations universalistes -—et nos ministres, nos présidents aiment faire le tour des pays “coupables“ en brandissant la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, comme Moïse les Tables de la Loi… encore que ces derniers temps la Real Politik a semblé prendre le dessus, malgré Rama Yade rêvant d’enfoncer ses talons aiguilles dans le visage un tantinet vérolé d’un Khadafi allongé sur la paillasson de l’Histoire—, bref, contradictions entre les Grands Principes d’un côté, et la petitesse, la médiocrité, la mesquinerie, l’absence absolue de générosité dans la politique au quotidien. Et puis le dernier colifichet lamentable, le recours à la science pour séparer le bon grain de l’ivraie grâce aux tests ADN —les Nazis aimaient beaucoup ce genre de science-là également.
Non, ce qui ne passe décidément pas, ce sont les quotas qui rappellent justement d’autres chiffres et pratiques sinistres, et je ne cesse de m’étonner que les préfets de la République aient au fond aussi peu changé depuis la Guerre, à l’exception de quelques-uns qui ont joué la passivité —mais qui ont été rapidement rappelé à l’ordre (l’Ordre ?)— , et qu’ils se soient, en serviteurs zélés d’une loi inique, prêtés au triste jeu de la chasse aux sans-papiers ; jusqu’à envoyer à leurs services (récalcitrants ?) des courriers du genre : « Encore un effort ! Vous m’en trouvez 300 et le compte est bon pour cette année ! »
Non, ce qui ne passe décidément pas, ce sont les familles qui sont installées en France depuis des années, avec des enfants souvent nés ici, évidemment scolarisés, et qu’on sépare ou qu’on renvoie en bloc dans leurs chers pays, des pays dont ils n’ont rien à espérer si ce n’est retrouver la misère, et souvent la violence, à laquelle ils rêvaient d’échapper. Grâce soit rendue à RESF et à d’autres associations qui essaye de contrer la terrible et impitoyable machine administrative et l’inertie de la plupart des politiques —même à gauche, à croire que ça les arrange au fond que ce gouvernement fasse le sale boulot…
Non, ce qui ne passe décidément pas, ce sont ces lycéens et ces étudiants dont nous devrions être fiers qu’ils aient choisi la France pour poursuivre leur quête de savoir, et qu’on renvoie comme des malpropres au risque de compromettre toute la suite de leurs études et de briser leurs vies ; et tous ces laissés-pour-compte de la misère africaine, des guerres moyen-orientales ou de la servilité chinoise, qui ont encore un rêve européen (comme on parle d’un rêve américain), et qui tentent le plus souvent au péril de leur vie, dans des épreuves physiques et psychiques inqualifiables, de se trouver un autre destin. Imagine t-on assez le courage, l’abnégation qu’il leur faut ?
Bien sûr, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, bien sûr… Mais que ceux qui ont réussi à franchir les obstacles de cette course terrible (je pense soudain à l’image de ces danseurs épuisés dans “On achève bien les chevaux“), ceux qui se sont un tant soit peu installés, qui ont réussi à trouver du travail, qui ont fait des enfants ici pour construire une partie de leur rêve, qu’on les garde, bon sang, qu’on les garde !
Ils ne vont pas prendre notre travail, au contraire on a besoin d’eux. Qu’on cesse ce malthusianisme étroit dans lequel nous aimons trop souvent nous enfermer et qui nous fait oublier qu’il n’y a pas de progrès sans l’apport de forces vives et d’intelligences extérieures.
Je sens qu’on va m’objecter que je fais des comparaisons qui n’ont pas lieu d’être : les reconductions à la frontière, ce ne sont pas les trains pour Auschwitz ; les centres de rétention, ce n’est pas Drancy. Certes, mais n’oublions pas la terrible froideur administrative, relisons Hannah Arendt, n’oublions pas qu’Eichmann se présentait comme un simple fonctionnaire, un fonctionnaire parfait ! Et qui peut jurer, lorsque l’on voit les soubresauts du monde, lorsque l’on voit, aux portes de l’Europe, Vlad-Poutine, l’Empaleur des Tchétchènes et autres empêcheurs de businesser en rond, faire fi ! de la démocratie en Russie, qui peut jurer qu’en cas de crise grave, notre petite forteresse européenne serait éternellement à l’abri d’un retour de la Bête immonde ? Ce qui me fait peur parfois, c’est d’entendre certains discours, de voir certains mécanismes se répéter, sans états d’âme, sans intelligence de l’Histoire, comme si la mémoire était désespérément oublieuse.
Lorsqu’il fut nommé commissaire aux affaires migratoires, euh, pardon ! ministre de l’immigration, j’avais surnommé le très blond et très aryen (quoique auvergnat) Brice Hortefeux, Horst Boutefeu. J’ai appris depuis que BHL l’avait également traité de boutefeu (ce qui semble avoir fortement déplu à l’intéressé). Je n’aimerais pas à avoir à lui décerner en 2008 l’ordre de la lavallière (joke), ni à accentuer ma colère en le baptisant Horst Teufel **!
* Arthur Rimbaud, Voyelles.
* * Teufel, diable en allemand.
PS : Quentin qui est en stage à Sud-Ouest La Rochelle a écrit un bel article sur le réveillon des sans-abri. De l’empathie sans pathos.
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