De l’Observation des paysages # 2


Mon précédent billet consacré à l’Observatoire photographique du paysage relatait la reprise en 2009, après trois années d’interruption, de mon observatoire sur le parc naturel régional des Vosges du Nord.

Trois ans et six sessions de travail plus tard, il s’avère que l’observatoire apparaît plus que jamais comme un élément indispensable de la compréhension et de l’analyse de ce territoire. Trois éléments y ont contribué : le premier, déjà initié dans la phase précédente de l’observatoire (1997-2005), a vite reçu le soutien et l’adoubement de mes interlocuteurs —qu’il s’agisse du PNR ou des financeurs actuels, les DREAL Alsace et Lorraine– pour être développé. Il s’agit tout simplement de faire évoluer l’observatoire en le rendant plus réactif à l’évolution interne du paysage et à l’introduction de problématiques nouvelles. Cela nous a amené à augmenter de manière conséquente le corpus d’images de façon à pouvoir disposer aujourd’hui, au bout de la septième mission qui vient de se réaliser fin février, d’environ 50 points de vue supplémentaires. Leur intérêt est parfois tel, que leur re-photographie devient prioritaire par rapport à la reconduction de certains points de vue originels qui sont “épuisés“, qui ont perdu de leur intérêt ou qui ne nécessitent plus une reconduction annuelle. Cela dit, je n’ai pas pour autant négligé la reconduction de ces points de vue originaux , et sur les 40 points de vue principaux du premier corpus, 30 ont fait l’objet d’au moins une reconduction sur les trois dernières années et un autre est promis l’automne prochain à une évidente re-photographie.
Le fait de disposer d’un corpus en augmentation et en évolution constantes permet une meilleure projection sur le devenir multiple de ces paysages, et constitue également, en tant qu’inventaire, un ensemble de vues du territoire, formidable de diversité, qui en est déjà la mémoire et qui nourrit en tout cas les archives de demain.

 Vue 38, reconduction 6 • Windstein, Bas-Rhin, 28 octobre 2009 © Thierry Girard
Surveillance d’un possible mitage urbain dans un paysage sensible à vocation touristique.

Cette réactivité de l’observatoire a sans doute aussi —et c’est là le deuxième point— permis d’impliquer plus d’opérateurs au sein du parc, de manière telle que chacun s’approprie désormais l’outil  observatoire et y apporte éventuellement sa contribution en suggérant, à chacune de mes missions, de nouvelles possibilités de points de vue. Ainsi, les analyses des photos de l’observatoire ont permis d’étayer certaines dispositions de la nouvelle Charte établie par le PNR, et les architectes du parc utilisent très fréquemment ces photographies dans leur argumentation —notamment avec les élus—pour montrer ce qu’il faut faire… ou ne pas faire. Sans oublier les conférences qui sont données régulièrement dans les communes pour sensibiliser les habitants à certains enjeux paysagers, avec comme soutien évident la projection des photographies de l’observatoire. D’ici quelques mois, l’ensemble des photographies de l’observatoire seront visibles (avec leur fiche technique) sur le site renouvelé du parc avec la possibilité de laisser des commentaires et des analyses après modération.
Au fil des ans, j’ai  acquis le sentiment profond que ce travail est devenu pleinement accepté par tous —hors certains élus du territoire qui ne s’y feront jamais…—, et que ma présence bisannuelle n’est plus considérée comme une bizarrerie, mais devient presque un rendez-vous attendu.

Vue 29, reconduction 9 • Goetzenbruck, Moselle © Thierry Girard
Développement d’une zone artisanale qui établit un continuum urbain de qualité médiocre avec la ville voisine de Lemberg.

Le troisième attendu, si je puis dire, c’est le paysage lui-même et ce qui s’y passe. Il est évident qu’en quinze ans,entre 1997, date de la mise en place de cet observatoire, et aujourd’hui, le territoire a bougé, même s’il est un peu enclavé et moins soumis que d’autres à des dynamiques urbaines ou sociales fortes. La question de l’habitat —et en premier lieu les lotissements, mais aussi la rénovation urbaine— est plus prégnante que jamais ; même chose pour ce qui concerne l’extension des zones artisanales, tandis que le souci d’un environnement très préservé dans un pays où la surface de la forêt et des zones humides est particulièrement importante, nécessite, à travers notamment le programme Natura 2000, des actions et une surveillance spécifiques que l’observatoire essaye également de prendre en compte. Sans oublier, à la limite sud du territoire, l’irruption du TGV Paris-Strasbourg qui passe certes sous la montagne, mais le creusement du tunnel génère de part et d’autre deux énormes chantiers. Sans oublier l’arrivée prochaine du premier champ d’éoliennes dans le parc, avec ses partisans et ses détracteurs…

Vue 64, reconduction 3 • Ingwiller, Bas-Rhin © Thierry Girard
Projet de rénovation urbaine dans le centre ancien avec destruction de bâtiments prévue.

Vue 130 • Saint-Louis-lès-Bitche, Moselle, 28 octobre 2009 © Thierry Girard
Ancien habitat ouvrier et rénovation de voirie devant le musée de la cristallerie et l’usine.

 Vue 115, recoonduction 1 • Goetzenbruck, Moselle, 28 ocotobre 2009 © Thierry Girard
Bâtiments industriels désaffectés depuis 2005 et travaux de voirie sur l’ancien parking de l’usine.

 Vue 122 • Ernolsheim-lès-Saverne, Bas-Rhin, 2009 – 2011 – 2012 © Thierry Girard
Chantier de la LGV Paris-Strasbourg à la sortie du tunnel qui traverse la montagne.

Et à Eckartswiller de l’autre côté de la montagne, 28 février 2012 © Thierry Girard

Vue 146 • Etang et ruine de Waldeck, Moselle, 16 octobre 2010 © Thierry Girard
Evolution d’une tourbière dans un espace protégé et emblématique.

Vue 129 • Baerenthal, Moselle, 19 octobre 2009 © Thierry Girard
Etude de l’évolution naturelle d’un fond de vallée humide. Problème de plantes invasives.

Cela dit, à la lumière de cette expérience, je mesure —et mes partenaires tout autant— l’extrême importance de la durée dans cette problématique d’observatoire. Dans la première phase (1997-2005), il s’est passé évidemment des choses très intéressantes et chaque année apportait son petit lot d’heureuses ou de moins heureuses surprises. Mais, c’est maintenant que cela devient vraiment passionnant et que la transformation globalement lente du paysage devient effective. Et de fait, il est dommage que beaucoup d’observatoires se soient arrêtés en cours de route ou soient figés dans un principe de reconduction strictement limité aux points de vue initiaux, conditionnant la reprise de vues à un simple enregistrement, et sans que puisse être prise en compte l’évolution du territoire.

Ce qui me donne particulièrement envie de poursuivre l’observatoire, c’est de savoir qu’à chaque nouvelle session de travail je vais devoir exercer mon intelligence du paysage pour rendre visibles de nouvelles situations paysagères, et qu’il me faudra faire par ailleurs, pour assurer les reconductions, un choix pertinent au sein d’un corpus d’images toujours plus élargi— ce qui nécessite aussi, en contrepartie, plus de repérages, plus de kilomètres, plus de temps, plus de travail… Je me demande même si dans les années qui viennent, au-delà de la problématique observation-reconduction, je ne vais pas multiplier sur l’ensemble du territoire concerné de simples états de paysage, simplement pour mémoire et parce qu’ils sont justifiés esthétiquement. Une sorte de corpus parallèle…

Vue 138 • Ingwiller, Bas-Rhin, 15 mars 2010 © Thierry Girard

Vue 60, reconduction 2 • Goetzenbruck, Moselle, 11 mars 2010 © Thierry Girard

Vue 155 • Bitche, Moselle, 29 octobre 2011 © Thierry Girard

Vue 147 • Goetzenbruck, Moselle, 16 octobre 2010 © Thierry Girard

Vue 157 • Montbronn, Moselle, 30 octobre 2011 © Thierry Girard

Je m’étonne souvent du manque d’intérêt des galeries, des critiques, des conservateurs pour cette problématique observatoire, surtout lorsqu’on se rappelle l’événement que représenta à l’époque la mission photographique de la Datar. On peut sans doute attribuer une partie de ce désintérêt aux principes émis dès le début du projet par le Ministère de l’Environnement lui-même qui avait choisi de se distinguer radicalement de la mission Datar en faisant en sorte que l’OPP soit présenté d’abord comme un travail de vraie documentation du paysage avec une approche rigoureuse, objective et moins « arty », même si les premiers observatoires ont été confiés à des "anciens" de la Datar (Depardon, Ristelhueber etc.). Et puis, il y a surtout un protocole contraignant qui définit de fait l’approche esthétique et n’autorise guère un traitement original, c’est la fameuse Méthode de l’Observatoire photographique du paysage qui sert aujourd’hui de bible et de référence incontournable à tout nouveau projet d’observatoire, qu’il s’agisse de projets officiels ayant l’agrément du Ministère, ou de projets plus autonomes menés directement par des opérateurs locaux.

Cela dit, les photographes ont aussi leur part de responsabilité dans cette affaire. Entre ceux qui ont vite abandonné leur observatoire après les prises de vue initiales et une ou deux reconductions, et l’ont alors laissé entre les mains d’opérateurs qui ont souvent fait un travail tout à fait honnête mais en quelque sorte anonyme ; ceux qui ont toujours un peu minoré ce travail et ne l’ont jamais vraiment revendiqué sur le plan artistique ; ou ceux qui n’ont pas pu aller jusqu’au bout de leur mission parce que, faute de subsides ou d’opérateur convaincu,  leur observatoire s’est arrêté avant de devenir probant, rares sont finalement les photographes qui ont pu développer dans la durée un observatoire revendiqué, identifié et affirmé comme partie prenante de leur œuvre.  Je pense par exemple à Anne-Marie Filaire, John Davies, Jacques Vilet, Thibault Cuisset, Anne Favret et Patrick Manez, même si pour certains d’entre eux l’aventure s’est arrêtée trop vite. Et puis, il y a observatoire et observatoire : le fait de se réclamer du protocole institué par la Méthode de l’OPP, ne préjuge en rien de l’exigence apportée par la suite, ne serait-ce que dans le choix du photographe. Ainsi de tel Grand site national qui, après avoir fait un appel d’offres en bonne et due forme, a choisi de confier la mission au très moins disant financier, un photographe local de cartes postales, spécialiste de l’accentuation à outrance…

Pour ma part, j’ai vite compris combien l’exigence et les contraintes générées par un tel protocole allaient plus tard influer et nourrir mes autres travaux sur le paysage. Pas dans l’immédiat, mais au fil du temps, lorsque j’ai réussi à dépasser le poids de la contrainte pour m’approprier pleinement la dimension esthétique de ce travail. Question de rigueur, de distance, de prise en considération des plus menus détails, avec le souci d’une approche plus strictement documentaire et moins métaphorique (encore qu’il en reste parfois quelque chose…) que dans les travaux qui avaient précédé. Mon passage à la chambre grand format est sans doute également lié à cette évolution.

 

Vue 137 • Pfalzweyer, Bas-Rhin, 15 mars 2010 © Thierry Girard

Mais je pense qu’avec le temps et le recul, les regards des uns et des autres sur l’OPP se feront plus amènes et plus généreux, et qu’il arrivera bien un moment où l’on “redécouvrira“ les vertus et la richesse de ces observatoires. Il se peut même que les choses soient déjà en cours si j’en juge notamment par la mise en place ces dernières années de plusieurs nouveaux observatoires après une période de “gel“ au début des années 2000. Regain dont je profite également puisque je travaille en ce moment sur un nouvel observatoire qui couvre tout le département de l’Aude avec comme opérateur le Caue. Cet observatoire fera l’objet d’un billet sur ce blog dès que la recension des points de vue originaux aura été achevée. Et les appels d’offres se multiplient, le dernier en date, proposé par Voies navigables de France, concernet un observatoire le long de l’axe du futur canal Seine-Nord Europe dont le creusement doit débuter très prochainement.

Et enfin, cette petite indication qui ne me semble pas totalement marginale : j’ai écrit 63 billets sur ce blog, et il s’avère que mon premier article consacré à l’OPP arrive, en nombre de lectures, au troisième rang de mes articles, tout prêt de celui que j’avais consacré en son temps à Depardon, et cela, sans qu’il y ait eu de buzz particulier. J’y vois là le signe d’un intérêt récurrent qui ne se dément pas et qui devrait même croître.

Vue 132 • Niedersteinbach, Bas-Rhin, 29 octobre 2009 © Thierry Girard

© Thierry Girard 2012 pour le texte et les photographies

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