Déjà # 1 Paysages de résistances, résistance du paysage.

Fin d’année oblige ! Entre les-événements-qui-ont-marqué-2007 des uns et les best-off-de-conneries-garanties des autres, je vous propose un résumé modeste mais génial (comme dirait Daniel Mermet) de ce que fut mon année 2007.
Je n’ai pas tenu cette année de Daybook en bonne et due forme. Je ne dispose que des notes prises au cours de mes déplacements en France et à l’étranger. Quand aux photographies, elles sont pour l’instant toutes inédites, à l’exception d’une première partie du travail réalisé en Eure-et-loir qui a fait l’objet d’une publication en septembre dernier.
Il ne s’agit pas de réécrire après coup toute l’histoire d’une année, je vous propose simplement quelques aperçus.

Saint-Gilles-les-Forêts, Haute-Vienne, 29 janvier 2007.

Il a neigé. Beaucoup neigé. Jusques dans nos contrées de l’Ouest, peu coutumières du manteau blanc. Routes coupées, bourgs et hameaux isolés, électricité et téléphone en carafe. Le jour même où je devais partir en Limousin pour commencer un nouveau projet. J’essaye d’appeler Chrystèle Lerisse qui doit m’accueillir à Saint-Gilles-les-Forêts, dans sa maison isolée au coeur de la montagne limousine. En vain. Deux jours, trois jours, quatre jours se passent. Je m’inquiète et finalement le bon vieux téléphone classique avec ses fils noirs qui se balancent entre les poteaux répond. Voix lointaine et fatiguée : « OK, ça passe maintenant ! L’électricité a été rétablie, les routes sont à peu près dégagées, mais ça a été très dur. Laisse-nous nous reposer demain, et viens dimanche ! ».

©Thierry Girard, 2007.

Au pied du mont Gargan, dans la forêt de La Ribeyrie, en janvier 44, quelques dizaines de maquisards, sous le commandement du colonel Guingouin, s’étaient regroupés pour suivre un entraînement intensif. Ils vivaient au château de La Ribeyrie qui fut détruit en avril 44 par les Allemands et rasé après la guerre. Chrystèle habite les anciens communs du château. L’endroit est magnifique, en toutes saisons, et à l’écart de tout, au bout d’une route qu’il faut savoir trouver.
J’ai fait un premier plan-film en noir et blanc d’un enchevêtrement de branches ployant sous la neige. Puis je vois ces feuilles roussies par l’hiver qui semblent tomber comme une pluie d’or ou de sang. Je fais deux plan-films en couleur. Le soleil bas de l’hiver rougeoie sur les cimes des arbres tout en haut de la forêt. Il fait froid, mais c’est un froid sec, agréable. Pas de vent. Pas de bruit non plus, hormis le crissement de mes bottes sur la neige glacée et quelques douleurs d’arbres. Nul cri d’oiseau, nulle fuite animale. Il y a pourtant des traces, telle cette neige jaunie par la pisse d’un chevreuil. Je reste quelque temps figé et silencieux, à l’écoute d’un tressaillement possible, proche ou lointain, avant de ranger la chambre, plier le trépied et reprendre mon chemin.
Ce nouveau projet s’articule autour de la question de l’épaisseur du paysage. Est-ce qu’un paysage où il s’est passé quelque chose de douloureux dans l’Histoire (guerres, pillages, rébellion, révolte, résistance) dit plus qu’un autre paysage ? La question se pose surtout s’il ne reste aucune trace de cet événement et que ce paysage semble aussi ordinaire qu’un autre. Comment peut-on être à la fois un paysage ordinaire et un paysage non indifférent ?

©Thierry Girard, 2007.

J’ai déjà travaillé et écrit sur ces paysages-palimpsestes, notamment dans mon projet danubien, Jaillissement & dissolution et dans D’une mer l’autre. Mais je me suis heurté aussi, régulièrement, à la résistance des choses, à l’impossibilité d’aller au-delà d’une simple représentation documentaire. D’où l’intitulé de ce nouveau projet : « Paysages de résistances, résistance du paysage ». J’ai déjà mesuré la veille cette résistance à Saint-Junien en tentant de photographier les abords d’une chapelle attaquée par une foule en colère qui reprochait au curé d’avoir refusé de bénir la dépouille d’un ouvrier indigent. Mais la résistance est parfois temporaire, il faut savoir aussi exercer sa patience et faire preuve d’entêtement : en revenant sur les mêmes lieux en décembre 2007, autre point de vue, autre lumière, l’image devenait possible.

©Thierry Girard, 2007.

Faux-la-Montagne, sur le plateau de Millevaches, en Creuse. Je suis déjà passé à plusieurs reprises dans ce village austère, dont on devine aisément, au côté imposant de certaines maisons et aux vestiges de devantures des anciens commerces, qu’il fut autrefois, comme la plupart des villages d’ici, bien plus riche et actif qu’il ne l’est aujourd’hui. Ce carrefour ruiné en haut du village, j’ai déjà tenté de le photographier lorsque je faisais mes repérages pour les Cinq voies de Vassivière en 2002 et en 2003. Il m’avait également résisté. Aujourd’hui il s’offre à moi avec une belle évidence dans cette étrange lumière d’hiver.
Je n’ai pas d’événement précis à évoquer en cet endroit, ni même dans ce village, si ce n’est qu’il est naturellement et historiquement un village rebelle, irrédentiste, une sorte de Baloutchistan anar dont le fleuron est aujourd’hui Télé Millevaches, la contre-voix des médias qui ne s’intéressent au peuple que pour mieux le “distraire“ et l’abrutir.
Cela dit, ce lieu ne me laisse pas indifférent non plus, et à défaut d’une petite ou grande histoire réelle, on peut imaginer une histoire inventée, fictive. Il aurait pu se passer quelque chose, là. Ou il pourrait se passer quelque chose. Cette image inaugure le deuxième volet de ce projet : « Histoires possibles, paysages probables ».


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