Déjà # 2 Résonances

Quelques fragments de 2007. Suite du parcours rétrospectif (cf. Déjà # 1).

Bussy-Varache, près d’Eymoutiers, Haute-Vienne, 15 mars 2007.

Retour dans le Limousin après d’autres pérégrinations photographiques. J’ai erré une partie de la matinée dans Eymoutiers à la recherche d’un point de vue possible dans la vieille ville, en mémoire d’une émeute populaire contre le prix du pain en 1846. On m’indique derrière la collégiale Saint-Étienne une petite place, la place des coopérateurs, où se trouvaient autrefois les fours à pain d’Eymoutiers. L’endroit ne m’inspire pas. Pittoresque médiocre. Le seul endroit qui aurait pu convenir est cette rue étroite, sombre et passante, avec ses façades noircies et élimées par le temps, qui longe la Vienne en bas de la ville ; mais, une mauvaise orientation de la lumière et deux voitures garées de façon inopportune me font renoncer à cette prise de vue. Il me faudra revenir. Il y a certes des choses intéressantes aux différentes entrées de la ville, mais il s’agit là d’un paysage moderne ; et je veux saisir quelque chose de la ville ancienne… qui se dérobe. J’ai toujours eu du mal avec les vieilles pierres et le pittoresque.
J’espère avoir un peu plus de chance avec mon second rendez-vous du jour. À l’ouest d’Eymoutiers, je prends une petite route serpentine dans un paysage très boisé et très vallonné, traversant des hameaux qui sont encore dans leur jus, même si je repère ici et là quelques plaques d’immatriculation britanniques. Je cherche le viaduc ferroviaire de Bussy-Varache qui fut sérieusement endommagé par les Résistants en mars 1943. La route vire vers le Nord, et je l’aperçois, au loin, illuminé par le soleil de mars. Je m’arrête une première fois, reprends la voiture pour finir au pied du viaduc en vérifiant tous les points de vue possible, et décide finalement de revenir à mon point de vue initial, le plus lointain.
L’avantage de travailler à la chambre, lorsque le paysage est intense, c’est de faire durer le plaisir, et de le voir s’inscrire, magnifiquement inversé, sur le dépoli. Une photo prise ainsi, ça ne dure pas le 1/8ème de seconde du temps de pose, mais les cinq, dix, quinze minutes parfois nécessaires pour choisir le bon point de vue, régler la chambre, glisser le plan-film et encore attendre un peu, attendre on ne sait quoi, l’acmé d’un bonheur visuel peut-être, avant d’appuyer sur le déclencheur souple.
Le bonheur de ce paysage, il est dans cette toison de cimes d’arbres aux couleurs pastel, aux tons intermédiaires et indéfinissables, rehaussées d’une pointe de rose magenta dans un fourré de mélèzes, près du viaduc. On s’imagine pouvoir caresser ce paysage, telle la fourrure d’un ours immense, encore engourdi par l’hiver et respirant à peine.
Je pense aussi à ma mère, décédée il y a tout juste trois ans, un 15 mars, et qui aurait aimé cette douceur quasi printanière sur un paysage d’hiver.

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Cette photographie me ramène à une autre photographie, plus ancienne, prise en février 1997, alors que je commençais mon observatoire photographique en Alsace du Nord. Le liseré qui partage les essences d’arbres sur ce mont arrondi au fond du paysage, indique aussi la frontière entre la France et l’Allemagne. Ce détail n’est certes pas nécessaire pour apprécier l’esthétique de cette photographie, mais sans la connaissance que j’avais, préalablement, de cette marque “culturelle“ dans le paysage, je ne serais jamais monté sur le mont voisin par une route improbable. Il en de même pour le paysage de Bussy-Varache. Ce qui s’est passé le 13 mars 1943 est mon prétexte pour être là et pas ailleurs, m’arrêter longuement, interroger ce paysage précisément, essayer d’en extraire quelque chose de singulier, faire de ce viaduc un objet presque énigmatique, et du paysage lui-même l’espace d’une représentation possible.

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Quelques mois après cette photographie de la forêt du Wasigenstein, je suis au Japon en train de mener mon projet sur La Route du Tôkaidô. La montagne qui sépare les plaines du sud (Nagoya) de celles du nord vers le lac Biwa, reste un des endroits les plus sauvages de ce parcours, l’une des rares vraies ruptures de ce quasi continuum urbain qui relie les grandes villes du centre du Japon.
Sakanoshita est la 48ème station sur la Route du Tôkaidô . Je suis donc presque au terme de mon parcours, et la chaleur de juin annonce déjà les premières pluies de mousson

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D’un côté, sur cette photographie, la présence abrupte d’un viaduc qui vient marquer l’irruption de la modernité dans ce paysage traditionnel ; de l’autre, ce creux entre les troncs dressés comme les piliers d’un torii, qui n’est pas forcément le passage vers quelque promesse de sérénité ou d’apaisement —telle l’entrée d’un temple shinto ou bouddhiste—, mais bien plutôt une invitation un peu troublante à l’aventure : la forêt japonaise, dense, touffue, difficile à pénétrer, m’a toujours paru inquiétante, même si les kami, les esprits généralement bienveillants qui habitent les montagnes, les rochers ou les sources, peuvent être de quelque secours au voyageur égaré (pour l’esprit de la forêt japonaise, on peut lire, entre autres, sans modération, ces deux magnifiques livres : M/T et l’histoire des merveilles de la forêt de Kenzaburô Öé, ou Kafka sur le rivage de Haruki Murakami dont l’un des chapitres est consacré à un séjour solitaire du personnage principal dans une cabane au milieu de la forêt de l’île de Shikoku).
Formellement, cette photographie n’est pas sans liens avec les deux précédentes, elle en est même une sorte de synthèse. Mais la sérénité et la quiétude des premières (malgré l’évocation de la Guerre et d’une frontière douloureuse) sont remplacées ici par une inquiétante étrangeté.


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