Déjà # 3 Shanghai

Shanghai, 10 avril 2007.

Voici deux semaines que je suis arrivé à Shanghai, et je n’ai presque pas fait de photographies, tout occupé à préparer l’exposition au Shanghai art museum et le catalogue qui l’accompagne. Compte tenu de la différence de coût entre fabriquer une exposition en France et la fabriquer en Chine (sans compter le transport onéreux), il vaut mieux arriver un peu en avance avec pour seul bagage quelques DVD sur lesquels sont gravés les fichiers numériques (des DVD qu’on a bien failli me voler dans le RER en allant à Roissy, mais ça, c’est une autre histoire…), on rembourse alors largement son séjour. Sur place, il faut être attentif et un peu directif, mais pour peu qu’on ait les bonnes connections (merci Claude, merci Jean, merci Jimmy !), on peut aisément trouver les gens compétents disposant du bon matériel.

Les 70 photographies qui doivent être exposées (Voyage au pays du Réel) sont tirées. Elles sont parties chez Ofoto à Mogashan Lu pour être contrecollées. Mais je viens seulement de terminer les corrections du catalogue… Et le vernissage de l’expo a lieu le 20 avril ! (Ah, oui ! Je déconseille fortement ce genre de challenge aux angoissés chroniques et aux colériques compulsifs, ils risqueraient de revenir de Chine dans un état psychique très délabré).

Entretemps, j’ai quand même réussi à amorcer le projet sur Shanghai qui me tient à cœur depuis mon dernier séjour en Chine. Sans trop en dévoiler les détails (puisque ce projet n’est pas terminé et que je dois retourner prochainement à Shanghai), il s’agit de marier des portraits et des paysages urbains pris dans l’environnement immédiat de la personne photographiée.

Cette série du 10 avril est la troisième depuis le début de mon séjour. J’ai rendez-vous aujourd’hui avec Mary, mais j’ai une heure de retard (à cause des corrections !), et le jour commence à décliner, déjà. Le chauffeur de taxi a bien trouvé Hong Song Lu, mais il ne trouve pas l’entrée du lilong. Il m’emmène dans une autre rue, puis une troisième, persuadé que je n’ai pas la bonne adresse. Nous appelons en vain Mary qui ne répond pas. Comme tous les chauffeurs de taxi Chinois un peu honnêtes, il a arrêté son compteur : c’est désormais sa responsabilité de me déposer au bon endroit. Mary finit par répondre, je passe le téléphone au chauffeur, c’est bien Hong Song Lu. Elle nous guette sur le trottoir en nous faisant de grands signes de la main. Le lilong est en fait caché par un haut mur qui devait être autrefois l’enceinte d’une usine, et se trouve en contrebas d’un terrain arasé qui ne laisse apparaître que des vestiges de construction.

shanghai1©thierry-girard-2007.jpg

Histoire de Mary : Yu Xiao Qin, qui se fait appeler Mary (tous les jeunes shanghaiens et shanghaiennes s’attribuent un prénom occidental dès qu’ils ont des relations professionnelles avec des étrangers), a 23 ans et est originaire de la province rurale d’Anhui. Des gens de sa famille lui ont appris les bases de son métier d’esthéticienne et l’art du massage, le vrai, pas celui des catins d’hôtel. Elle est montée à Shanghai avec sa sœur pour tenter sa chance comme des millions d’autres Chinois qui migrent vers les grandes villes. Elle a trouvé, dans le lilong du Pin rouge (Hong song), cette petite chambre sans confort, avec une étroite fenêtre qui ouvre sur un mur aveugle à peine distant d’un mètre.

Shanghai2©Thierry Girard 2007

L’ensemble de l’habitation, partagée par plusieurs familles, forme un carré autour d’une courée. C’est le shikumen, l’habitat traditionnel shanghaien, mais version années Mao, architecture modeste et piète qualité des matériaux. Les toilettes sont collectives et la cuisine se fait dehors. Au début elle partageait sa chambre avec sa sœur, puis elle est restée seule. Elle a un petit ami, mais elle n’envisage pas de relations sexuelles tant qu’ils ne sont pas mariés ; et elle n’envisage pas de se marier tant qu’elle n’a pas gagné suffisamment d’argent. Il y a quelques temps, alors qu’elle dormait, un voleur s’est introduit dans sa chambre et lui a volé l’ordinateur portable qu’elle venait de s’acheter et le reste de ses économies. Bon ! Il faudra attendre encore un peu avant de changer de vie, sauf qu’elle va devoir changer de cadre : son carré d’habitations insalubres est bien menacé. Une partie du lilong a déjà été rasé, et ce qui reste debout n’en a plus pour très longtemps. Elle ne risque guère d’être relogée dans les barres d’immeubles qui poussent à l’horizon, elle se retrouvera une autre chambre modeste dans un autre lilong ou dans un immeuble ancien en attendant de pouvoir accéder à son rêve : s’installer à son compte dans un salon ayant pignon sur rue. En attendant, elle se promet d’apprendre à mieux parler anglais et elle se constitue une clientèle à domicile, presque exclusivement féminine, pour éviter les tentations…

Shanghai3©Thierry Girard 2007


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