Une polémique roborative

Il m’arrive assez régulièrement de consulter sur LeMonde.fr le blog de Lunettes rouges qui se présente comme un amateur d’art, et qui l’est vraiment, au sens strict du terme, chroniquant avec une régularité sans faille —que nombre de critiques “professionnels“ feraient bien parfois d’imiter— l’actualité des expositions d’art contemporain, ou d’art tout court, sur Paris et là où ses pas le mènent. Je regrette parfois que la photographie ne soit pas plus et mieux traitée, mais, de toute évidence, ce blog “non-professionnel“ sur l’art contemporain est l’un des plus sérieux et attachants qui soit.
Le 16 janvier, je tombe sur un article intitulé Damnatio memoriae, consacré à une exposition d’un jeune photographe nommé Raphaël Denis, jusqu’alors plutôt inconnu au bataillon. Le jeune homme en question fait subir quelques outrages à des photographies anciennes qu’il recouvre de biffures et autres écrigratures. Lunettes rouges est, comme à son habitude, plutôt enthousiaste —il est ce qu’on appelle “un bon client“, rares sont chez lui les critiques négatives, les emportements ou les vraies coups de colère.
En tout cas, son enthousiasme est communicatif, au point que les premiers commentaires sont sur le même ton. Sans prendre parti au sujet de l’œuvre de Raphaël Denis dont je n’ai que deux ou trois images sous les yeux, je me permets cependant de laisser un commentaire (fait rarissime chez moi) rappelant simplement que « rien ne s’invente, tout se redécouvre », et que, hormis une référence obligée (mais pas forcément la plus pertinente) à Arnulf Rainer, Lunettes rouges a oublié quelques antécédents remarquables dans l’historique de ce genre de démarche. L’évocation notamment d’images détournées de gueules cassées m’oblige à rappeler simplement l’existence de mon camarade Vincent Cordebard qui constitue depuis une vingtaine d’années une œuvre puissante, dérangeante, radicale, à partir notamment d’un ensemble intitulé L’hypothèse de la guerre où justement la gueule de l’auteur côtoyait et plus si affinités quelques gueules cassées.
Cordebard a, pour de bonnes et de mauvaises raisons, décidé de se situer à l’écart des officines, des règles et du système de reconnaissance de l’art contemporain. Il a presque renoncé à montrer une œuvre qui, lorsqu’elle est exposée, suscite le plus souvent des controverses ou des quiproquos qu’il juge insoutenables. Cette œuvre secrète, cachée (mais l’atelier de Chaumont en Haute-Marne est ouvert à qui veut bien en franchir le seuil) bénéficie cependant du soutien d’un réseau très informel d’amis, d’artistes, de critiques qui apprécient d’ailleurs tout autant la générosité et la lucidité intellectuelle du personnage que l’œuvre elle-même (Dominique Baqué vient d’ailleurs de lui consacrer un texte dans son dernier ouvrage, Visages : du masque grec à la greffe du visage).
À mon commentaire, notre ami commun Philippe Agostini rajoute le sien, certes un peu plus emporté ; mais à notre grande surprise, alors que nous attendions une réponse de Lunettes rouges, c’est Raphaël Denis qui nous répond, se sentant sans doute agressé (alors que nous n’avions pas émis de jugements sur son œuvre, simplement noté le fait qu’elle n’était pas “première“). Il répond sur un ton extrêmement grossier et méprisant, avec des propos de lavandière. Étonnement général. Qui est réellement ce jeune blanc-bec sans respect pour les Maîtres Anciens ? Nous consultons son site et constatons avec dépit (mais peut-être soulagement), que cette œuvre de jeunesse est au fond encore un peu foireuse, car il ne suffit pas d’être capable de produire quelques photographies intrigantes (au milieu d’autres qui le sont nettement moins), encore faut-il que le discours, la pensée, l’éthique soient à la hauteur des images que l’on propose. Les textes de R.D. sont d’une provocation confuse, un peu adolescente, maldororisante ; les titres de ses séries parfois d’une maladresse ambiguë (Les poules ont la vie dure pour une série sur des portraits de femmes) qui dessert les images…
Après quelque hésitation, Cordebard finit par répondre également, sur le ton qui est le sien, incisif et généreux à la fois puisqu’il se propose d’aller voir l’exposition à Paris pour se rendre compte de visu de l’intérêt ou non de l’œuvre.

Conclusion (provisoire ?) en marge du blog : R.D. envoie à V.C. un courriel d’excuse et lui propose une rencontre à la galerie. Happy end ou à suivre ?
Soyons clairs, une petite polémique de janvier éclaircie le ciel d’hiver, et cela permet de parler des gens que l’on aime.

Pour en savoir encore un peu plus, le billet consacré par Phillipe Agostini aux Controverses anatomiques, un très bel ensemble de Cordebard; ainsi que le texte que j’ai écrit sur Vincent en 2000, texte publié dans D’une mer l’autre.


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