Une nuque troublante

« Il existe un canon, dans la peinture japonaise, nommé mikaeri bijin,qui consiste à représenter la beauté d’une femme dans le mouvement par lequel elle se retourne en révélant la torsion de sa nuque ».
Christian Doumet, Japon vu de dos.

Lorsque Christian Doumet m’a proposé il y a quelques mois d’insérer une image du Japon dans le tirage de tête du livre qu’il allait publier chez Fata Morgana, il pensait évidemment à ce qu’il connaissait de moi, au travail que j’avais fait sur La Route du Tôkaidô. Il m’a envoyé un premier état de son texte, une suite de petits récits ou poèmes en prose qui disent, dans une langue minutieuse, cet écart constant, ce sentiment d’altérité irréductible que procure l’expérience du Japon à tout étranger, même lorsqu’il y demeure un certain temps. Mais dès les premières pages, il me parut évident que ce n’était pas tant mes paysages du Japon qui convenaient pour cet ouvrage, que ces quelques portraits de jeunes femmes japonaises, réalisés en noir et blanc lors de mon séjour à la Villa Kujoyama. Portraits restés inédits jusqu’alors.
Avec David Massabiau, des éditions Fata Morgana, nous sommes vite tombés d’accord sur le choix de la série consacrée à Hiroko T. qui, à l’époque, était l’une des danseuses de la compagnie Matoma de Susan Buirge.
Sur la photo choisie, la nuque d’Hiroko n’est pas tout à fait un mikaeri bijin, mais l’effet produit est un hymne semblable à la beauté et à la sensualité (japonaise).

Hiroko©Thierry Girard 1997
Hiroko, Kyoto, juin 1997 ©Thierry Girard

Susan Buirge était ma voisine d’atelier à la Villa Kujoyama, et nous avons passé quelques semaines de vraie complicité ensemble —du moins lorsque j’étais à la Villa, et non pas sur la route à photographier. Elle travaillait à l’époque sur un très bel ensemble chorégraphique intitulé Le Cycle des saisons, et en préparait le troisième volet, Mizu Gaki, dédié au printemps. Pour cet ensemble, Susan s’inspira à la fois des danses anciennes du Japon —le bugaku, danse hiératique et lente qui fut exécutée à l’origine à la Cour impériale et dans les monastères bouddhiques ; les kagura, danses sacrées du Shintô dont certaines étaient réservées aux servantes des sanctuaires mais qui devinrent aussi rapidement des danses paysannes directement liées au cycle agraire. Il en existerait encore aujourd’hui de très nombreuses formes, dansées à l’occasion d’une cérémonie précise, dans des villages reculés.
La chorégraphie Mizu Gaki se déroule dans les limites strictes d’un rectangle qui représente le miroir d’eau d’une rizière dans laquelle on replante le riz. Les déplacements des danseurs font appel à une sorte de mathématique symbolique et la gestuelle est faite de signes à la fois précis, presque prosaïques, et métaphoriques.

Je me souviens d’un après-midi de juin 1997 où j’avais assisté à l’une des dernières répétitions de la pièce. La chorégraphie, qui tenait à des équilibres subtils, dégageait une sorte de grâce poétique et de félicité philosophique ; le spectateur était face à une forme de rituel accompli où peu à peu tout ce qui fait cette altérité du Japon dont je parlais plus haut se déchirait lentement comme une gaze transparente, par la magie d’une chorégraphe étrangère.
À la fin de la pièce, j’allai embrasser Susan pour la féliciter ; puis, après mon petit compliment, je lui dis :
— J’ai aussi une faveur à te demander.
— Laquelle ? me répond-elle en souriant.
— Je veux photographier Hiroko.
— Hiroko ? Mais elle ne voudra jamais. Elle est d’une telle pudeur et d’une telle réserve. Elle va dire que les autres sont plus jolies qu’elle…
— Plus jolies, soit. Mais, elle, elle est d’une vraie beauté, une beauté singulière. Et tu le sais !
— Oui, je le sais, tu as raison. Je vais lui demander.

Hiroko©Thierry Girard 1997
Hiroko, Kyoto, juin 199 ©Thierry Girard

Ce billet est aussi un petit signe d’amitié à Susan Buirge qui vient de quitter la fondation Royaumont où la compagnie Matoma était installée depuis l’an 2000. Le couperet très français de la retraite obligée. Béjart a dû s’exiler en Suisse. Susan va continuer son aventure intellectuelle et artistique au Japon et en Corée.

Le tirage de tête du livre de Christian Doumet est désormais disponible aux Éditions Fata Morgana.


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