Déjà # 5 En Eure-et-Loir

Un résumé de 2007, suite.

La Ferté-Vidame, Eure-et-Loir, 18-19 mai 2007.

Retour de Shanghai, atterrissage un peu forcé dans les champs de colza de l’Eure-et-Loir. Dilemme. Comment passer de l’excitation due à un trop-plein d’images potentielles, côté Chine, à ce sentiment de désarroi qui m’étreint à chacun de mes retours en France, surtout lorsque je dois reprendre le cours de mes pérégrinations rurales ? Ma traversée de la France dans D’une mer l’autre, mon tour de la région Poitou-Charentes dans Histoires de limites, et bien d’autres expériences antérieures ou récentes, m’ont déjà confronté régulièrement à cet étrange paradoxe : l’extrême difficulté à photographier cette campagne française —paysages arasés, fermes vidées de leur substance vitale, villages déserts—, alors que j’aime cette errance à travers une France rurale pour laquelle j’éprouve un attachement profond, issu sans doute d’une enfance urbaine illuminée par les quelques semaines de vacances à la campagne passées chaque été au fin fond de l’Anjou, dans une grande maison de famille, à proximité de fermes qui, du moins jusqu’au milieu des années soixante, avaient encore tous les caractères des fermes d’autrefois : les chevaux de trait, la basse-cour, les vaches que l’on ramenait par les chemins creux pour la traite du soir, le grognement des cochons enfermés dans une soue ignoble, toujours à réclamer quelque nouvelle pitance, les battages encore à l’ancienne, sur l’aire de la ferme, lorsque tous les paysans alentour (on ne disait pas à l’époque agriculteurs), pendant les jours de juillet, passaient d’une ferme à l’autre, qui dans les champs à moissonner, qui sur le pailler à entasser les gerbes pour le battage proprement dit, avec à la clé force ripailles et pelotage de donzelles, ce qui nous laissaient, nous les enfants des villes, fascinés, abasourdis et ravis. Vision certes nostalgique (du bon côté de la barrière…) d’une réalité souvent plus rude et brutale des campagnes d’alors (à cet égard, je ne saurai trop recommander la lecture de ces livres magnifiques que sont Nous sommes le sang de cette génisse et L’espace antérieur de Jean-Loup Trassard, ainsi que les très nombreux ouvrages qu’il a publié au Temps qu’il fait) ; mais, je ne m’explique pas autrement mon “entêtement“ à photographier ces paysages-là, si ce n’est la force du ressouvenir.

LesMartinières©Thierry Girard 2004

Les Martinières, Loiré, Maine-et-Loire, mai 2004 © Thierry Girard

Ce projet en Eure-et-Loir est une drôle d’affaire. Le canton de La Ferté-Vidame est le deuxième volet d’une vaste entreprise amorcée l’automne précédent par un travail similaire sur le canton d’Anet, tout au nord du département. Le travail se fait à l’initiative du conseil général de l’Eure-et-Loir qui souhaite établir une sorte d’état des lieux départemental, canton par canton, en invitant des universitaires, des écrivains, diverses personnalités et un photographe, votre serviteur, à se pencher sur les réalités de ce territoire, tout en essayant d’échapper aux mésusages habituels de ce genre d’entreprise, façon hagiographie touristique et patrimoniale qui ne sert qu’à flatter les élus en les confortant dans une vision restreinte et idéalisée de leur terroir. « Tout va très bien, Monsieur le conseiller général… ».
Belle ambition, belle exigence. La feuille de route qui doit nous inspirer, rédigée par Jean-Marc Providence, la tête pensante de ce projet, comprend notamment les paragraphes suivants :
Il serait dommage que le travail monographique conduit en Eure-et-Loir empreinte à cette frénésie de l’embaumement ou momification, de la mise sous vitrine ou vitrification, c’est-à-dire à ce goût devenu assez habituel de la patrimonialisation généralisée.
Le présent n’aurait-il pas besoin plutôt d’une mémoire critique qui instruise le futur et non pas d’une mémoire prothèse sensée soulager nos souvenirs et ayant pour seule fonction d’aider à accepter le présent ?
C’est pourquoi il faut sûrement revenir au territoire habité en évitant le tourisme mémoriel, le passéisme sacralisateur, l’histoire vécue sous le signe de la seule perte et ouvrant grandes les portes à la nostalgie pleurnicharde ou revancharde du « c’était le bon temps »…

Armé de ce viatique, je suis envoyé en “voltigeur“ sur le canton d’Anet —célèbre par son château construit par Henri II pour Diane de Poitiers— en compagnie de Phyllis Yordan qui doit, elle, recueillir la parole vive des habitants et la retranscrire dans une forme d’oralité brute. Nous improvisons donc à partir d’une ligne éditoriale encore loin d’être parfaitement définie et ajustée, sachant très bien qu’il ne s’agit pas pour autant d’une carte blanche, et que nous allons devoir mesurer très tôt l’enjeu politique de cette entreprise.
Nous consacrons une bonne partie de l’automne à cet exercice, en tout cas plus de temps qu’il n’était prévu, l’enquête parallèle menée par Phyllis créant une sorte d’émulation et d’enthousiasme réciproques. Mais lorsque nous rendons notre copie, nous nous apercevons immédiatement que nous avons outrepassé les limites de l’exercice : l’oralité brute est vraiment brutale, elle exprime différentes formes de “désenchantement“, des plus anciens qui évoquent une vie disparue, à la fois joyeuse et rude, aux plus jeunes qui expriment leur acculturation, n’étant au fond ni d’ici, ni d’ailleurs, ni de la terre, ni de la ville, banlieusards ruraux et désoeuvrés d’un territoire qui se vit de plus en plus comme la banlieue de la banlieue (parisienne). Quand à mes photos, si elles passent mieux, fi ! cependant du pittoresque ; et un léger trop-plein de ces petites maisons, de banlieue justement, qui poussent désormais comme des champignons en périphérie des villages, contribue à accentuer l’effet neurasthénique de cette première mouture reçue sur le mode “No future in Anet“. C’est évidemment exagéré, mais ce qui serait recevable entre gens d’étude ne l’est plus dès lors que la question politique entre en jeu, avec la nécessité alors de trouver un équilibre, une mesure entre toutes choses, et de rajouter une part d’Imaginaire là où la simple réalité brute des faits et des situations peut devenir désespérante (Où l’on retrouve cette tension dialectique chère à Segalen entre le Réel et l’Imaginaire…).

Eure-et-Loir ©Thierry Girard 2006

Canton d’Anet, octobre 2006 ©Thierry Girard

Exit donc temporairement Anet en attendant de trouver la martingale rédactionnelle (la troisième version est en cours !) et bienvenue à la Ferté-Vidame, ses vestiges de l’ancien château du duc de Saint-Simon —mémorialiste acerbe du Roi-Soleil—, ses belles demeures et ses villages éclatés en écarts multiples, signes au fond d’une campagne tranquille où la nécessité de se regrouper autour du bourg, comme place forte, ne faisait pas loi.
L’aspect rédactionnel est assuré par Henri-Pierre Jeudy qui est censé de fait soulever les mêmes lièvres que Phyllis Yordan, mais avec plus de rondeur, en privilégiant la forme du récit, rencontres emblématiques et analyses sociologiques, version moderne des voyages aventureux de l’honnête homme de jadis. Pour ma part, il m’est suggéré de réintroduire un peu de patrimoine dans l’affaire. Côté château, cette haute façade ruinée qui surgit de la nuit ou de la brume, tel un décor peint, est un motif plutôt réjouissant. D’autres photographes s’y sont d’ailleurs essayés avant moi. Et puis, il y a un réel plaisir à emprunter, la veille, les clés de la grille du parc pour pouvoir fouler, juste avant l’aube, l’herbe humide, lever les canards et les poules d’eau sur les étangs, et attendre patiemment qu’un peu de jour perce la brume matinale.

Eure-et-Loir ©Thierry Girard 2007

Les vestiges de La Ferté-Vidame © Thierry Girard

Quand à l’autre aspect patrimonial, plutôt que de m’intéresser aux fermes joliment rénovées et autres belles demeures, j’ai décidé de ressusciter un intérêt ancien pour le petit patrimoine religieux (Cf. La Ligne de partage ou Voyage en Saintonge), sa statuaire modeste, ses croûtes d’église, mais aussi, comme à la chapelle de Réveillon —nichée à l’orée d’un bois, dans un écart— des fresques magnifiques du XVIème siècle qui m’inspirent en fait la structure principale du récit photographique à venir. Relier ces histoires peintes sur les murs de la chapelle avec des situations d’aujourd’hui, à travers le portrait de quelques personnages. Le premier d’entre eux, c’est le jardinier municipal qui taille les haies du cimetière avec sa Grande Faux, alors que je suis en train de photographier à la chambre le Dict des Trois Morts et des Trois Vifs.
Les Trois Vifs, je les trouverai le lendemain, sous la forme de trois amis jouant aux boules, situation qui n’est pas sans évoquer non plus les trois jeunes paysans d’August Sander.

Eure-et-Loir ©Thierry Girard 2007

Eure-et-Loir ©Thierry Girard 2007

Eure-et-Loir ©Thierry Girard 2007

Eure-et-Loir ©Thierry Girard 2007

Toutes les photographies © Thierry Girard

Ce même jour, un peu plus loin, au village des Ressuintes, alors que je pénètre en voiture dans le village, j’aperçois devant moi, revenant d’une promenade à travers les bois et les champs, un jeune couple qui s’avance. La jeune femme tient d’une main un large bouquet de fleurs des champs. Sa jupe est très courte et ses seins ballottent sous son T-shirt. Lui porte un pantalon de treillis militaire. Je roule au pas, mais je ne peux pas m’arrêter comme ça et sortir de ma voiture tel le diable de sa boite en criant « Please ! Please ! Une photo… ». Nous nous croisons, je regarde dans le rétroviseur, elle lui flatte avec insistance les fesses, quelques secondes d’hésitation, je me gare, puis-je vraiment m’immiscer dans leur intimité amoureuse ? Le temps que je me décide, ils sont rentrés dans une maison, et j’imagine déjà le bouquet à peine posé sur la table de la cuisine, la fille troussée sur cette même table… Je ne vais quand même pas jouer au voyeur innocent : « Toc, toc, toc ! Puis-je vous déranger ?».

Photographier ce n’est pas seulement une question de timing dans le déclenchement, c’est aussi une question de timing dans la rencontre avec le sujet, avec la nécéssité pour moi de respecter, de privilégier une évidence naturelle, une aisance de la rencontre. Là, je serais arrivé une minute plus tôt, je me serais garé sur la place de l’église, j’aurais déjà sorti mon matériel, le 6 x 7 sur le trépied, et j’aurais pu alors, naturellement, leur demander de poser pour moi au moment où nous aurions échangé un bonjour de politesse…
L’église est ouverte, je m’y réfugie, sans doute pour faire acte de contrition. Un vieux bréviaire est ouvert sur le lutrin à la page du Saint-Sacrement. À chacun son hostie !

Eure-et-Loir ©Thierry Girard 2007


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