De l’usage et de l’usure du monde

Nicolas Bouvier est mort le17 février 1998, il y a dix ans déjà. Je l’avais rencontré l’année précédente alors qu’il donnait une conférence à l’institut français de Tokyo. Je connaissais évidemment son œuvre, et je devais notamment à la lecture de Chronique japonaise, non pas la raison de mon séjour au Japon, mais en partie le thème du projet que j’y menais. Il avait lui-même, lors de son premier séjour au Japon au milieu des années cinquante, suivi, en grande partie à pied, cette route du Tôkaidô sur laquelle je travaillais.

Et même si les estampes d’Hiroshige Ando nourrissaient l’essentiel de ma réflexion esthétique, je ne cessais, pour l’expérience du Japon, et pour tenter d’y comprendre quelque chose, de me référer à ce livre qui ne me quittait pas.

J’étais arrivé en retard pour la conférence. La salle était pleine et les auditeurs débordaient jusque dans le couloir. Je réussis pourtant à me faire une petite place, serré contre l’un des montants de la porte, renonçant à voir « il maestro », mais me laissant porter par sa belle voix, sa diction magnifique, et une parole aussi élaborée qu’un texte écrit. Et même, lorsqu’il dût à la fin de la conférence subir le feu des questions, aucune de ses réponses ne fut anodine, tout semblait sourdre d’un livre ancien avec lequel il vivait et dont il connaissait toutes les pages par cœur.

Appuyée contre l’autre chambranle de la porte, une femme d’autorité commentait et les questions et les réponses, avec un humour un peu acide. Je me mis à lui donner la réplique et nous nous présentâmes. C’était Eliane Bouvier, la femme de Nicolas. Je lui dis ma dette à l’égard de son mari et elle m’invita aussitôt à venir les rejoindre après la conférence à un dîner informel dans un petit restaurant de sushis, en compagnie de quelques personnes, dont la directrice de l’institut qui m’accueillait par ailleurs.

C’est ainsi que je rencontrai Nicolas Bouvier. Après le Journal d’Aran, après l’Usage du monde, après Chronique japonaise , je me retrouvai en face de celui dont j’aurais aimé avoir le talent d’écrivain, et dont l’expérience de la traversée du monde, jusque dans ses moments la plus douloureux (Le Poisson-scorpion) était pour moi l’une des plus belles leçons d’humanité et d’humilité qui soit, alliée à une intelligence rare des choses; et puis surtout, ce mélange permanent de détresse et de jouissance qui fait la vérité de la vie, du voyage, de l’écriture, de toute création.

Ce soir-là, nous fîmes connaissance sans pouvoir trop échanger. Mais nous nous promîmes de nous revoir quelques jours plus tard à Kyoto, où N.B. devait donner une nouvelle conférence.

Nous nous retrouvâmes ainsi à déjeuner au Foujita, le restaurant de l’institut franco-japonais du Kansai, à Kyoto, invités par Claude Hudelot, le directeur de l’institut. Le repas, généreusement arrosé de vin blanc, nous mit rapidement dans une légère ivresse collective qui généra elle-même une belle ivresse des mots. Au fil des heures, la plupart des convives durent s’éclipser pour vaquer à d’autres occupations, et nous ne restâmes plus que trois, dont le fils d’un ami suisse de Nicolas -qu’il venait de retrouver par hasard à Kyoto –, un jeune homme qui se vantait d’avoir fréquenté tous les bars les plus interlopes de la ville, et je regrettai de le rencontrer si tard, à si peu de temps seulement de mon propre départ du Japon.

Je ne sais plus exactement ce qui s’échangea au cours de ces heures d’ivresse vagabonde, plus les heures passaient, plus tout devenait confus. Évidemment le Japon était au centre de nos conversations, et nous voyageâmes beaucoup, non pas tant pour rappeler telle ou telle anecdote, que pour philosopher sur l’art du voyage et l’usage du monde justement. Bouvier parlait sans retenue, comme un livre ouvert dont on aurait feuilleté les pages de manière aléatoire, de plus en plus aléatoire. J’avais apporté également un bon paquet de petits tirages, premier état de mon travail sur la route du Tôkaidô, et Nicolas les regarda longuement avec beaucoup d’attention et force commentaires. Il me promit d’écrire un texte dès que l’opportunité d’un livre se présenterait.

Eliane -qui s’était elle-même absentée- revint et nous fit comprendre qu’il était peut-être temps de changer de place ; nous n’étions pas loin de l’heure du dîner et Nicolas –que ses jambes fatiguées portaient très difficilement- devait retourner se reposer à l’hôtel. Autant dire que nous étions quelque peu mûrs. La grimpette à vélo vers la Villa Kujoyama me fut certainement salutaire.

Je repris contact avec Nicolas Bouvier à l’automne. Il me confirma son désir d’écrire un texte sur mon travail, et ne souffla mot de son état de santé qui s’était dégradé. Je lui envoyai un petit mot pour les vœux et n’eus pas de réponse. Quelques semaines après sa mort, je reçus d’Eliane Bouvier une petite lettre qui accompagnait un bristol sur lequel Nicolas avait tracé, de son écriture tremblée et fatiguée, quelques mots à mon attention, sans pouvoir achever sa phrase. Eliane m’écrivait qu’elle avait retrouvé ce mot sur le bureau de Nicolas, et qu’il s’agissait sans doute de ses derniers mots manuscrits.

L’avantage des embouteillages à Paris, c’est que cela permet parfois d’écouter une émission de radio dans son intégralité. Ainsi, mardi dernier, Travaux publics sur France-Culture était consacré à Nicolas Bouvier. Jean Lebrun avait invité une jeune écrivaine, Ingrid Thobois, ainsi qu’un jeune photographe belge, Frédéric Lecloux, qui ont chacun mis leurs pas dans ceux de Nicolas Bouvier en reprenant la route de L’Usage du monde. Frédéric Lecloux publie un livre qui sera prochainement disponible (et dont je ne peux parler puisque je ne l’ai pas vu) qu’il a joliment intitulé « L’Usure du monde » (éditions le Bec en l’air). Cette usure du monde me rappelle cette phrase d’Henri Michaux (pour lequel Nicolas Bouvier avait, à juste titre, une grande admiration), phrase tirée d’Ecuador et que j’ai souvent mise en exergue de mes propres travaux : « Le monde est rincé de son exotisme ».

Certes, certes. Victor Segalen estimait qu’il était déjà arrivé trop tard chez les Maoris (Les Immémoriaux) puis dans cette Chine où l’empire des Qing s’était effondré et qui s’ouvrait à la République et à la modernité. Michaux revint de l’Equateur en laissant croire qu’il n’avait rien vu de ce qu’il avait rêvé et imaginé ; alors, que nous reste t-il, à nous, pauvres voyageurs égarés à l’aube de ce siècle ? Les espèces d’espaces qui nous ravissent se réduisent-ils désormais à une peau de chagrin ? Faut-il renoncer à prendre les chemins de traverse et ceux qui ne mènent nulle part, c’est-à-dire ailleurs, dans l’ailleurs des poètes ? Je ne le crois pas, il existe encore des chemins d’aventure et d’égarement, même si leur nombre s’est réduit à la surface du monde, et même si l’état de ce dernier n’arrange pas toujours les affaires des voyageurs. Paradoxalement, dans ce monde soi-disant ouvert (pour le business sans doute), il y eut des époques plus fastes pour les errants. Si certains pays se sont effectivement affranchis ( la Chine …), d’autres, nombreux, se sont refermés ou sont devenus encore plus risqués qu’autrefois. Un peu sur tous les continents.

Lors d’un voyage en Serbie, je me suis rappelé qu’il s’agissait là du point de départ de la route du l’Usage du monde. Mais je préparais déjà mon voyage au Japon, et l’horizon de cette route, l’Iran alors plus cadenassé qu’aujourd’hui et l’Afghanistan talibanisé, me semblait quelque peu incertain. Septembre 2001 n’arrangea pas les choses, et je préférai jeter mon dévolu sur l’Empire du Milieu, en passant de Bouvier à Segalen…Ce projet m’a tenu jusqu’à aujourd’hui, mais qui sait demain.?

Lorsque Ingrid Thobois a fait son premier voyage dans ces contrées, son chemin s’est arrêté justement en Iran, aux portes de l’Afghanistan et du Pakistan. Elle a depuis séjourné longuement en Afghanistan et publié un livre qui est le fruit de cette expérience (Le Roi d’Afghanistan ne nous a pas mariés chez Phébus). Frédéric Lecloux a fait tout le trajet, en famille, avec femme et enfant, je lui tire mon chapeau. Mais, au cours de l’émission, il a avoué aussi que, arrivé à Quetta, au terme du voyage, dans le Baloutchistan, il ne se sentit pas l’âme à errer nonchalamment par la ville et qu’il préféra laisser sa petite famille à l’abri chez des amis.

A mon fils aîné, Quentin, qui rêve de faire le tour du monde et auquel j’ai offert à Noël les œuvres complètes de Nicolas Bouvier (collection Quarto chez Gallimard) je souhaite d’y puiser le désir sans cesse recommencé de se confronter à la beauté et à la douleur du monde.


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