Au-delà de la question thibétaine

(…)

J’aimais l’en-allée haletante et me sentir très erratique,

Marcheur insolite et surmené,

Mais non plus à l’égal de lui : ce vagabond érémitique

Sorcier des hauts pics embéguinés

Encontré face à face errant sur la crête d’un col de glace,

Hagard, armé —nu— de son trident,

Maquillé d’air, rougi de vent, farouche masque à feu-ardent,

La bouche tremblante de grimace…

Il se crut tout à coup visé, reflété en moi, —moi en lui :

Voilà pourquoi tous deux avons fui.

J’ai évoqué dans un billet précédent, Thibet, ce grand poème inachevé de Victor Segalen dont il jeta les bases lors de son dernier séjour en Chine en 1917 et sur lequel il travailla jusque dans les mois précédant sa mort soudaine en 1919. Segalen espérait le Thibet, Segalen rêvait le Thibet. Par deux fois, en 1909 puis en 1914, Segalen crut pouvoir vaincre la distance et la rudesse du voyage, par deux fois les circonstances l’amenèrent à renoncer. Le terme de sa Grande Diagonale l’itinéraire que j’ai moi-même repris dans Voyage au pays du Réel devait être le Thibet. Il s’arrêta à Kangding, dans le pays de Kham —une des provinces du Thibet historique qui se trouve aujourd’hui en partie dans le Sichuan —, avant de revenir en arrière et de reprendre la route du Sud vers la Birmanie.

Lama du temple tibétain de Paoma Shan, Kangding, Sichuan.

Lama du temple tibétain de Paoma Shan, Kangding, Sichuan.

Segalen écrit toujours Thibet avec un h, et il me semble que cette graphie, que d’aucuns considèrent aujourd’hui désuète, était celle de la mappemonde à la lumière de laquelle je lisais tous les soirs lorsque j’étais enfant ; et que je laissais allumée, même au-delà de la lecture, répétant à l’envie ces noms de fleuves, de villes ou de contrées lointaines, bientôt devenus familiers et que peu d’enfants de mon age devaient apprendre avec autant d’assiduité et de ferveur. Il en était de ce rituel comme d’une prière, et je me souviens encore de certaines couleurs, de la Chine qui était jaune pâle évidemment, et de l’Afrique française qui était rose alors que les colonies britanniques étaient oranges. Ainsi, je persiste à écrire Thibet, en souvenir de mes rêveries voyageuses d’alors.

Beaucoup de choses ont été dites et écrites ces dernières semaines depuis les émeutes qui ont eu lieu à Lhassa et dans d’autres villes, notamment dans la province limitrophe du Gansu, mais aussi dans le Sichuan et le Qinghai. Je pense que les autorités chinoises ont été surprises par la vivacité des réactions en Occident alors que d’autres questions très graves (la peine de mort et les exécutions en série, les arrestations de dissidents, les diverses atteintes aux libertés civiles et religieuses etc.) ne semblent pas produire les mêmes effets. C’est sans doute négliger, de la part des Chinois, l’importance du Thibet —et de la figure du dalaï-lama— dans l’inconscient collectif occidental depuis plusieurs décennies.

Cela dit, face à la propagande chinoise (cf. les vidéos sur Youtube), nous n’avons pas le droit non plus de dire n’importe quoi ; et notamment de réclamer l’indépendance du Thibet au nom d’un idéalisme politiquement correct et d’une attirance certaine pour le bouddhisme thibétain. Bjork est une artiste que j’admire, mais lorsqu’elle chante declare independance en faisant explicitement allusion au Thibet lors d’un concert à Shanghai, elle a sans doute sa bonne conscience pour elle, mais elle se trompe politiquement. L’indépendance du Thibet est impensable et inenvisageable. Le dalaï-lama lui-même ne la réclame pas, ou en tout cas ne la réclame plus depuis au moins vingt ans. Il sait très bien que c’est aujourd’hui un combat vain et totalement perdu d’avance. La Chine ne lâchera jamais le Thibet. Officiellement au nom de liens historiques qui remontent à l’Empire mongol et qui ont été renforcés sous les Ming puis sous les Qing, dans un rapport complexe de vassalité où l’Empereur de Chine affirme son pouvoir “protecteur“ sur le Thibet sans être présent physiquement sur le territoire thibétain et en laissant les ordres monastiques s’occuper à la fois du temporel et du spirituel.

Plus concrètement, pour des raisons géo-stratégiques et économiques. Le Thibet, comme le Xinjiang au nord-ouest ou la Mongolie intérieure, font partie de ces provinces qui constituent une sorte de glacis (au sens militaire du terme, sans jeu de mot climatique) entre Zhongguo, L’Empire du Milieu, et le monde barbare. Ce glacis n’est pas une invention récente, ni moderne, il est, depuis huit siècles, depuis l’avènement des dynasties mongoles, ce qui reste du formidable empire de Gengis Kahn qui tenta de dominer le monde depuis les bords de l’Adriatique jusqu’au Japon à l’Est et l’Indus au Sud. Il faut d’ailleurs noter que le Thibet sera soumis dès 1206 par Gengis Kahn, soit neuf années avant la prise de Pékin, la capitale du Nord. Et que c’est son petit-fils, Kubilai Kahn, premier empereur de la dynastie Yuan, qui établira un Empire dont la dimension géographique était proche des frontières actuelles de la Chine, beaucoup plus vaste que le territoire originel des Hans. Aujourd’hui, pour le gouvernement chinois, quel qu’il soit, il n’est pas pensable que ces provinces “extérieures“ puissent être indépendantes au risque de tomber sous l’influence ou la coupe de puissances étrangères (L’Inde, les Etats-Unis, la Russie en premier lieu). L’idée d’un Thibet qui, aujourd’hui, resterait à l’écart du monde, protégé par ses hautes murailles et ses « pics embéguinés », comme une sorte d’Olympe sanctuarisé où se développerait un pur sentiment religieux, est une idée fantaisiste.

Bannières de sûtras, Kangding, Sichuan. Telles les étendards d’une armée défaite…

Par ailleurs, il suffit de regarder une carte pour constater que le Thibet est le château d’eau de l’Asie, que les trois principaux fleuves de Chine (le fleuve Jaune, le Yangzi et le Mékong) en descendent, mais aussi tous les grands fleuves de l’Inde. Avant toute autre exploitation de richesses (et elles ne manquent pas, minerais divers et précieux), la question du contrôle de ce réservoir d’eau est essentielle. Et que peuvent faire moins de sept millions de thibétains perdus dans cette immensité pierreuse face à un « protecteur » si puissant ? De fait, même si le Thibet a connu entre l’avènement de la République chinoise et l’entrée des troupes communistes, quarante années de relative indépendance, ce qui est en cause aujourd’hui, ce n’est pas tant l’intégration du Thibet dans cet espace chinois que la forme qu’elle revêt.

La seule vraie question qui se pose ne peut être restreinte au seul Thibet, et elle est double : elle concerne d’une part l’ensemble des peuples minoritaires qui composent la Chine ( 56 plus les sous-groupes), c’est le problème de la sinisation ; elle concerne d’autre part l’ensemble de la société chinoise, c’est le problème de la (non)démocratisation du régime.

La sinisation revêt deux aspects. Un aspect démographique avec l’arrivée parfois massive de Hans dans les villes du Xinjiang ou à Lhassa, au point même que, dans cette dernière, la place des Chinois devient prépondérante, faisant de la capitale du Thibet une ville chinoise comme les autres, avec sa modernité standard et laide. C’est de fait une forme de colonisation avec non seulement le contrôle du pouvoir politique, mais aussi de tous les circuits financiers et économiques. D’où le ressentiment des manifestants thibétains qui s’en sont pris aux boutiques des Chinois. Cette sinisation démographique et économique va de pair avec une sinisation culturelle (apprentissage du Chinois dans les écoles au détriment du thibétain ou d’autres langues, prééminence du mandarin dans les échanges, développement du mode vie chinois etc.) accentué par les effets de la modernité (télévision, irruption de la société de consommation) ce qu’on pourrait appeler l’extension du village global chinois. Avec en outre, chez les Hans, un fort sentiment de nationalisme, teinté au fond de mépris pour toutes ces cultures “arriérées“ ; situation qui n’est pas sans rappeler la manière dont notre République jacobine s’est débarrassée en moins d’un siècle des cultures et des langues vernaculaires qui faisaient la diversité de la France (avant la guerre de 1914, la moitié de la population française parlait une autre langue que le français).

Le second volet du problème chinois, c’est la question de la démocratisation. On aimerait pouvoir se dire qu’elle est inéluctable à terme, qu’elle est dans l’ordre naturel des choses et que le libéralisme économique ne peut fonctionner que dans le cadre du libéralisme politique. Mais nous sommes bien loin des théories d’Adam Smith, et nous n’avons aujourd’hui en Chine qu’une caricature du libéralisme économique : ce qui se met en place, comme en Russie, est une forme « innovante » de capitalisme autoritaire, érigé sur les décombres du communisme. On change de modèle économique, mais on garde l’autorité. On peut faire aussi des comparaisons (pas si audacieuses que ça) avec la situation politique de la France au milieu du XIXème siècle : Deng Xiaoping, c’est Guizot qui, sous la monarchie de Louis-Philippe, le Roi bourgeois, proclame : « Enrichissez-vous ! ». Tian An Men en 1989, c’est la Révolution avortée de 1848. Et l’on vivrait aujourd’hui en Chine comme sous le Second Empire : enrichissement d’une élite, nouvelle aristocratie financière ; sentiment de bien-être général mais au prix du sacrifice de toute une partie de la population prolétarisée ; consommation de biens, mais restriction de la liberté d’expression et nécessité de contourner le verrouillage du pouvoir par les arts et la littérature. On peut se dire que la prochaine étape serait l’avènement d’une démocratie « républicaine » : cet optimisme est-il censé?

Ce que le PCC veut à tout prix éviter, c’est une perestroïka façon Gorbatchev, avec éclatement du Parti et éclatement de l’Empire. Comment lâcher un peu de lest démocratique sans que l’ouverture des vannes n’emporte tout sur son passage en un flot incontrôlable ? On pense que la société chinoise est résignée, apathique, futile, et que chacun n’aspire qu’à un peu plus de bien-être dans le grand silence collectif ; c’est mal connaître les tensions sociales et les résistances intellectuelles qui traversent l’ensemble du corps social et qui ne sont pas simplement l’apanage d’une minorité, même si les jeux Olympiques risquent d’avoir un effet anesthésiant sur une bonne partie de la population pendant toute leur durée (et y compris dès maintenant) et soudent les Chinois autour d’un réel sentiment de fierté nationale. Le parti communiste chinois est lui-même traversé de courants contradictoires. On sait ce qu’il en est de l’unanimisme des congrès. En fait la bâtisse n’est pas si monolithique que ça. En attribuant les Jeux Olympiques à Pékin, les pays occidentaux faisaient le pari de favoriser l’émergence des modérés et des libéraux au sein du PCC. Leur pari est aujourd’hui démenti par les faits et la récente condamnation de Hu Jia à trois ans et demi de prison pour cinq articles publiés sur internet —comme d’autres atteintes à la liberté d’expression qui se sont multipliées ces derniers temps— montre que c’est la ligne « dure » qui l’emporte… officiellement. Mais jusqu’où cette ligne autoritaire ne montre t-elle pas la vraie faiblesse du régime, c’est à dire son incapacité à faire évoluer profondément le parti et à le mettre en accord avec le formidable bouleversement de la société chinoise ? La Chine n’est pas la Birmanie ni la Corée du Nord. Ce n’est pas une société opaque et fermée. Tout circule, même les informations, bien au-delà des cénacles intellectuels. La Chine est terriblement ouverte sur le monde, plus qu’on ne l’imagine depuis chez nous, et c’est ce qui me rend légèrement optimiste. Sachons garder mesure, et n’être ni du côté des Cassandre qui vouent la Chine aux gémonies, ni du côté des cyniques, prêts à tout accepter du pouvoir actuel, pourvu que ce soit « business as usual ». Mais nul ne sait, à moins d’être un très fin pékinologue, quand s’opérera le renversement de tendances, depuis l’intérieur du Parti ou depuis la société civile.

La reprise d’un réel dialogue avec le dalaï-lama, le respect des libertés civiles et religieuses, l’acceptation d’une autonomie culturelle affirmée des minorités, seront les signes et les conditions nécessaires d’un assouplissement qui peut amorcer un vrai processus de démocratisation. Et réciproquement. Il ne peut il y avoir de démocratisation sans respect de la différence et de la diversité. C’est seulement ainsi que pourra se résoudre, ou du moins s’atténuer, l’offense faite aux minorités et particulièrement aux thibétains.

Jeune thibétaine, Yunnan.
Jeune tibétaine, Yunnan.


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