Déjà # 6 Par les estuaires et par les marais

Retour sur 2007

Espace Commines, Paris, 18 juin 2007.
Exposition collective “Figures du littoral“.

La collection photographique du conservatoire du littoral s’est enrichie au fil des années du fruit de commandes successives et régulières. Emmanuel Lopez, le directeur du conservatoire, Elisabeth Delorme, qui dirigeait jusqu’alors la fondation d’entreprise Gaz de France (soutien financier de la collection) et Line Lavesque, responsable de la collection et des commandes photographiques, ont décidé de présenter les six dernières contributions dues à Sabine Delcour, Éric Dessert, Marc Deneyer, Josef Koudelka, BernardPlossu, et moi-même., ainsi qu’un travail plus ancien et inédit de Bogdan Konopka.
J’ai le rare privilège d’avoir pu réaliser deux commandes à près de quinze ans d ‘écart —sans toutefois être le seul : Vincent Monthiers (à l’aube de la collection), puis Alain Ceccaroli, Bernard Plossu et Raymond Depardon sont également dans ce cas, encore que pour ce dernier il s’agisse de la reprise du même site, la pointe du Raz.

Ma première commande, en 1992, concernait les marais de Brouage, et le souvenir en est encore vif. Sans doute, parce que ce paysage austère, minimal —jusqu’à l’inquiétude parfois—, m’avait d’emblée séduit lorsque quelques années plus tôt, arrivant en Charente-Maritime, j’y avais accompli l’une de mes premières marches photographiques. Et c’est avec beaucoup d’excitation que je m’apprêtais à le traverser à nouveau de part en part, entre la fin de l’hiver et l’apogée du printemps.

Dans le livre, La Terre entre-deux, où apparaissent les premières photographies de ce marais (1986), je citais déjà Michaux (Ecuador toujours…) : « Autre chose aussi est de connaître la terre debout, la tenir en respect avec les pieds, et la connaître étendu. Il faut la connaître étendu ». Marcher, c’est également une manière de la connaître étendu, tant le sol —l’intimité du sol— finit par traverser le corps par les jambes et par les pieds. Et il y avait là quelque chose de sensuel, presque d’érotique, à fouler ainsi la peau, tantôt graineuse, tantôt soyeuse, de ce paysage.

Une marche à travers les marais de Brouage, été 1986.©Thierry Girard

J’avais alors, modestement, commis ce petit texte, dont je ne saurais renier grand chose aujourd’hui :
« Toute anecdote serait futile. Il y en eut bien, mais… à quoi bon ? La randonnée ? Onctueuse et inquiétante. Être perdu et confondu. Le chemin ? Du rugueux au velours qui se serre et se resserre jusqu’à disparaître et vous prendre.
Après ? Être attentif au grain du sol, à la peau de la terre. Être poreux. Noter des signes de rien, des jeux de piste qui ne mènent à rien. »

Au Maroc, une marche de dix jours le long de la côte atlantique, 1996.

Une marche atlantique de dix jours au Maroc, 1996.©Thierry Girard

En 1992, tous les chemins du marais me ramènent à la citadelle de Brouage, et je ne peux évoquer cette dernière sans penser alors au Rivage des Syrtes de Julien Gracq : « Ainsi surgie des brumes fantomatiques de ce désert d’herbes, au bord d’une mer vide, c’était un lieu singulier que cette Amirauté. »
Dans le livre qui paraît en 1993 (Brouage, éditions Marval), j’écris un texte dont ce court extrait peut servir de statement pour toute la partie de mon travail photographique liée à la marche : « Ce paysage, dont l’austérité inquiète plus d’un voyageur qui le découvre, recèle une beauté profonde qui ne peut se révéler qu’à travers la marche, lorsqu’on le traverse lentement à pied depuis ses lisières, le long de l’ancienne côte, jusqu’à sa frontière d‘eau marine. Seule la marche permet cette perception aiguë des choses, ce mélange de détachement et d’attention qui ouvre à toutes les sensations et à un sentiment profond de la nature ».

L\'estran.

L’estran, marais de Brouage 1992.©Thierry Girard

Sur le plan esthétique, les photographies de 1992 diffèrent de celles de 1986 par le passage au moyen-format et à la couleur (Brouage est mon premier travail publié en couleur). Le regard est celui que j’ai souvent adopté lors de ces marches photographiques, un regard de marcheur qui s’inquiète moins de l’horizon que de ce qui se passe au devant de son “en-allée“ : le chemin, les herbes, les traces, les signes. Mais peu à peu, l’horizon au bout de la vastitude apparaît comme un motif en soi, et il va bientôt devenir, lors des pérégrinations “atlantiques“ qui suivront, un élément récurrent avec le plus souvent un positionnement central, pour un partage égal du ciel et de l’océan, du ciel et du sol.

En Aquitaine, 1998.

En Aquitaine, 1998.©Thierry Girard

Lorsqu’en 2006 il fut convenu que je puisse réaliser à nouveau un travail pour le conservatoire du littoral, mon idée première fut de retourner sur Brouage pour traiter cet espace d’une manière encore plus radicale. Je devais par ailleurs élargir ce territoire à l’estuaire de la Charente, au nord des marais, mais au risque de recouper l’espace sur lequel avait commencé de travailler mon ami Marc Deneyer. Et puis un jour, Emmanuel Lopez m’appelle et me dit : « Il faut que tu fasses l’estuaire de la Gironde. C’est un endroit que j’aime beaucoup et je suis sûr que ça va te plaire. C’est fait pour toi ».
Il ne se trompait pas. Je connaissais l’estuaire depuis les rives, j’allais apprendre à le connaître depuis ses îles. Sept îles fort plates, difficiles d’accès puisqu’il faut trouver pour chacune son passeur et le passage ; puis, une fois sur place —parfois seul jusqu’au soir, d’une marée à l’autre— il faut s’équiper de ses bottes, d’une bonne veste et, les jours sans vent, d’un spray de citronnelle pour chasser les moustiques.

Selfportrait, baie de l’Aiguillon, 1998 ©Thierry Girard

Ce qu’il m’intéresse alors de photographier, c’est certes l’estuaire lui-même, de la manière la plus simple possible, sous les lumières les plus étranges qui soient, en essayant de trouver —ce qui n’est pas aisé— quelque grève, ou quelque ouverture sur une digue, à travers l’épaisseur des roseaux ou de la ripisylve. L’idéal est de pouvoir accéder à l’estran, au risque de s’enfoncer dans la vase épaisse, pour construire mes images depuis cet espace intermédiaire que chaque marée recouvre et découvre.

L\'estuaire de la Gironde

L’estuaire de la Gironde depuis l’île de Patiras, 2006 ©Thierry Girard

L’autre partie de ce travail est une réflexion sur la ripisylve elle-même, ces arbres et ces plantes qui croissent dans l’eau saumâtre, mi-douce, mi-salée, de l’estuaire, et cernent les îles au point qu’il est parfois difficile voire impossible, depuis le milieu de certaines d’entre elles, de voir l’estuaire lui-même.

La ripisylve

La ripisylve sur l’île de Patiras, 2006 ©Thierry Girard

Sur le catalogue collectif publié à l’occasion de cette exposition à l’espace Commines, je note :
« Les îles sont comme d’antiques gabarres enchâssées à fleur d’eau dans la vase blonde de l’estuaire. La ripisylve en constitue le plat-bord, rempart épais qui tient la rive et les digues contre les marées, les tempêtes et le courant. Elle forme aussi un écran qui occulte le fleuve. Il faut alors trouver des brèches, des havres précaires, encombrés d’épars et de lourds bois flottés, pour accéder au partage sublime du ciel et de l’eau. »

L\'estuaire depuis Talmont

L’entrée de l’estuaire depuis Talmont, 2003 ©Thierry Girard

L’exposition présentée à l’espace Commines à Paris en juin 2007 va être à nouveau sur les cimaises, celles de la Bibliothèque nationale de France (site François Mitterand) du 20 mai au 30 juin 2008.
Avec vue sur la mer présentera des œuvres de John Davies, Sabine Delcour, Marc Deneyer, Raymond Depardon, Eric Dessert, Thierry Girard, Michael Kenna, Harry Gruyaert et Josef Koudelka.