Un dimanche d’oise

Dimanche 30 mars 2008, entre Clermont et Mouy dans l’Oise. Ainsi, me voici arrivé au terme de ma résidence d’artiste dans l’Oise. Après quelques repérages en octobre, je n’ai vraiment commencé à photographier que fin novembre dans l’automne finissant. Il a fallu donc faire avec les journées courtes et les ciels bas et plombés s’entr’ouvrant parfois dans l’ultime lueur du jour. Il y eut les pluies incessantes, continues, du matin au soir, et quelques lumières miraculeuses. Mais trop peu, si peu.


Oise ©Thierry Girard

Je pensais que la proximité avec la Manche engendrerait des ciels vifs et bousculés, des ciels qui fluent avec la marée et déversent d’un coup le trop-plein de leurs nuages, comme dans mes hivers atlantiques ; mais il fallut trop souvent me résigner à subir ce gris éteint sous un ciel immobile, annihilant toute forme et toute couleur, en espérant seulement qu’à l’heure du crépuscule quelque épiphanie céleste se produisit. Ma fréquentation assidue des églises de l’Oise se devait d’y contribuer, mais… Las ! Ce que j’y ai recueilli risque de me conduire tout droit en Enfer.


Oise ©Thierry Girard

J’ai l’air de me plaindre, mais au fond je n’ai jamais détesté ces Winterreise, bien au contraire —et il n’est pas nécessaire d’énumérer mes séries antérieures pour le prouver-. Cette fois, je n’ai quand même pas eu la partie facile. Et pourtant le titre que j’ai trouvé, il y a déjà quelques semaines, pour résumer ce travail, un hiver d’oise, renvoie plus à quelque mélancolie songeuse qu’à l’épreuve “tragique“ de la traversée de l’hiver! Oise, comme aise ou oiseux, ou oisif —à ce propos, j’ai découvert que les habitants de l’Oise n’étaient ni oiseux, ni oisais, ni oisiens, mais isariens, terme qui fait plus « politiquement correct »— ; bref, une simple manière de dire qu’il y eut quelque bonheur à traverser de part et d’autre le plateau picard (la partie nord, ch’ti, de l’Oise), en état de rêverie oiseuse, adaptant le rythme lent de ma conduite à une forme d’étrange intuition qui me permettait, parfois après des heures d’errements vains, d’arriver pile ! en un paysage de promesse, sous une lumière inattendue mais espérée, sauvant en quelque sorte le reste de la journée. Il m’est arrivé aussi –parce que je ne suis pas toujours si malin— de devoir venir deux fois, trois fois, quatre fois, en tel ou tel lieu, avant de pouvoir photographier dans des conditions correctes. Et puis, quitte à jouer avec les mots existants ou les néologismes, cet hiver d’oise m’a permis aussi de nommer (du moins pour l’instant) les trois séries qui composent ce travail : toise, noise, poise. Mais j’aurais pu tout aussi bien travailler sur foise, moise, joise

En tous cas, en ce dimanche 30 mars, c’est pas joise, et pour mon dernier séjour prolongé en Oise (il ne me reste que quelques “raccords“ à faire), j’ai le sentiment d’accumuler depuis mon arrivée les journées les plus vaines : ciel épais, d’un gris crasseux, suintant régulièrement la pluie, au point que ce léger débord vers le printemps —nous sommes déjà fin mars— n’existe que sur le calendrier et non sous les cieux. Comme souvent, les jours de no future, je vais là où ça poigne le plus ; au hasard, ce dimanche 30 mars, un petit retour vers Mouy, charmante petite cité industrielle à l’ouest du bassin de Creil. En route, je m’arrête une nouvelle fois à Clermont, troisième visite à l’église Saint-Samson dont j’aime la forme singulière, ramassée et toute en hauteur, ce qui a le mérite les jours de beau temps de lui conférer une lumineuse clarté. J’avais remarqué, lors de ma première visite en novembre, entre autres trésors, un tableau représentant Marie terrassant le Malin (ou le dragon, si j’en crois mon guide ?), une peinture de l’École italienne (XVIIème siècle). J’aime l’élégance aérienne de cette Madone qui ne semble pas écraser son ennemi, mais qui semble plutôt prête à l’étouffer, à l’absorber sous l’ample robe d’un rouge écarlate. Par je ne sais quel détour pervers de la pensée, cette scène m’évoque immédiatement un tableau de Jean Hélion, Le peintre piétiné par son modèle —l’une de ses dernières œuvres— qui se trouve au musée de Picardie à Amiens. J’y vois moins la scène allégorique et chaste de l’iconographie purement religieuse que la relation ambiguë de l’artiste renversé par la beauté virginale de son modèle ou soumis à sa vengeance. On sait bien que la peinture et la statuaire religieuses n’ont cessé de célébrer le corps profane et divin —vertu et faiblesse de la chair, des passions et des désirs— jusque dans les scènes de martyr, de crucifixion ou de déploration. Entre les représentations liées à l’Ancien testament, au Nouveau testament et au martyrologue catholique, toutes les formes d’érotisme, de “perversion“ (voyeurisme, fétichisme, sado-masochisme etc.) ainsi que tous les genres sexuels sont déclinés allègrement ; ce que je porte pour ma part au crédit du catholicisme. S’il n’y avait eu que des religions puritaines et iconophobes, telles l’islam ou le protestantisme, qu’en serait-il de l’Histoire de l’art ? Et si Freud n’avait pas grandi dans le très catholique empire austro-hongrois, si sa culture juive n’avait pas été également nourrie de cette articulation dialectique entre le péché et le plaisir, la faute et la rédemption, qu’en serait-il de la psychanalyse ?


Église Saint-Samson, Clermont,Oise©Thierry Girard

Pour en revenir à l’église Saint-Samson, je dois avouer ma faiblesse pour le pied fin et délicat qui sort de sous l ’étole vert Véronèse. Cet érotisme du pied virginal est l’une de mes récurrences favorites.


Église d’Auchy-la-Montagne, Oise ©Thierry Girard


Cathédrale de Noyon, Oise©Thierry Girard

De l’autre côté de l’abside, à l’opposé de la chapelle où Marie terrasse le Malin, l’obscurité me révèle un tableau qui m’avait échappé lors de mes visites précédentes, sans doute noyé par l’abondance de la lumière céleste tombant des hauts vitraux. Il s’agit d’une Ascension où Marie-Madeleine essaye de garder, encore un instant pour elle, en le retenant par la jambe et par le pied, un Christ devenu léger comme l’air. Mais son regard éperdu s’attarde du côté du pagne qui voile la “nudité“ du Christ — dans la représentation du pagne, tout est dans l’art du nouage… en quelque sorte.


Église Saint-Samson, Clermont,Oise©Thierry Girard

Je viens de relire L’éducation sentimentale de Flaubert —mon édition, très piquetée de traces d’humidité, est datée de 1969, ce qui me ramène à la fin de l’adolescence—, parce que mon ami Denis Dormoy m’a rappelé qu’une partie du roman se déroulait dans l’Oise. En fait le Nogent de Frédéric Moreau n’est pas Nogent-sur-Oise mais Nogent -sur-Seine, mais il y a cependant un très court passage qui se passe à Montataire, près de Creil, où Frédéric retrouve Madame Arnoux dans la faïencerie de son mari avec l’espoir qu’elle cède enfin à son amour transi : « Il ne rencontra personne dans l’escalier. Au premier étage, il avança la tête dans une pièce vide ; c’était le salon. Il appela très haut. On ne répondit pas ; sans doute la cuisinière était sortie, la bonne aussi ; enfin, parvenu au second étage, il poussa une porte. Madame Arnoux était seule, devant une armoire à glace. La ceinture de sa robe de chambre entr’ouverte pendait le long de ses hanches. Tout un côté de ses cheveux lui faisait un flot noir sur l’épaule droite ; et elle avait les deux bras levés, retenant d’une main son chignon, tandis que l’autre y enfonçait une épingle. Elle jeta un cri et disparut ». La pluie a cessé. Délaissant enfin l’église Saint-Samson et ses trésors voluptueux, je redescends dans le bas de Clermont ; et, par une de ces coïncidences qui ne sont pas si étranges -—je me suis nourri, jeune homme, de cette conception du hasard chère à André Breton— je me retrouve à photographier un alignement de petites maisons ouvrières butant sur un cul-de-sac : l’impasse s’appelle Flaubert (tout un programme…littéraire).


Clermont, Oise©Thierry Girard

Puis, peu après, arrivant à Mouy à nouveau sous une pluie battante, je me réfugie dans une brocante où mon regard est immédiatement attiré par une édition Les Belles Lettres 1945 de Bouvard et Pécuchet, la même édition que celle que je possède des Voyages de Flaubert. J’ai le deuxième tome, mais pas le premier ; on fouille un peu avec la brocanteuse et on le trouve, coincé sous une pile de livres insignifiants. Broché et non coupé, jamais lu. Pour deux euros. Avec en prime, une image de catherinette trouvée dans le fouillis de cartes postales : la belle n’est pas d’une grande beauté, son menton fuit et son nez proémine, mais tout un côté de ses cheveux lui faisait un flot noir sur l’épaule droite… Encore que, non, ce jeté d’épaule, je n’imagine guère la prude Madame Arnoux se laissant aller à une telle provocation ; plutôt une charmante cocotte comme Rosanette, la Maréchale ! Au bas droit de l’image, je remarque un 666, le chiffre du Malin, toujours lui. Et au dos, de cette belle écriture de l’époque, une brève déclaration, telle l’affirmation d’une liberté revendiquée, d’un droit au non- mariage : « Vive Sainte Catherine, signé Marthe ». Le prénom d’une de mes grand-mères…

À Mouy, c’est poise ou c’est moise ? Les deux sans doute. Je photographie d’abord une ancienne fabrique de chaussures que j’avais déjà repérée. Il reste sur la façade le sigle MIR : dois-je en déduire que dans cet ancien fief communiste qui vient juste de basculer…à gauche, c’est à dire du côté du PS, l’on fabriquait ici les chaussures de la Paix *?


Mouy, Oise©Thierry Girard

Pour le reste, il était temps que ça bascule ; l’église, fermée, est la plus noire de suie et la plus pénétrée d’humidité que j’ai vue dans la région, mais ce n’est pas le plus grave ; ce qui poigne, là, c’est cette atmosphère de communisme cacochyme dont beaucoup de villes industrielles et ouvrières portent encore la marque. Autant je me méfie de ces villes de droite trop proprettes pour être honnêtes, autant je me désespère de voir les vestiges d’un certain état d’esprit du PC qui, à une époque pas si lointaine (il y a encore des survivants), pensait sans doute “tenir“ sa clientèle en l’entretenant dans un paysage désespérément dépressif. Ce n’était pas simplement une question de richesse, d’argent (la présence d’industries et d’entreprises ramènent évidemment des taxes professionnelles), mais bien plutôt une certaine façon de considérer le bien-être social à l’écart de toute préoccupation paysagère ou environnementale, ou dans une acception désuète de l’urbanité. Cela m ‘amène à évoquer un autre auteur isarien —pas du genre oisif—, Henri Barbusse, écrivain communiste et anti-fasciste, thuriféraire de la littérature prolétarienne, mais aussi l’un des premiers biographes de Staline, qui vécut à Aumont-en-Halatte, près de Senlis. Sabine m’a rapporté une édition de Clarté, ce roman qu’il écrivit après Le Feu, récit terrible des tranchées, vécu de l’intérieur, et qui sent les tripes, les boyaux, la merde et la mort. Clarté, c’est l’espoir retrouvé, le plus-jamais-ça avec la promesse d’une révolution portée par les « citoyens du monde ». Bon, cela dit, c’est un peu chiant à lire, ça a mal vieilli, c’est comme Anatole France. Qui lit encore Anatole France ? Huysmans, Mirbeau, d’accord, mais Anatole France ? L’Histoire littéraire est terrible, elle fait beaucoup de morts, même des gens respectables. Et Barbusse l’était. Peut-être devrais-je lire L’Enfer, ce récit d’un voyeur qui analyse le monde depuis une modeste chambre d’hôtel et un trou dans la cloison ? Barbusse décrivait alors « l’infini de la misère », une misère existentielle. Et alors, Mouy ? Pas vraiment l’enfer, mais peu de clarté.


Mouy, Oise©Thierry Girard

*Mir en russe.


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