Un vernissage en Bretagne

Samedi 26 avril, Galerie de l’Imagerie, Lannion, Côtes d’Armor.

Vernissage sous un soleil presque ardent en Bretagne-nord, au risque, à ce qu’il paraît, d’avoir moins de monde que d’habitude, toute la population s’étant précipitée vers les plages. Et moi le premier, puisque je me suis échappé en fin de matinée pour faire un tour de côte vers l’Île Grande dont le chemin des douaniers est en partie obstrué par un amas de gros galets blancs et ronds, jetés par dessus-mer lors de la dernière tempête où s’étaient conjugués vent violent et marée d’un très gros coefficient ; puis, dans l’après-midi, avec Jean-François Rospape, le responsable de l’Imagerie, nous sommes allés jusqu’à la galerie du Dourven* qui se trouve dans un site absolument sublime. Je me serais bien installé pour une nuit ou quelques jours dans le petit abri de guetteur accroché sur la pointe.


Le chemin des douaniers sur l’île Grande.

Retour à Lannion, ultimes préparatifs, il reste quelques cartels à mettre en place; et, à l’heure dite, les habitués sont là, la presse locale aussi, avec quelques personnalités en plus, et une poignée d’amis retrouvés pour l’occasion.

J’avais un souvenir ancien de cet espace qui, depuis, s’est agrandi d’une salle —la plus belle, sur le devant de la rue— et qui présente des murs impeccablement blanchis, avec un éclairage à la hauteur —malgré une petite dominante magenta des fluos—, ce qui est tellement rare que cela mérite d’être signalé. Lannion est une petite ville de 20 000 habitants, mais on aimerait trouver un pareil lieu dédié à la photographie, et uniquement à la photographie, dans des villes moyennes comme La Rochelle, ou même des grandes villes comme Nantes ou Bordeaux, pour rester dans l’Ouest. Il y a bien ici ou là des galeries associatives ou privées qui font un travail remarquable, mais on n’y met pas le tiers de ce qu’on peut mettre à Lannion. Et, à La Rochelle, hormis la belle mais petite galerie du Carré Amelot, et l’espace d’art contemporain où j’ai exposé deux fois —mais qui est désormais strictement dédié aux jeunes artistes contemporains—, on voit bien que l’autre espace, la salle de l’ancien marché de l’arsenal, n’a pas été réhabilité spécifiquement pour la photographie —loin s’en faut, puisqu’elle sert à diverses choses y compris héberger les sans-abri les jours de trop grande froidure—, et que du coup chaque accrochage est une véritable performance (Rip Hopkins et Laurent Millet précédemment, Depardon bientôt). En mars, nous avions fait, certes, un très bel accrochage, mais ce n’était pas gagné d’avance.

Jean-François Rospape, m’avait prévenu : « Il faut que tu aies des réserves parce qu’on peut mettre beaucoup d’images ». À défaut de pouvoir refaire des tirages, il fallait donc que je m’appuie sur des séries disponibles et assez complètes autour d’une problématique de l’itinéraire et du cheminement.

Nous avons alors choisi de montrer dans la première salle trois séries qui renvoient à des travaux réalisés en France, D’une mer l’autre, Histoires de limites et Les Cinq voies de Vassivière, trois séries ayant finalement été assez peu exposées. Les deux premières ont notamment été montrées chez Agathe Gaillard, mais la troisième a surtout circulé dans l’aire limousine puisque le Fnac l’a laissé en dépôt à l’artothèque du Limousin. Je n’ai pas vu tous les accrochages précédents, mais celui-ci met particulièrement bien en valeur les cinq triptyques.

La seconde salle est consacrée à la Chine, une quinzaine de photos issues de Voyage au pays du Réel —celles qui ne sont pas parties pour le musée des Cordeliers à Saint-Jean d’Angély, vernissage prévu le 16 mai prochain—, et quatre très beaux tirages argentiques, rescapés de l’expo Jours ordinaires en Chine qui avait été présentée à Nice en septembre 2001, quatre jours après Nine/eleven…

J’ai très peu fait d’exposition à caractère vaguement rétrospectif ou mêlant différentes séries. Mais cette belle présentation m’incite à me poser la question, sérieusement… en attendant les propositions !

* La galerie du Dourven présente actuellement un travail de Raphaël Boccanfuso intitulé Va voir dehors si j’y suis, une réflexion un tantinet ironique sur l’après-land-art et sur quelques clichés de représentation du paysage idéalisé. Les pistes suivies et les images proposées ne sont pas sans intérêt, loin s’en faut, même si le côté « blagues de potache » les rend parfois inégales; mais la vidéo réalisée sous forme de performance lors du vernissage est plutôt réussie : l’artiste passe au blanc d’Espagne trois vitres de la baie de la galerie qui s’ouvre sur la pointe du Dourven, occultant et effaçant progressivement le paysage de carte postale. La silhouette en contre-jour, filmée depuis l’intérieur de la galerie, se penche pour ramasser quelque chose ; en fait, un pavé que l’artiste balance contre la vitre —bruit effroyable de verre brisé, amplifié par la bande-son—, puis un second, puis plusieurs. Par les brèches ainsi créées dans la baie, le paysage réapparaît, non plus dans sa réalité initiale, mais telle une image brisée, « iconoclastée », suspendue dans un étrange vitrail. C’est plutôt beau.
Et puis, en cette période d’anniversaire (ce billet est écrit un 3 mai !), quelle autre meilleure façon de célébrer mai 68 que de continuer à lancer des pavés, moins contre les flics que contre les conventions, les clichés, les idées reçues, les représentations faciles, l’esthétiquement correct, le poids des figures tutélaires et les mannes des Maîtres Anciens !


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