Aux bonnes âmes du Se-Tchouan

Je paraphrase à dessein le titre de la pièce de Bertolt Brecht pour rendre hommage à tout ce petit peuple de Chine, une nouvelle fois accablé par un fléau. Après la grande vague de froid et les graves inondations de cet hiver, à 88 jours de l’ouverture des JO, la terre a tremblé au Sichuan comme elle n’avait pas tremblé depuis plus de trente ans, depuis le tremblement de terre au nord de Pékin, en 1976 qui avait fait un nombre indéfini de victimes. Ce tremblement de terre suivait le décès de Chou En Lai et précédait celui de Mao Tse Toung. Année charnière dans l’histoire contemporaine chinoise. Dans l’Histoire la Chine, les grandes catastrophes ont souvent été l’augure de bouleversements profonds, voire de changements de dynastie. Les Empereurs s’en inquiétaient et les astrologues mesuraient les cataclysmes et les affres de la Terre au cours des astres.

Qu’en pensent l’Empereur actuel, Hu Jin Tao, et les astrologues du Parti ? Ils ne peuvent qu’être troublés par l’accumulation de tant de signes dans une année aussi cruciale. Aux dernières nouvelles, les numérologues s’y sont mis aussi pour additionner les chiffres en tous sens. Et pas pour les meilleurs augures.

Mais ce que l’on peut noter depuis une dizaine de jours, comme le rapporte globalement la presse occidentale, c’est la compassion affichée par le pouvoir, notamment par le Premier ministre Weng Jiabao (“ Grand-père Weng ”…), ainsi qu’une meilleure transparence de l’information qui se traduit par l’expression d’une solidarité et d’une émotion à l’échelle de la nation toute entière. Est-ce le signe d’une réouverture intérieure et extérieure après le verrouillage de ces dernières semaines suite à la crise du Tibet et au parcours chaotique de la flamme olympique ? Souhaitons-le.

Vendredi 16 mai, lors d’une nouvelle présentation de Voyage au pays du Réel (cette fois-ci au musée des Cordeliers à Saint-Jean d’Angély), j’ai tenu, dans mon discours de présentation, à évoquer tout d’abord cette région du Sichuan, et sa lumière éternellement mouillée, qui est vraiment au cœur de ce travail en Chine. J’ai fait à deux reprises cette route au nord de Chengdu qui va sur Guangyuan puis rejoint Baoji et le Shaanxi à travers les monts Qingling. Je suis allé en fait jusqu’à Zitong en quête d’un pilier funéraire noté par Segalen et que nous avons fini par retrouver bien qu’il semblât ignoré par les autorités locales. L’épicentre du séisme suit un axe parallèle à cette route situé à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest. Les villes les plus touchées sont les villes de montagne (Beichuan, Wenchuan), ou celles qui sont au pied de la montagne (Jiangyou, Hanwang, Bujiangyan) et qui se situent à trente kilomètres à peine, pour les plus proches d’entre elles, de villes un peu plus modernes comme Deyang et Mianyang qui sont au cœur de la plaine et qui semblent avoir un peu mieux résisté (encore que des écoles se sont là aussi effondrées). C’est à Mianyang que sont venus se réfugier dans le stade flambant neuf près de 20 000 personnes descendues pour la plupart de la montagne après avoir tout perdu.


Mianyang, Sichuan ©Thierry Girard 2005


détail

Je pense surtout à tous ces enfants, écrasés par l‘effondrement de leurs écoles ou de leurs collèges, sacrifiés à l’autel de la concussion et de l’irresponsabilité. Même s’il est courant en-dehors des villes que les familles échappent à la terrible loi de l’enfant unique et soient souvent beaucoup plus nombreuses qu’on veuille bien l’avouer (mes deux petites serveuses “ roses ” sont respectivement le cinquième et le sixième enfant de familles pauvres), il n’empêche que des milliers de familles se retrouvent privées de ses enfants dont on n’imagine mal en Occident à quel point ils peuvent être choyés, parce qu’ils représentent pour beaucoup de Chinois l’espoir d’une vie meilleure et d’une vieillesse sereine.

Dimanche en famille, Peng’An, Sichuan © Thierry Girard 2005.

Je n’ai pas fait beaucoup de portraits sur cette partie de l’itinéraire, si ce n‘est cette nonne bienveillante et bavarde du temple taoïste de Wengchenzhen, que notre arrivée impromptue avait sans doute distrait de la compagnie taciturne des deux vieillards qui vivent avec elle dans l’enceinte du temple. Wengchenzhen se situe à mi-chemin entre Mianyang et Zitong, et le temple, ou plutôt les deux temples, l’ancien et le nouveau, ont été bâtis à flanc de promontoire. Il peut être légitime de s’inquiéter de leur état après le tremblement de terre.


Xu Zong Chui, temple taoiste de Wengchenzhen, Sichuan © Thierry Girard 2005.


Le nouveau temple de Wengchenzhen, Sichuan © Thierry Girard 2005

J’ai envoyé un petit mot à Chen, mon interprète, pour prendre des nouvelles de lui et de sa famille. Il me répond : “ Ces jours derniers, j`étais dans l`angoisse et la tristesse. Les images de Sichuan m`ont affligé. Je regarde les photos que j`ai faites au cours de notre voyage dans cette région. Je ne peux pas imaginer ce sinistre meurtrier ”.

PS :

Je pars demain à Shanghai pour faire une exposition chez Jean Loh à la galerie Beaugeste et pour reprendre le fil du projet commencé l’année dernière et auquel j’entends consacrer une bonne partie de mon énergie dans les mois à venir. Après avoir craint le pire pour mon visa, tant la situation était tendue ces dernières semaines, j’ai eu l’agréable surprise d’obtenir mon visa en 24 h dans une atmosphère manifestement assouplie du côté du consulat. Je me sens un peu rasséréné pour ce nouveau voyage en Chine.


About this entry