Chine, petits et grands tremblements.

23 mai 2008. Ciel lourd au-dessus de Shanghai. Chaleur moite et promesse des premières pluies de mousson.

Mauvaise surprise en arrivant à Shanghai, impossible d’accéder à mon blog. WordPress, comme la plupart des hébergeurs de blogs occidentaux, est censuré en Chine. J’essaye de feinter en tentant d’y accéder de différentes manières, mais rien n’y fait et je dois renoncer aux scènes de la vie shanghaienne que je souhaitais mettre en ligne au jour le jour. Cher lecteur, tu n’auras donc droit qu’à un bref résumé de ces trois semaines passées à Shanghai et quelques images prises avec mon petit numérique en attendant que j’analyse le travail fait au moyen-format et à la chambre 4 x5. Les éventuelles plaintes sont à transmettre au centre stratégique des Grandes Oreilles chinoises…
Les blogs chinois sont eux-mêmes très surveillés, mais leur multiplication exponentielle en font un espace de dialogue et d’échange d’information qui bouscule désormais les règles et les limites accordées aux médias traditionnels, même si certains dissidents en ont fait par ailleurs les frais.
Certes, les blogs fonctionnent aussi pour soutenir la propagande du régime puisque le regain de nationalisme et le sentiment anti-occidental (et surtout anti-français) qui ont suivi les événements au Tibet et le parcours chaotique de la flamme olympique ont été largement relayés par internet. Mais ils ont également contribué à l’élan remarquable de solidarité à l’égard des victimes du tremblement de terre au Sichuan, non seulement pour leur venir en aide (par le soutien aux ONG chinoises, par des “charity auctions“ et plein d’autres initiatives), mais aussi pour dénoncer l’impéritie d’un système qui fonctionne pour une trop grande part sur la corruption. De fait, il est manifeste qu’une nouvelle forme de conscience citoyenne circule en Chine via internet, et que tant les autorités que les médias traditionnels sont obligés de prendre en considération ce phénomène.

Le tremblement de terre au Sichuan a été aussi l’occasion pour nombre de journalistes et de photographes de faire acte de désobéissance : en effet, dès l’annonce du séisme, le gouvernement a envoyé à l’ensemble des rédactions une note stipulant que seuls les journalistes de l’agence Chine Nouvelle étaient habilités à se rendre sur les lieux. Or, d’abord les journalistes présents à Chengdu, puis des dizaines d’autres (dont beaucoup de photographes étrangers présents en Chine) se sont précipités sur les lieux faisant fi ! des directives gouvernementales et obligeant les autorités à revoir leur copie. La fameuse “transparence“ de l’information dont les médias occidentaux se sont également fait largement l’écho, s’est en quelque sorte imposée par défaut aux autorités.
Dans un second temps, il fut stipulé que, sur les sites les plus critiques, les journalistes devaient rester sous contrôle de la police ou de l’armée, mais ils ont pu en fait travailler avec une réelle liberté, souvent aidés par les rescapés eux-mêmes qui les ont guidé à pied, en moto ou en tracteur par les chemins de montagne lors-que les routes étaient coupées, ou se sont carrément opposés aux autorités lorsque celles-ci cherchaient à restreindre le contact entre la population et les journalistes, notamment les étrangers. Le jeune photographe danois Mads Nissen (qui est basé à Shanghai) me racontait qu’il était sur place dès le lendemain du tremblement de terre et qu’il avait pu photographier seul, sans contrainte, dans les faubourgs de Beichuan alors que tout le monde, sauveteurs et médias, était regroupé autour du collège effondré.

Cela dit, le traitement de l’information n’a pas été tout à fait le même entre les médias chinois et les médias occidentaux, les premiers mettant en avant des histoires “positives“ alors que les seconds insistaient plus sur la dimension tragique des choses. Ainsi le numéro de Match que j’ai apporté avec moi, avec le reportage d’Arnaud Bizot et les images très dures de deux photographes chinois, a fait sensation lorsqu’il s’est retrouvé sur le bureau des assistants chinois de Jean Loh. Certes, les photos du photographe de mariage surpris avec ses clients par le séisme au moment où il photographiait l’idylle et le bonheur avaient déjà fait le tour d’internet en Chine, mais les autres images ont été occultées, même si celle de la petite fille effondrée sur son pupitre et tenant encore au bout de son bras un stylo à bille est parue un peu plus tard dans certains journaux chinois bien que recadrée.
Il était par ailleurs intéressant de comparer CCTV9, la chaîne en anglais de la télévision chinoise, avec CNN ou BBC World. Lorsque je suis arrivé à Shanghai, une douzaine de jours après le tremblement de terre, il n’y avait plus de miracle à attendre, le béton des maisons, des écoles, des usines, était devenu le linceul de milliers de victimes, et toute l’information était désormais concentrée sur la menace que représentaient ces nombreux lacs formés par l’effondrement de pans de montagnes entiers qui avait interrompu le cours naturel des rivières. On y voyait le dévouement des soldats (souvent très jeunes) dont le nombre semblait remplacer la technicité, mais c’est sur CNN que j’ai vu la peur de certains d’entre eux, lorsqu’à l’occasion d’une nouvelle secousse, leurs regards se sont portés vers le haut de la montagne…
C’est sur CNN ou la BBC que j’ai vu également ce reportage d’un journaliste arrivé au plus haut d’une route sur laquelle commence à déborder une rivière contrainte. Il se trouve près de l’épave d’un bus retourné. Un homme est là, seul, près du bus, le pantalon remonté jusqu’aux genoux. Il est venu à pied depuis la ville en bas de la montagne à la recherche de sa femme. Il vient de la trouver, coincée sous la carcasse du bus. Malgré sa tristesse, il semble presque soulagé : il s’éloigne et redescend vers la ville en disant qu’il reviendra lui faire des funérailles lorsque l’eau aura baissé et qu’il pourra récupérer son corps. Ainsi son âme n’errera pas éternellement…

La télévision et les journaux chinois ont évidemment privilégié les histoires héroïques, comme celle de ce directeur de collège qui, en prenant ses fonctions il y a quelques années, s’était aperçu du très mauvais état des bâtiments bien qu’ils soient récents. Il s’était efforcé alors, avec le soutien des parents et contre les autorités locales, de faire une souscription pour pouvoir renforcer, année après année, la structure des bâtiments. Le jour du séisme, il se trouvait à Myanyang, sans nouvelles de son collège, les relais téléphoniques étant coupés. Il remonte précipitamment en voiture, l’abandonne en cours de route, termine à pied, et lorsqu’il arrive aux portes du collège, celui-ci est debout, les élèves et les professeurs l’attendant dans la cour pour lui faire une ovation. Voilà un héros comme le Parti les aime, ce qui permet aussi d’évoquer, sans la nommer directement, la question de la corruption. À ce propos, aux dernières nouvelles, quinze responsables locaux du Parti avaient été démissionnés, ce qui est ridiculement peu, et quelques entrepreneurs mis en prison. Là aussi, internet, relayé par nombre de journaux qui essayent d’affirmer chaque jour un peu plus leur esprit critique, a permis de passer du désespoir et de la compassion première, à la dénonciation et à la colère. Sur ce qui reste de mur d’un collège effondré, des parents ont accroché sur un grand drap blanc le caractère qui signifie “vérité“ en chinois.

En fait, ce qui est en train de naître en Chine à l’occasion de ce drame qui semble toucher la nation toute entière c’est la naissance d’une véritable opinion publique, et c’est là, peut-être, le début d’un autre tremblement, d’un autre séisme, politique cette-fois, petit tremblement pour l’instant, mais qui sait ? Autant sur les événements au Tibet, l’opinion publique semblait encore fortement manipulée par le pouvoir, autant il semblerait, avec le séisme du Sichuan que le pouvoir soit un peu en train de courir après l’opinion publique. Je ne suis pas sûr que le phénomène ait encore été bien perçu et bien analysé, même par les médias occidentaux, mais j’ai le sentiment qu’il y a là l’amorce d’un profond bouleversement à venir, et que ce qui s’exprimait relativement librement dans le cadre de conversations privées, apparaît désormais quasiment au grand jour.
Et puis, ne nous méprenons pas : le régime est certes ce qu’il est, un régime autoritaire, héritier de ce mensonge et de ce hold-up historiques que fut le maoïsme et ses dizaines de millions de victimes, mais ce n’est pas non plus un régime policier au sens où on l’entendait autrefois dans les pays du bloc de l’Est. La population chinoise, au quotidien, ne vit pas dans la crainte et la menace d’une Stasi est-allemande, d’une Securitate roumaine ou même du KGB soviétique. Bon, il y a bien les Grandes Oreilles, et quelques milliers (dizaines de milliers ?) de fonctionnaires qui servent de tympan ; il y a encore bien des censures qui s’affichent régulièrement (ici sur un film ou une œuvre d’art ; là, sur des articles de presse, et évidemment, comme je l’évoquais au début de cet article, le contrôle de ce qui vient de l’extérieur —avec la complicité d’ailleurs de Google, Yahoo et d’autres) ; nous sommes certes encore loin d’être dans un pays d’état de droit, et l’arbitraire règne encore —il ne fait pas bon être dissident en Chine, ou d’être leur avocat, au sens large— mais il me semble percevoir, vus de Chine, les prémices d’un possible tremblement démocratique. N’en déplaise à ceux qui, par crainte de la Chine, de sa puissance actuelle et à venir, ne veulent voir que la part sombre de ce pays.

Cet écart entre la rhétorique du pouvoir et les sentiments de la société réelle m’est apparu de manière flagrante il y a quelques jours alors que j’étais dans un taxi. La radio était branchée sur une chaîne qui émettait en anglais. Un journaliste interrogeait des responsables de l’armée impliqués dans les secours au Sichuan et dans les travaux de dérivation de l’eau prisonnière des éboulements. Les réponses étaient manifestement pré-écrites ainsi que la traduction en anglais. Il y avait ce ton mécanique, cette diction si particulière, propre aux discours officiels, qui permet de savoir d’emblée qui parle et d’où l’on parle ; il y avait aussi la teneur des propos, le comptage des hommes envoyés sur le terrain à un soldat près, et du matériel à une tonne près —qui renvoyait à ce bon vieux syndrome des statistiques bureaucratiques—, mais il y avait surtout quelque chose qui rappelait ces temps anciens où l’armée et le peuple —unis, forcément unis— avançaient de concert vers un monde nouveau : un responsable de la communication de l’armée évoquait ainsi ces paysans qui avaient voulu donner leurs cochons aux soldats pour qu’ils puissent se nourrir (les soldats ont été effectivement souvent à court d’eau et de rations, mais personne ne parlera de problèmes logistiques !), mais ces derniers les ont refusé pour que les paysans ne soient pas encore plus démunis qu’ils ne l’étaient déjà. Bien au contraire, les soldats ont souvent sacrifié leur confort, donné leurs tentes et leurs sacs de couchage à des paysans qui avaient tout perdu, n’hésitant pas, malgré leur harassement, à dormir sous la pluie, sans protection. On vit dans un monde merveilleux, n’est-ce pas ?

Sans contester le rôle et le dévouement bien réel de l’armée, j’écoutais ces discours lénifiants, me demandant qui pouvait encore les entendre ? Mon chauffeur de taxi, qu’en pensait-il vraiment ? J’aurais aimé pouvoir l’interroger. Et je regardais en même temps la ville que j’avais photographiée depuis le matin, je repensais à ce champ de ruines que je venais de quitter quelques minutes auparavant, l’un de ces îlots d’habitat traditionnel vite abattus, et que les “récupérateurs“ nettoient en quelques jours tels des vautours. J’avais encore dans le nez cette odeur de moisi et de pourriture qui montait des vêtements et des moquettes abandonnés sous le soleil revenu après deux jours de pluie intense. Le taxi avançait lentement au milieu des embouteillages dans les rues bordées de platanes de la Concession française. Les dernières tours sorties de terre semblaient danser dans la brume ensoleillée. Je repensais à tous ces gens croisés, rencontrés, photographiés depuis trois semaines. En quoi leur mode de vie et de pensée était-il différent du mien ? En rien, ou si peu. En quoi leur désir de s’exprimer en toute liberté et sérénité était-il différent du mien ? En rien non plus. Plus je vais en Chine, plus je me sens proche des Chinois; plus ce qui semble encore nous séparer me semble désormais caduc et relever des vieilles lunes idéologiques qui sont belles et bien mortes.

Un fléau chasse l’autre. Décidément, c’est l’année des catastrophes. Un 8 qui tourne mal et s’emmêle les boucles. À l’heure où j’écris, ce sont les pluies diluviennes qui s’abattent sur le cœur de la Chine qui créent une nouvelle menace. De Canton au fleuve Jaune, en passant par les affluents du Yangzi et le Sichuan déjà sinistré. Les tentes des survivants de Beichuan sont noyées sous la mousson. Dans la province du Shanxi, un million de personnes doivent être évacuées devant la crue du fleuve Jaune. Combien celui-ci, au cours des siècles et des millénaires passés, a t-il déjà emporté de paysans dans son limon de loess ?


Le Fleuve Jaune à la limite des provinces du Shanxi, du Shaanxi et du Henan ©Thierry Girard, 2003.

“Véritable défilé unique dans la falaise, le promontoire-obstacle haut de 300 m à pic sur le fleuve Jaune, fleuve innavigable, sans berge, sans fond, que l’on domine bientôt dans une immense étendue baignée de lumière blonde. — Marche glissante de toute la peau du fleuve; surface ridée mouvante. Bruissement lointain, myriadaire et puissant du fleuve, dans le silence aérien.” Victor Segalen, Feuilles de route – 11 février 1914.


Le Fleuve Jaune à la sortie de la passe de Hangu, Henan © Thierry Girard, 2005.


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