Petites scènes de la vie shanghaienne # 1

Samedi 24 mai. Le rituel du samedi après-midi à Shanghai, c’est de faire le tour des expos, les vernissages ayant souvent lieu pendant le week-end.


Maleonn, un jeune photographe shanghaien qui détourne le paysage traditionnel chinois et la poésie de l’époque Tang en insérant dans ses montages photographiques quelques “chimères“, ici un rat musqué servant de monture à un petit personnage qui renvoie à l’ermite d’autrefois; là, un squelette baignant dans une eau figée.Galerie 55, Moganshan Lu

Il y a les galeries isolées, les collectifs d’artistes et surtout l’ensemble d’anciens entrepôts autour de Moganshan Lu qui abrite certaines des meilleures galeries de Shanghai, dont la plus ancienne et la plus célèbre, Shanghart, dirigée par Lorenz Hebling. À Shanghart, le vernissage d’une nouvelle installation vidéo est prévu pour demain, mais j’en profite pour découvrir une vidéo que je ne connaissais pas de Yang Fudong, un artiste qui filme de manière très classique (sans effets vidéos ou numériques) un univers étrange et poétique qui n’est pas sans rappeler l’atmosphère des premiers films de Philippe Garrel. On avait pu admirer l’année dernière, dans cette même galerie, la très belle installation sur huit écrans intitulée No snow on the broken bridge.
Passé voir mes amis d’Ofoto dont la galerie s’est agrandie et qui exposent ChuChu, un jeune photographe issu de l’académie des beaux-arts de Hangzhou, qui a photographié des outils, à la chambre, en conservant un petit point de netteté sur une partie de l’objet. Il les présente en très grand format selon une déclinaison qui fait un peu penser à Sugimoto. Epsite, le nouvelle galerie d’Epson, s’est ouverte en face d’Ofoto, mais à part deux beaux tirages noir et blanc de Xu Pei Wu, le reste est bien décevant. La galerie Art Scene présente une exposition collective intitulée “Revisionism“, tout un programme ! S’agit-il de réécrire l’Histoire récente de la Chine ou simplement l’Histoire de l’art contemporain chinois ? En fait, on y décline encore les sempiternelles variations autour de l’iconographie maoïste, et plus particulièrement celle qui a été générée par la Révolution culturelle. Ainsi les bondages “Armée rouge“ de Hu Ke

C’est là l’un des paradoxes de la scène artistique chinoise devant laquelle on s’extasie avec parfois trop de complaisance en Occident. L’apparente liberté de ton, l’ironie et la causticité que revendiquent nombre d’artistes chinois à travers leur travail de transgression de l’imagerie maoïste est aussi une forme de leurre. De fait, il n’y a plus rien à critiquer puisque tout est dit, et, surtout, le champ de la critique s’exerce sur une période bien précise et restreinte de l’Histoire. Ce que je veux dire, c’est que Mao Tsé-Toung, Chou En-Lai, Lin Biao et les autres sont devenus les polichinelles d’une comedia dell’arte sauce chinoise aigre-douce sur lesquels le régime a globalement baissé la garde de la censure. Encore que… Là aussi, on peut jouer avec l’iconographie officielle, les images de propagande, les grandes scènes héroïques et patriotiques, mais pas avec les vraies images de la Révolution culturelle ou celles de la famine qui a fait des millions de morts à la suite du Grand Bond en avant, raté… Il n’y a pas de Warhol local qui puisse substituer à la chaise électrique de celui-ci quelque gibet chinois ou quelque exécution de masse.
Et qui aurait vu un portrait décapant du président actuel, Hu Jin Tao, ou même de son prédécesseur, Jian Zeming ? Personne évidemment, la censure, là, s’exerce absolument. C’est comme si pour représenter la France d’aujourd’hui, les artistes ne pouvaient s’en remettre qu’à la figure tutélaire de De Gaulle, à défaut de pouvoir représenter Sarkozy ou Chirac ! Bon, admettons que Mao soit plus “rigolo“ et un bien meilleur modèle que Hu Jin Tao —il a bien été aidé en cela par ses photographes attitrés qui ont participé de la légende (cf. le film de Claude Hudelot et Jean-Michel Vecchiet, Hou Bo et Xu XiaoBing, photographes de Mao).
Je ne revendique pas l’obligation de produire des œuvres qui auraient un contenu politique fortement marqué; seulement, ne nous illusionnons pas sur le côté frondeur, critique ou rebelle de la plupart des artistes contemporains chinois. Ainsi, Zhang Xiaogang, l’un de ceux dont la côte est au plus haut actuellement sur le marché de l’art international, se défend de faire un travail politique bien qu’il décline des séries de portraits anonymes, tristes et mélancoliques, qui renvoient à la Révolution culturelle : « La politique ne m’intéresse pas. Je ne cherche pas à comprendre la source de ce désordre, ni à juger si c’était bien ou mauvais. Je peins simplement un sentiment ». Deux autres vedettes du “système“, Wang Guangyi qui détourne les affiches héroïques pour en faire des slogans publicitaires, et Yue Minjun qui a inventé une sorte de personnage au sourire carnassier et indéfectible, clone parfait d’un monde totalitairement heureux, d’un Brave new world à la chinoise, ont décidé de se retirer d’une prochaine exposition à Paris pour protester contre le parcours vacillant de la flamme olympique dans la capitale, ce qui montre bien combien ces artistes sont loin d’être des rebelles en leur propre pays. Certes, Zhang Huan, qui est sans doute l’artiste le plus radical de sa génération, a subi récemment les foudres de la censure et son exposition au Shanghai Art museum a du être annulée, mais les œuvres incriminées ont été rachetées aussitôt par François Pinault, ce qui lui permettra sans doute de continuer à entretenir la centaine de personnes qui travaillent pour lui dans son atelier de Shanghai.
Là où ça devient vraiment difficile, c’est pour la nouvelle génération qui est tentée de suivre la voie des aînés, vu le succès commercial de nombre d’entre eux, au risque d’assécher définitivement le propos et le filon.
Et il n’est pas facile d’inventer quelque chose de neuf lorsque la scène artistique est encore pleinement occupée par une génération qui n’a sans doute pas dit son dernier mot.

Zhou Weiha, un jeune artiste originaire du Shandong, posant pour un photographe chinois. Galerie Art Scene.

PS : à l’appui de mon propos, lire l’article de Bruno Philip, <a href= »http://www.lemonde.fr/archives/article/2008/08/22/art-contemporain-la-demesure_1086561_0.html« > »Art contemporain, la démesure », dans Le Monde du 22 août 2008.

Juste un extrait : La réussite n’a-t-elle cependant pas été trop rapide, à l’image du rythme des changements de la Chine ? Oui, pensent des critiques, selon lesquels certains artistes ont été victimes de leur succès. Sans compter qu’en un quart de siècle de nouveaux peintres millionnaires sont passés de l’insolence à l’égard du régime en place à une certaine complicité avec les tenants du système. La propagande du régime a compris qu’il était préférable, pour l’image de la République populaire, de laisser exposer des oeuvres jadis un peu sulfureuses, dans le but de démontrer que, décidément, la Chine réussit dans tous les domaines.


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