Petites scènes de la vie shanghaienne # 2

Mardi 27 mai. Une bonne partie du microcosme photographique shanghaien se retrouve au Plazza 66, en début d’après-midi pour assister au vernissage de l’exposition Marc Riboud et ses amis photographes“ : en l’occurrence trois amis chinois, An Ge, Wu JiaLin et Xiao Quan ; et trois amis français Klavdij Sluban, Patrick Zachmann et Guy Le Querrec.

Marc Riboud est sans doute l’un des photographes occidentaux, et en tout cas le photographe français le plus connu en Chine. Il est considéré ici, vraiment, comme un ami de la Chine puisqu’il est l’un des rares à avoir longuement sillonné ce pays à une époque où les photographes et journalistes étrangers étaient peu nombreux à pouvoir le faire. Son premier voyage date de 1957, juste avant le Grand Bond en avant. La Révolution n’a alors que huit ans et la Chine qu’il photographie semble à peine entrée dans une ère nouvelle. Le second voyage en 1965 dure quatre mois et Riboud fait 20 000 km à travers douze provinces en compagnie du journaliste K.S. Karol. Dans Les trois barrières de la Chine, le livre qu’il publie en 1966 chez Robert Laffont —et que je ressors pour l’occasion de ma bibliothèque—, Riboud montre un pays qui s’est certes développé mais qui s’est également radicalisé —malgré et à cause de l’échec tragique du Grand Bond en avant dont son texte fait peu mention ; mais qui savait à l’époque que près de trente millions de Chinois étaient morts de famine au début des années soixante ? On peut pressentir dans ses propos et dans ses images les prémices de la Révolution culturelle qui débute justement en 1966.

Il retourne en Chine en 1971, puis en 1979, puis très régulièrement, la Chine lui fournissant en quelque sorte un matériau privilégié. Mais ce sont de toute évidence les photographies issues des deux premiers voyages, celui de 1957 et celui de 1965, qui constituent encore aujourd’hui la meilleure part de son œuvre, et pour certaines d’entre elles, des références absolues, y compris pour les photographes chinois.

Mais autant le dire tout de suite, l’exposition présentée dans le hall d’un des plus grands magasins de Shanghai est un ratage absolu. D’abord le lieu ne s’y prête pas vraiment, et il ne s’agit pas d’une vraie galerie comme peuvent en avoir les grands magasins japonais, mais d’un hall d’entrée dans lequel sont disposées en carré de simples cimaises. Et puis surtout, les tirages numériques sont sans lumière, sans blanc, comme si la courbe de gris avait été volontairement sur-accentuée. L’impression générale est celle d’une exposition de copies ou de contretypes de photos imprimées ! Évidemment c’est la faute à personne, sauf à ceux qui ne sont pas là et qui auraient transmis des directives erronées… ben tiens ! Comme me le dit l’un des “responsables“ de l’opération, sur un ton un peu désabusé : « C’est beaucoup d’argent dépensé pour pas grand chose ».

Ni Riboud, ni Zachmann, ni Le Querrec ne sont présents, mais Klavdij Sluban, venu spécialement de Pékin d’où il s’apprête à repartir pour l’Europe par le transsibérien, fait d’autant plus la gueule qu’on lui avait promis une expo en bonne et due forme, et qu’il se retrouve (comme Zachmann et Le Querrec), avec un simple montage vidéo qui passe sur un écran télé, et des images là aussi trop grises pour qu’il y ait du plaisir à regarder l’ensemble.

Heureusement, le catalogue, publié par CityLife magazine, est de bonne tenue, et le cocktail, à base de cognac (l’un des sponsors de l’opération est l’une des grandes maisons de cognac) réconforte les âmes un peu déconfites.

Wu Jialin quittant l’exposition.

Cela dit, c’est l’occasion de retrouver quelques amis : ainsi, Klavdij que je n’avais pas vu depuis longtemps. La présence de son fils, Marc, nous permet d’évoquer un temps déjà ancien où ce dernier était un très jeune enfant, obligé d’assister à un fameux mais interminable dîner au restaurant du Pen club de Ljubljana. À l’époque, en 1991, le Pen club —à Lujbljana, comme dans d’autres capitales de l’Europe centrale ou de l’Est— avait gardé cette atmosphère enfumée et enténébrée qui en faisait une sorte de hâvre, de lieu franc, de grotte intellectuelle, où même dans les années les plus sombres du communisme, tous les intellectuels, écrivains et poètes, qu’ils soient officiels ou dissidents, pouvaient se retrouver et exercer leur esprit critique autour d’une nourriture qui tenait au corps, de quelques vins roboratifs et d’alcools percutants.

Retrouvé aussi Thomas Fuesser et Robert Van der Hilst, mes compagnons d’équipée à Pingyao.

Robert Van der Hilst s’est consacré toutes ces dernières années à un très beau travail sur les intérieurs en Chine, travail qui fera l’objet d’un gros catalogue et d’une expo à Shanghai en 2009.

Mercredi 28 mai. Wu Jialin passe à la galerie Beaugeste. Jean Loh fait la traduction, mais notre échange reste limité par l’impossibilité qu’il a, lui, de communiquer en anglais, et moi en chinois. Wu Jialin photographie en noir et blanc exclusivement, dans une tradition esthétique qui est celle du reportage au Leica, des petites scènes de la vie quotidienne de sa province du Yunnan, et plus particulièrement les petites gens et les minorités de son village natal. Il a travaillé pendant longtemps pour la presse chinoise, obligé comme tous les autres de faire aussi des images de propagande, c’est à dire de photographier un monde heureux et serein, guidé par le Parti. Maintenant qu’il s’en est éloigné, grâce à l’age, il regarde cette époque avec amertume et un peu de honte rétrospective. C’est un homme droit et exigeant qui s’est retiré également de toutes les associations officielles (et contrôlées) de photographes chinois pour pouvoir exercer en toute liberté son art.

Wu Jialin regardant l’exposition de Klavdij Sluban à la galerie Beaugeste.

Jean Loh, directeur de la galerie Beaugeste, comparant deux tirages de Wang Gang, un photographe de Canton qui a fait un travail remarqué sur la minorité Yi.


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