Une escapade à Cologne

19 septembre 2008, exposition “Passagen“, Galerie Claudia Delank, Cologne.

Je n’étais pas retourné à Cologne depuis ma précédente exposition à la galerie Claudia Delank en 2005. Claudia avait alors montré quelques images de la première partie de Voyage au pays du Réel, issues du voyage effectué en 2003 et présentées alors sous l’intitulé La Grande Diagonale.

Elle a décidé cette fois-ci de montrer onze photographies de la dernière partie de ce travail dont quatre grands tirages. Les photos sont accrochées dans la salle du premier étage tandis qu’au rez-de-chaussée Hella Berent, une artiste plasticienne de Cologne, qui utilise beaucoup la photographie et dont le travail a une forte résonance poétique, a fait une sorte d’accrochage-installation avec des œuvres qui renvoient presque toutes à ses séjours récents en Égypte, en Turquie et en Iran. Peu importe d’ailleurs l’origine géographique des images puisque rien n’est explicite. L’important, c’est ce qui se passe entre les images sur la page blanche du mur, un peu à la manière (certes beaucoup plus modeste) dont Wolfgang Tillmans avait conçu cette grande exposition dont j’avais vu la version Tate Gallery à Londres en 2003. Y compris dans le scotchage de petits tirages à même le mur. Hella est une artiste connue sur Cologne, elle a d’ailleurs été l’une des premières à travailler avec Franz van der Grinten dont la galerie (ex Büro vor fotos) est à quelques pas d’ici, dans le même rue. Franz van der Grinten est aujourd’hui associé à Kudlek tandis que Michael Wiesehöfer s’est installé, lui, sur le trottoir d’en face. Avec la présence d’une quatrième galerie qui jouxte celle de Claudia, cela donne à la Schaafenstraße un petit air… berlinois ? En écrivant cela, je touche du doigt une plaie à vif : la scène artistique allemande, qui a toujours été décentralisée et éclatée, avait cependant, jusqu’à ces dernières années, un axe de plus grande concentration entre Bonn et Düsseldorf (où se trouvait le pouvoir politique avant la réunification et le pouvoir économique), avec au milieu Cologne, le centre du centre, qui faisait un peu figure de capitale intellectuelle et artistique. Cologne, francophone et francophile, catholique et rhénane, l’antithèse de la rigueur protestante et prussienne. Mais aujourd’hui la scène artistique allemande s’est largement déportée vers Berlin, musées, galeries, artistes et collectionneurs. Et c’est là qu’il faut être désormais. Ma galeriste y songe d’ailleurs fortement.
Il reste certes quelques autres belles galeries à Cologne comme Priska Pasquer, Karsten Greve, Daniel Buchholz ou Ulrich Fiedler, mais ce dernier, par exemple, a récemment ouvert une seconde galerie à Berlin.
Et il reste évidemment quelques belles institutions comme le Ludwig Museum ou Die photographische Sammlung qui conserve entre autres les archives d’August Sander, le grand photographe originaire de Cologne, et qui organise de très belles expositions photographiques.
Et puis un nouveau musée que Claudia m’empresse d’aller voir, le Kolumba Kunstmuseum, un musée catholique où se mêlent l’art contemporain et l’art religieux. L’Allemagne catholique a donné l’année dernière un pape à Rome, et un nouveau musée à l’art contemporain ! Le diocèse de Cologne —qui semble très riche— a développé ce projet depuis le début des années 90, projet qui a été achevé en 2007, avec un bâtiment sobre, un peu austère mais puissant, signé par l’architecte suisse Peter Zumthor. Le musée coiffe ce qui reste de la chapelle gothique de Sainte-Colombe en partie ruinée par la guerre. L’intérieur relève de la même sobriété, avec cette spécificité particulière : aucune salle d’exposition ne se ressemble, qu’il s’agisse de la lumière (artificielle et/ou naturelle) ou du volume ; ce qui permet de jouer, à l’intérieur d’une exposition thématique, sur une grande diversité de propositions scénographiques.


Une des salles d’exposition du Kolumba Kunsmuseum ©Thierry Girard 2008

La nouvelle exposition qui vient de commencer, Der Mensch verlässt die Erde (L’Homme quitte la Terre), mêle donc, comme la précédente et première exposition, des œuvres contemporaines issues pour la plupart de la collection du musée avec des objets d’art religieux qui sont parfois de véritables joyaux. Parmi les œuvres contemporaines, on ne peut pas vraiment dire qu’il y ait des œuvres majeures, même si on relève ici et là quelques signatures connues : Kounellis, On Kawara, Richard Serra ou Marcel Odenbach qui présente un beau film vidéo consacré au Ruanda et projeté sur deux écrans simultanés (Doppelvision), ce qui permet des “passages“ visuels et narratifs qui fonctionnent plutôt bien. Dommage qu’on ne puisse pas restituer cet effet-là sur un écran de télévision, comme il est regrettable par ailleurs que la plupart des vidéos d’artistes n’aient pas accès au canal télé. Le film s’appelle In stillen Teichen lauern Krokodile (Dans le calme du marigot guettent les crocodiles) et l’un des chapitres s’intitule : Quand Dieu reviendra-t-il au Ruanda ?


Une image du film de Marcel Odenbach au Kolumba Kunstmuseum

Pour le reste, une grande majorité d’artistes allemands qui ne font pas vraiment partie du Top Ten mais qui sont tout à fait honorables. Certaines œuvres, celles de Paul Thek par exemple, ne sont pas forcément très catholiques, mais la disposition générale du musée, les liens qui sont établis avec les objets et les œuvres d’art religieux leur confèrent inévitablement une dimension un peu mystique ou métaphysique, quand celle-ci n’est pas clairement revendiquée, tels les monochromes de Phil Sims intitulés “le cycle de Cologne“, hommage minimaliste aux Piétas (!?).


L’un des monochromes de Phil Sims, hommage aux Piétas…

On m’enjoint également d’aller faire un tout au Kunstverein qui est à deux pas de la galerie, pour “apprécier“ ce qui semble être la plus mauvaise exposition du moment à Cologne, autour d’un autre acteur connu de la scène colonaise, Michael Krebber. Apparemment ses planches de surf saucissonnées et disposées soit au sol, soit sur les murs, ne semblent pas faire l’unanimité. L’exposition s’appelle Puberty in teaching, ce qui est en soi déjà une provocation de la part d’un artiste qui enseigne et qui semble disposer d’une certaine aura auprès des jeunes générations d’artistes rhénans. J’y vois pour ma part d’étranges masques ou boucliers comme ceux, très longs et ovoïdes, qu’utilisent par exemple les guerriers zoulous, mais le texte de présentation de l’expo, comme trop souvent, ne renvoie qu’à une énième dissertation sur la manière dont l’artiste déconstruit la notion même d’art contemporain, dans un combat pour le moins incertain. Tout est dans la démarche et la mise en tranches des concepts, peu importe au fond ce qu’on y voit et ce qu’on en ressent. Un peu plus d’humilité de la part de l’artiste et un peu moins de verrouillage intellectuel du propos ne nuirait pas forcément à la lecture du travail. On a l’impression parfois que pour certains la revendication poétique sonne comme une grossièreté.


Les planches de surf de Michael Krebber au Kunstverein.

Michael Krebber a par ailleurs invité quelques jeunes artistes “pubères“, pour le meilleur et pour le pire. Commençons par le meilleur, une vidéo roborative d’un artiste serbe, Milos Tomic : Clay pigeon est une belle métaphore sur l’Amour et la Guerre qui résume en sept minutes les affres de la vie balkanique avec deux acteurs dont le physique semble hors d’époque, à l’image peut-être de la Serbie elle-même. Le filmage et le montage, très vifs, en font un objet visuel rare. Un autre vidéaste, Vladimir Nicolic, rend un hommage singulier à Marcel Duchamp en filmant un couple de “pleureurs“ monténégrins se lamentant sur la tombe de Marcel à Rouen le jour anniversaire de sa mort (Death Anniversary). Un côté film de diplôme, mais ça fait sourire.


When it takes away the dearest, Death Anniversary, une vidéo de Vladimir Nicolic.

Stefan Hoderlein a, lui, filmé avec une caméra thermique l’univers péripatéticien d’un parc où se retrouvent la nuit macs, prostitué(e)s et voyeurs. Cela crée une sorte de ballet de formes fluides, un peu lent et long, mais au fond très peu langoureux. On ne sait pas vraiment qui est quoi, on devine des attentes, des échanges, peu de choses en vérité, mais le malaise s’installe vite à se sentir peu à peu complice de celui qui filme, comme si on était installé dans la voiture à côté de lui et que l’on se fasse voyeur du voyeur des voyeurs.


A Walk in the parc, une vidéo de Stefan Hoderlein.

Pour la case du pire, la palme revient à un jeune artiste belge, Olivier Foulon (né en 1976) qui n’a pas attendu le nombre des années pour multiplier récompenses et résidences d’artiste —à en croire sa biographie—, certes, mais au bénéfice de quoi et de qui ? L’œuvre proposée est une variation indigente et vaine autour de quatre portraits semblables de Jo, la belle Irlandaise qui servit de modèle et de maîtresse à Whistler puis à Courbet. Olivier Foulon utilise des œuvres existantes, et singulièrement des œuvres qui ont fait déjà l’objet de variantes de la part de leur concepteur originel, pour reproduire de nouvelles variations en les filmant, en les photographiant, en les reproduisant de diverses manières, une sorte de mise en abîme de la copie. Bon, pourquoi pas, mais quid du résultat !? Même pas la tentation de l’hommage, et encore moins de la sidération, Foulon ne crée rien et prélève pauvrement (la projection en super 8, à l’ancienne, des quatre portraits filmés chacun une minute, image à peine lisible et tremblotante sur le simple écran d’un mur blanc, est une épreuve pour la vue ) ; et on mesure bien alors à quelles impasses nombre d’artistes, sans vrais projets et sans cette nécessité intérieure dont parlait Kandinsky, se heurtent aujourd’hui, s’enfermant avec la complicité d’aucuns dans une course au degré zéro de l’art contemporain. L’une des expositions récentes d’O.F. était intitulée : Il est plus difficile de regarder le tableau que de le faire (anonyme). Il me semble particulièrement difficile de regarder l’œuvre d’Olivier Foulon, parce que, au fond, il n’y a rien à voir. Ah ! Si les deux Marcel couramment invoqués (Broodhaerts et Duchamp) savaient ce qu’on faisait subir à l’Art en leur nom !

Jeunesse également, mais beaucoup plus prometteuse, du côté des livres de photographie chez mon ami Markus Schaden, mon libraire préféré. J’y trouve des livres que je ne trouve nulle part ailleurs, en tout cas pas à Paris : évidemment toute la production allemande (et limitrophe vers l’Est), beaucoup de livres en provenance du Japon et quelques raretés US. Je modère toujours mes achats, mais je jette un œil sur tout en prenant le temps de discuter des tendances, des déceptions et des belles découvertes avec Markus et ses assistants. Sur la grande table au milieu de la librairie, je remarque par exemple Meadowlands de Joshua Lutz, entre Sternfeld et Alec Soth, la perfection américaine certes, mais presque trop ; le tropisme de photographes allemands et scandinaves vers la Russie, la mer Noire, et les frontières de l’Est (je citerai en particulier le livre de Thomas Manneke sur Odessa) ; tout un flot de livres d’une nouvelle génération de photographes japonais (Slow boat d’Onaka Koji par exemple) ; et la Chine, toujours la Chine… Je repars justement avec, dans ma besace, le livre de Sze Tsung Leong (History Images chez Steidl) que je connaissais déjà, mais que j’avais négligé d’acheter alors qu’il semble prêt d’être épuisé, et celui de Niels Stomps sur le barrage des Trois Gorges (Mist édité chez Veenman aux Pays-Bas en 2007).
Bien que Sze Tsung Leong soit américain, son travail est très influencé par l’école allemande ce qui en fait à la fois la rigueur, la puissance et la limite. Leong a photographié la transformation radicale du paysage urbain en Chine sur plusieurs années (et pas seulement à Pékin ou à Shanghai, mais aussi Chongqing, Xiamen etc…). Somme et constat parfaits, mais l’objectivité très froide et très distante, et la lumière uniforme rendant les images presque monocolores (Ah, les Becher ! Ah, Thomas Ruff !) rendent à la longue le travail un peu lassant. Mais le livre est déjà collector, et je me réjouis de l’avoir.
Pas lassant du tout par contre le travail de Niels Stomps, ce jeune néerlandais qui a photographié autour du barrage des Trois Gorges, dans la lumière brumeuse du Yangzi, la “reconstruction“ d’un paysage urbain et sa réappropriation par ceux qui ont pu rester au bord du fleuve. Stomps décline quatre séries d’images (ce qui crée là un peu de variété) ; tout n’est pas parfait (on ôterait bien ici ou là quelque image plus fragile) mais l’ensemble est bourré d’intelligence, de sensibilité et de talent ; et surtout la maquette du livre, avec une présentation volontairement un peu cheap, sans réelle couverture, est une belle réussite (typographie, design etc…).
Évidemment tout ce qui se publie sur la Chine m’intéresse au plus haut point, d’autant plus que j’envisage sérieusement l’année prochaine quelque retour en Chine et notamment un travail spécifique sur le paysage urbain. Une bonne connaissance du travail des autres permet d’éviter les redites et les déjà-vu, de privilégier les terrains encore un peu en friche, et de pouvoir élever le son de sa petite musique personnelle en se gardant bien de ce qui se fait à gauche et à droite et en affirmant quelques points de vue singuliers.

Un emploi du temps un peu serré m’empêche d’assister à l’ouverture de la Photokina, mais, si j’en crois les mèls que je reçois, la manifestation attire les amateurs dans les galeries, ce qui est une bonne chose.

L’exposition Passagen à la galerie Claudia Delank est présentée du 19 septembre au 10 novembre, et la galerie sera présente à Paris-Photo du 13 au 16 novembre.