Petites scènes de la vie parisienne

15 octobre 2008. Exposition “Raoul Dufy, le plaisir“, musée d’art moderne de la Ville de Paris.

Soirée privée organisée par EDF en avant-première de l’inauguration officielle de l’exposition Raoul Dufy. Invité par mon amie E. D., je me retrouve au milieu des élégantes et des messieurs en costume strict, un peu esseulé, repérant quelques gueux de mon genre —des artistes— disséminés et égarés tels des jockeys dans l’enceinte réservée d’un champ de courses. Je choisis l’image à dessein puisque le champ de courses est un peu le cliché de la peinture de Dufy, une sorte d’image obligée mais très réductrice de son œuvre. On me présente, je serre quelques mains, échanges courtois, mais je ne souhaite guère m’attarder en mondanités. Je m’éclipse discrètement vers les salles où sont accrochées plus de 200 œuvres de Dufy et je prends le temps de découvrir, d’un tableau à l’autre, une œuvre beaucoup plus riche, diverse et complexe que l’image de plaisir qui lui est généralement accolée. Celui qu’Apollinaire qualifiait, dès 1912, de « grand artiste méconnu » a sans doute pâti d’être considéré par la critique d’abord comme un peintre de la facilité décorative —jugement accentué par son succès marchand et populaire après la Première Guerre— alors que Braque, Picasso, Léger, Matisse —qui aimait également les motifs plaisants— ont été considérés comme des inventeurs, des précurseurs et des théoriciens de la peinture moderne. Cela dit, l’exposition, parce qu’elle montre tout le parcours d’un artiste depuis les premières toiles jusqu’à l’ultime série des cargos noirs, permet de découvrir combien l’histoire officielle de l’Art peut être parfois injuste avec certains. La preuve par les œuvres : ainsi de la simplification du trait dès la période Fauve —alors que Dufy est un excellent dessinateur— ; la proximité esthétique avec Braque lors de leur séjour commun à L’Estaque ; et puis, plus tard, ses motifs « légers » (ports, marines, intérieurs) noyés sous des aplats de couleur pure, bleus intenses et sombres, rouges violents qui rendent ces œuvres souvent plus agressives et bien plus inquiétantes que des Matisse.


Raoul Dufy, La Grande Baigneuse (1913) au musée d’art moderne de la ville de Paris ©Thierry Girard 2008

Jusqu’à cette dernière série commencée après la guerre et qui s’achève avec la mort de Dufy en 1953, celle des cargos noirs ; série qui n’annonce pas uniquement, comme on pourrait la réduire, le pressentiment de la fin d’une vie, mais qui joue aussi, paradoxalement, avec le trop de lumière, avec l’aveuglement, comme ce trou noir de la vision, cercle noir de la pupille qui s’inscrit sur la rétine après que l’on eut regardé en face le soleil, inconsidérément. Mais cet éblouissement fatal n’est-il pas une autre image de la mort ou du moins de son seuil tel que les near death experiences nous le rapportent ?
Ce qui est certain, c’est que Dufy, passé des petits bals populaires du 14 juillet de sa période Fauve aux bals mondains de l’entre-deux guerres, n’aura pas vu ou pas su traduire dans sa peinture les grands bouleversements sociaux, intellectuels et moraux de son époque, ni les grandes tragédies à venir. On peut avoir au départ autant de talent que Léger, Duchamp ou Picasso —pour ne citer que trois des artistes qui ont su le mieux saisir et devancer leur époque— et n’en faire, au bout du compte qu’un agréable divertissement qui voile malheureusement la part d’intranquillité. Mais il en est ainsi de nombre d’artistes, d’écrivains, de créateurs.

Au sous-sol, le nouvel accrochage de l’exposition permanente du musée sert de décor à un cocktail très raffiné. Petites tables rondes disposées devant les Braque, les Léger, les Delaunay.

Étrange atmosphère, l’ambiance est feutrée, les voix des convives semblent des chuchotements, une sorte de discrétion et de retenue qui n’est pas toujours le fait de ce genre de cérémonie. En ces temps de naufrage financier et boursier il y a quelque chose d’un peu irréel à célébrer le plaisir d’une époque marquée elle aussi par la crise des valeurs et d’un système, et cela génère comme un malaise diffus que je ne pense pas être le seul à ressentir. Sont-ce les cargos noirs de Dufy encore imprimés sur ma rétine, j’ai l’impression soudain de participer à la dernière soirée sur le Titanic. Dehors il fait nuit noire. À l’intérieur, se joue comme une dernière fête du plaisir, dans la dignité : la nourriture est exquise —soufflé de brochet aux petites langoustines, méli-mélo de homard surmonté d’une mousse aérienne aux petites lamelles de chocolat blanc, gourmandises au goût étrange et inconnu— alors qu’un peu plus haut, dans la rotonde de La Fée électricité, la concertiste Catherine Brisset interprète une musique éthérée sur un instrument rare, le Cristal Baschet. Le cristal que les doigts de l’interprète font vibrer réfléchit la lumière comme de la glace.



Catherine Brisset au Cristal Baschet dans la salle de La Fée Électricité, fresque peinte par Raoul Dufy pour l’Exposition internationale de 1937 ©Thierry Girard 2008.

Le soutier que je suis, remonté de la cale dans son bleu de chauffe d’artiste, trinque avec le commandant. Un verre, deux verres, trois verres de champagne, légèrement grisé et enhardi par l’alcool, il est temps de passer par-dessus bord pour plonger dans la nuit. Le personnel disposé sur les marches du palais me gratifie d’un « Bonsoir, Monsieur ! » que je leur retourne. Quelques grosses limousines noires patientent au bas des marches tels les canots du transatlantique. Mais elles ne sont pas pour moi. Le soutier doit nager seul dans la nuit pluvieuse jusqu’au métro Alma. Retour au monde réel, direction Mairie de Montreuil. Les stations s’égrènent, mon wagon se vide peu à peu de ses touristes étrangers et de ses Parisiens en goguette. Restent des travailleurs qui rentrent chez eux, tard, des gens modestes, des gens de couleur, largement majoritaires, et des exilés de la misère et de la malchance comme cet homme, sans doute originaire d’Europe centrale, qui se cache pour partager avec ses deux fils une dérisoire boîte de sardines posée sur la banquette de leur siège. Métro Robespierre, il pleut toujours, la nuit est plus noire à Montreuil. Rue Marceau, dans l’atelier de Philippe Guilvard où je travaille depuis trois jours, m’attendent les derniers tests de photogravure de mon prochain livre, Un hiver d’oise.

Un hiver d’oise doit paraître prochainement chez l’Atelier d’édition / Filigranes.


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