Paris Photo 2008 : du Japon et d’ailleurs.

13-17 novembre 2008. Carrousel du Louvre.

Le Japon a été, cette année, l’invité d’honneur du salon Paris Photo. Belle occasion de faire le point sur la richesse et la singularité de ce pays qui a très tôt généré une culture photographique et une esthétique spécifiques. Et de grands photographes. Certes, aujourd’hui, l’épaisse et dense forêt japonaise est un peu occultée par les grands arbres que sont Araki, Moriyama et Sugimoto, mais il y avait vraiment beaucoup d’autres choses à voir au carrousel du Louvre.
Ces trois-là, évidemment, on les retrouve un peu partout dans la foire. Moriyama avec ses petits tirages habituels chez Priska Pasquer (Cologne), des tirages un peu plus grands et très beaux à la galerie Taka Ishii (Tokyo), et des grands formats à la Yoshii gallery (New York) que j’ai trouvé sans intérêt par rapport à l’esprit de l’œuvre de Moriyama, puisque tout à coup j’avais plus le sentiment d’être face à des affiches que face à des tirages photographiques. La même galerie montrait par ailleurs des Araki plutôt grands par rapport aux tirages habituels, en privilégiant des bondages, certes expressifs et sans doute vendeurs, mais qui ne me semblent pas le meilleur de l’auteur, y compris dans ce genre. Les plus beaux Araki étaient des tirages tout petits, en noir et blanc, certains très érotiques, que l’on trouvait à nouveau chez Taka Ishii ; mais sans doute le plus beau, acheté devant moi par un célèbre producteur et animateur de talk-shows à la télévision, était à saisir —à côté de quelques Sugimoto— à la galerie Claudia Delank (Cologne), une œuvre “douce“ en noir et blanc, l’ombre du photographe penché amoureusement sur son modèle, magnifique et abandonné. Les autres Araki, dispersés dans de multiples galeries, faisaient plutôt dans le bondage moyen.
YoshiiGallery©ThG2008

Araki et Moriyama à la Yoshii gallery ©Th G 2008

Araki©ThG2008
Self-portrait with Araki and model ©Th G 2008
NB : le point rouge est une « délicatesse » de l’acheteur…

Derrière les grands arbres, donc, la forêt japonaise, avec quelques arbres anciens et remarquables, et quelques pousses nouvelles. Au nombre des premiers, quelques très beaux Shoji Ueda chez Camera Obscura (plus beaux que ceux présentés par Howard Greenberg), des images connues, “classiques“, de Shomei Tomatsu chez Priska Pasquer et quelques petits tirages d’Hiroshi Hamaya sur le Tokyo des années 30 à la galerie Fifty One (Anvers). On trouve la même série d’Hamaya chez Art Curial, au rond-point des Champs-Élysées, exposé en compagnie de Tadahiko Hayashi et de Shigeichi Nagano autour d’une exposition dédiée à Tokyo. Hiroshi Hamaya qui fut le premier photographe japonais à rentrer à Magnum est un photographe précoce qui fait sur Tokyo, au début des années 30, un travail très libre, très spontané alors qu’il est encore adolescent, à peine jeune adulte. Ces premières images annoncent un peu Robert Frank, plus qu’elles n’évoquent Cartier-Bresson, même si, plus tard, dans sa maturité, Hamaya aura une touche plus classique. Et le petit groupe que nous étions s’étonnait de voir combien la Tokyo d’alors, malgré la forte emprise du nationalisme et le poids de la dictature militaire, semblait déjà occidentalisée, et même plutôt américanisée.
Les photos de Tadahiko Hayashi, prises en 1945 et 46, donc juste après la défaite nippone, dans un pays ravagé et ruiné, montrent à la fois les stigmates physiques de ce désastre sur les murs de la ville et sur les corps des gens, et comment malgré tout la vie reprend, et l’espoir avec. Certaines photographies, mises en scène, dans des atmosphères nocturnes baignées de lumières très cinématographiques, montrent la jeunesse tokyoïte, des jeunes intellectuels et des jeunes artistes qui sont déjà passés de l’autre côté de la guerre, prêts à inventer, dans un décor post-apocalypse, le Japon de demain. Shigeichi Nagano, engagé lui-même dans le combat politique, a suivi les difficiles années 60 et notamment les violentes manifestations autour du refus de la ratification du traité nippo-américain.

GalerieClaudiaDelank@ThG2008
GalerieClaudiaDelank@ThG2008
Alexandra dans ses œuvres suivie d’un blogueur ? Galerie Claudia Delank ©ThG 2008

Retour à Paris Photo. Autant les années consacrées à l’Espagne ou à la décevante Italie avaient laissé plutôt indifférentes les galeries des autres pays, autant cette année japonaise semble susciter un réel enthousiasme de la part de tous. Il y a de la photographie japonaise partout, et certaines galeries qui ont déjà un tropisme asiatique voire japonais (Priska Pasquer et Claudia Delank par exemple, toutes les deux de Cologne) sont particulièrement à la fête, sans compter les travaux de nombre de photographes occidentaux au Japon : au choix, Okinawa version Hambourg par Anders Petersen (Galerie Vu) ; le paysage urbain d’Osaka façon “nuit américaine“ de Pierre Faure chez Kudlek Van der Grinten (Cologne) ; les inévitables, redondants, précieux, trop précieux paysages zen de Michael Kenna chez Camera Obscura ; ou Guillaume Leingre, de retour de la Villa Kujoyama, avec un travail très conceptuel qui laisse un peu perplexe (Michèle Chomette). Il a photographié tout un ensemble de boîtes aux lettres, chacune liée à l’envoi d’une carte postale au motif unique représentant l’icône par excellence de l’estampe japonaise, à savoir la fameuse Grande vague au large de Kanagawa d’Hokusai tirée des 36 vues du mont Fuji.
GuillaumeLeingre©ThG2008

Une partie de l’installation de Guillaume Leingre à la galerie Michèle Chomette © Th G 2008

Ce motif hokusien se retrouve dans le beau travail, Half awake and half asleep in the water, de Asako Narahashi, présente à la fois chez Priska Pasquer et à la Rose Gallery (Santa Monica). Les prises de vue à fleur d’eau vive avec pour horizon l’inévitable mont Fuji —mais aussi le skyline ou la découpe urbaine des baies de Tokyo ou de Yokohama— génèrent un sentiment contradictoire d’aise et de malaise, entre le bonheur d’une fusion organique avec le milieu marin et le péril d’une noyade imminente. Cela n’est pas sans me rappeler les vidéos “flottantes“ de Marcel Dinahet ni un épisode personnel qui remonte à 1989 lorsque, faisant le tour de la Méditerranée sur les traces d’Ulysse, j’avais photographié ainsi, dans le même esprit, l’approche délicate de l’île de Péréghil entre Tanger et Ceuta, au pied du djebel Mousa. Ce rocher escarpé et aride, juste bon pour quelques chèvres, avait été reconnu par Victor Bérard -—illustre helléniste qui a consacré sa vie à la reconnaissance de la géographie odysséenne— comme celui de la nymphe Calypso qui retint dix ans en son antre et en son charme amoureux le pauvre Ulysse.

Péréghil©ThierryGirard1989
L’approche de Péréghil, Maroc, mars 1989 © Thierry Girard

S.Ithaque©ThierryGirard1989
Calypso, Circé ou Pénélope retrouvée ? Ithaque, avril 1989 © Thierry Girard

D’autres vagues, celles de
Syoin Kajii, étaient à voir à la Foil gallery (Tokyo), mais je n’ai été séduit ni par le traitement numérico-chromatique, ni par la présentation brute de fonderie des images, juste contrecollées sans cadre. Cette forme de présentation, très à la mode il y a quelques années, peut être justifiée dans le cadre d’expositions (j’y ai moi-même encore récemment cédé pour mon exposition au Shanghai art museum en 2007), mais elle ne me semble d’aucun intérêt pour des tirages de collection. Beaucoup trop fragiles. Le Fnac et bien d’autres collections publiques regorgent d’œuvres dont on ne peut plus faire grand chose tant elles sont déjà abîmées. C’est sans doute aussi ce qui a freiné la vente des œuvres de Takashi Homma chez ma galeriste, Claudia Delank, bien que ce photographe qui expose et publie beaucoup soit tout à fait dans l’air du temps japonais. Homma photographie avec douceur, dans des tons délavés évoquant la simplicité des photographies d’amateur aux couleurs affadies par le temps, le quotidien de Tokyo. Une approche plutôt intime, son atelier, son chien, son quartier, où le monde de l’enfance est très présent, particulièrement à travers l’image de sa fille que l’on voit grandir année après année. Un peu l’antithèse de l’univers sombre et interlope de Daido Moriyama.
GalerieClaudiaDelank@ThG2008

Une œuvre de Yuji Ono (lustre) devant le mur de Takashi Homma, galerie Claudia Delank © Th G 2008.

On est loin cependant de cette veine adolescente —qui a fait par exemple les beaux jours d’Hiromix il y a quelques années et que j’appellerais l’esprit Shinjuku—, en net reflux sur les cimaises des galeries, mais que l’on retrouve encore un peu dans certains des livres proposés par les éditeurs japonais présents au salon.
Parmi les valeurs sûres de la nouvelle photographie japonaise, il ne faut pas oublier la délicatesse et l’étrangeté poétique des photographies de Rinko Kawauchi présente comme chaque année avec ses tirages en petit format chez Priska Pasquer, mais aussi avec des tirages plus grands à la Foil gallery (Tokyo).
Cette galerie fait partie des huit galeries japonaises invitées à présenter la jeune photographie japonaise dans le cadre de Statement : il faut bien l’avouer, c’est pour moi la partie la plus décevante de cette année japonaise. Hormis donc la Foil gallery et Shugoarts qui présentait les paysages de Tomoko Yoneda, il m’a semblé que le statement en question manquait encore un peu de poids.
Je ne peux certes citer et nommer tous les photographes japonais présents, quitte à faire des oublis graves. Me revient cependant, pour clore ce chapitre, la plus grande photo japonaise du salon… en terme de taille (180 x 240), une photographie de Izima Kaoru intitulée Kimura Yoshino wears Calvin Klein
(Kudlek Van der Grinten). Ce photographe de mode a mis en œuvre depuis une dizaine d’années tout un travail où il demande à de jeunes modèles ou actrices japonaises (toutes très belles) d’imaginer leur propre mort (naturelle, accident ou assassinat) : ce travail requière des mises en scène sophistiquées (choix du site, lumières, maquillages, vêtements etc…) et la présence d’une grosse équipe technique comme pour un shooting de mode voire un tournage de film publicitaire. Le résultat est évidemment conforme aux moyens, plutôt impressionnants, avec en outre cette part de trouble et d’érotisme (la mort et la beauté réunies, remember dans une toute autre esthétique Ordeal by roses de Eikoh Hosoe) spécifique à la photographie japonaise. Chaque série se compose d’une scène lointaine où l’on discerne à peine le corps de la jeune femme, perdue dans un paysage naturel ou urbain ; puis, comme une caméra qui zoomerait peu à peu vers l’objet du délit (le syndrome Blow Up !) le corps se fait plus proche et la mort plus précise. La dernière image montre toujours, en plan assez rapproché, le dernier regard de la jeune femme avant la mort, mais sans qu’il trahisse jamais véritablement l’effroi, une mort plus étonnée que crainte, acceptée, presque rêvée voire extatique. C’est un de ces portraits qui est accroché à la galerie (une série très récente qui date de 2007) et malgré mes réserves sur le processus, le “système“, la référence obligée à la photographie de mode jusque dans le titre de l’œuvre, je ne peux m’empêcher d’être séduit par cette image-là (plus que je ne le suis pour le reste de l’œuvre) et par cette beauté virginale bientôt évanouie.

Si l’on en reste là pour le Japon, que peut-on dire de l’ailleurs ? D’abord des bonheurs classiques, attendus, espérés, que le salon distille chaque année, souvent du côté des mêmes galeries. Là aussi, quelques choix brefs et subjectifs : quatre très beaux Saul Leiter chez Howard Greenberg (et d’autres plus petits et deux fois moins chers chez Camera Obscura) pour rappeler la belle exposition qui s’est tenue l’année dernière à la fondation Cartier-Bresson ; des tirages modernes d’Erwin Blumenfeld à partir d’un travail de réfection et de réinterprétation des diapositives originales dégradées, chez Esther Woederhoff, travail réalisé sous le contrôle de la petite fille de l’artiste. Joel Meyerowitz (Cape Cod) et Robert Polidori chez Edwynn Houk, mais surtout quelques tirages contacts (ce sont les plus beaux) de Stephen Shore. Les admirables petits tirages de Ray Metzker chez Laurence Miller (New York)—toujours l’une de mes galeries préférées—, mais aussi dans la même galerie, deux très beaux Helen Lewitt en couleur, des Charles Harbutt, un Burk Uzzle improbable qui a fait beaucoup sourire (un magasin Prada perdu au milieu de nulle part au Texas) et les belles lumières d’un hongkongais, Fan Ho, parti aux Etats-Unis dans les années soixante, et que l’on avait déjà vu l’année dernière. Une jeune femme rêveuse accoudée sur une table, un très beau portrait d’un jeune photographe danois, Adam Jeppesen, auquel la galerie Kudlek Van der Grinten va accorder prochainement une exposition et qui vient de publier chez Steidl un joli petit livre intitulé Wake. Un très beau et grand Paul Graham aux Filles du calvaire. Et puis des petites choses précieuses et anciennes : Kertesz, Sudek, Wright Morris chez Serge Plantureux ; l’habituel fonds érotique de la galerie 1900-2000 (Bellmer, Molinier, Man Ray), le Molinier le plus original du salon (un nu féminin) étant chez Agathe Gaillard ; l’habituel mur de nus classiques (avec toujours un joli Weston qui traîne) chez Howard Greenberg ; et deux petites choses admirables mais très chères (et qui ne semblent pas avoir trouvé preneurs) chez Johannes Faber (Vienne) : Le portrait de l’Éternel de Manuel Alvarez Bravo, un tirage vintage de 1935 proposé à 125 000 € —alors que l’on peut trouver un tirage moderne des années soixante-dix ou quatre-vingt tiré par sa femme et contrôlé par M.A.B pour 7000 euros…— ; et un très bel exemplaire de Movement Study (1925) de Rudolf Koppitz pour 145 000 € ! Un photographe qui était quasiment oublié il y a à peine quinze ans et qui a été ressuscité par une belle exposition à Vienne en 1995, exposition que j’avais eu la chance de visiter.

Koppitz©ThierryGirard1995
L’exposition Rudolf Koppitz au Historiches Museum der Stadt Wien, septembre 1995 © Thierry Girard.

Et pour finir, quelques déceptions ou plutôt même quelques détestations : trois grands murs consacrés à Dany Leriche chez Baudoin Lebon (dont l’accrochage était globalement décevant par rapport à la qualité de certains artistes représentés), et la confirmation que je n’aime vraiment pas du tout le travail de Pierre Gonnord qui jouit d’une petite mode en ce moment (mais cela durera-t-il ?) : déjà que je trouve surfaite son esthétique à la Murillo, héritée de la peinture réaliste espagnole, mais les deux portraits de gitans qui sont présentés —comme par hasard à la galerie madrilène Juana de Aizpuru— sont d’une taille indécente par rapport à leur sujet, et les petits points rouges qui sont au bas de chaque photo me laissent perplexes par rapport au goût de certains “collectionneurs“. Cette galerie qui n’est pas la première venue et qui a une vraie importance historique sur la scène espagnole a d’ailleurs tendance à tout proposer en trop grand format : les Alberto Garcia Alix plus grands que d’habitude (il faut dire que les premières séries étant épuisées, il faut bien garder le filon en changeant de format…), de même pour les deux photographies de Christina Garcia Rodero. Seul, Jordi Colomer s’en sort bien avec notamment une belle image prise sur une autoroute urbaine à la nuit tombante. Et puis une dernière pour Massimo Vitali dont nous avons tous aimé découvrir l’œuvre il y a une dizaine d’années, et qui depuis a érigé son point de vue en système, de sorte qu’il est devenu le photographe contemporain le plus lassant qui soit. Personne ne s’arrête plus devant ses grands tirages pour détailler le fourmillement de ses baigneurs surexposés.

Et enfin, histoire de participer à la polémique de la semaine évoquée par Claire Guillot dans un long article du Monde (16-17 novembre), l’affaire Rip Hopkins versus Musée d’Orsay, à propos d’une commande de ce dernier au premier, et d’une photographie jugée licencieuse par le commanditaire qui voudrait en interdire la commercialisation. Cette photographie montre Cyrille, l’un des gardiens du musée, posant nu devant le Déjeuner sur l’herbe de Manet. Outre le ridicule de la position (si je puis dire) de Serge Lemoine, l’ancien directeur d’Orsay à l’origine de la polémique, ce travail de Rip Hopkins me semble une fois de plus bien anecdotique —et particulièrement cette photographie qui ne casse pas trois pattes à un canard en dehors de son côté amusant et un brin provocateur—, et je regrette que le succès ait un peu émoussé son réel talent. Je garde la nostalgie de ses beaux travaux au Tadjikistan ou en Ouzbékistan (Déplacés, éditions Textuel, 2004).

Ultime commentaire, le prix BMW a été décerné à un photographe… chinois (les Japonais ont dû être ravis !), représenté par la fameuse galerie 798 à Pékin, celle où tout photographe chinois digne de ce nom se doit d’être aujourd’hui. Le travail de Yao Lu est typiquement chinois : il a repris le principe des grands paysages classiques chinois, ceux de la peinture traditionnelle, montagnes sacrées et mers de nuages, pour les pervertir en les emmaillotant de la toile verte des chantiers de construction ou en faisant surgir entre un temple et un petit arbre telle buse en béton ou telle conduite sortant du flanc de la montagne comme un sexe en érection. Efficace, politiquement incorrect mais supportable néanmoins pour les autorités chinoises, esthétiquement maîtrisé et terriblement kitsch !


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