Paris Photo 2008 (suite) : in and out.

Dans mon billet précédent j’ai oublié de noter l’importance que prenaient année après année les éditeurs et les libraires présents à Paris Photo, les premiers (Steidl, Hatje Cantz, Phaidon, Filigranes…) faisant de l’ombre aux derniers en commerçant directement leur production, d’où la tendance des libraires à privilégier d’autres éditeurs, ceux qui sont absents. Au moins cette concurrence a ceci de bon, c’est qu’elle permet d’avoir un très vaste choix de livres venant d’un peu tous les horizons, et cette année évidemment du Japon avec sur le forum central la présence de cinq éditeurs japonais.
Côté éditeurs, notamment chez Steidl, une tendance à privilégier des livres-coffrets avec présentation soignée, bel emboîtage et tirage signé à l’intérieur. Comme cette magnifique édition spéciale de American Night de Paul Graham… à 4000 €, un peu chère pour moi, alors que l’édition originale du livre est épuisée.
Du côté japonais j’ai notamment remarqué un livre qui s’est si bien vendu qu’il n’y en avait plus au moment où je suis repassé pour en acheter un, A KA RI, de Tamotsu Fujii. Où l’on voit un petit personnage perdu dans de vastes espaces qui tient à la main une lampe torche. La plupart des lumières sont entre chien et loup, et il y a quelque chose de mystérieux, de poétique, et parfois de vaguement inquiétant. J’ai appris depuis que Fujii était un photographe publicitaire très connu au Japon et qu’il avait fait cette série dans le cadre d’une commande pour Maglite ! Est-ce que cela retire quelque chose à la qualité de l’œuvre, ou doit-on remercier Maglite de permettre à un photographe d’aller de par le monde vers des paysages minimaux et sublimes et de nous ramener cet étrange scintillement ?
Mais mon vrai coup de cœur, je l’ai eu sur le stand de Schaden, mon libraire allemand préféré, avec Avenue Patrice Lumumba, le très bel ouvrage de Guy Tillim, un photographe sud-africain dont le travail s’inspire certes un peu de David Goldblatt, mais qui a trouvé un point de vue très pertinent pour évoquer la “douleur“ africaine (pour paraphraser le titre d’un film de Depardon). Tillim a photographié les vestiges de l’architecture moderniste de certaines grandes villes africaines —notamment en République démocratique du Congo, au Mozambique et en Angola—, comme le rêve vite évanoui d’un continent juste libéré de ses entraves coloniales et prêt à inventer un avenir radieux, avant qu’il ne sombre dans ce sinistre mélange d’affairisme et de despotisme —et les guerres qui vont avec— dont on ne semble pas entrevoir la fin. Cette architecture héritée des dernières années du colonialisme et des premières années de l’indépendance est en quelque sorte le symbole d’une Afrique moderne et vertueuse incarné par Patrice Lumumba, ce brillant leader congolais qui fut assassiné par ceux qui contrôlent toujours une grande partie de l’Afrique actuelle —et notamment le Congo—, les mercenaires des intérêts occidentaux et leurs valets locaux, pour reprendre un vocabulaire qui peut paraître désuet et excessif mais qui a quand même sa part de justesse. Cette Afrique qui n’est riche aujourd’hui que pour quelques-uns et qui est passée, au moment de la décolonisation, à côté de sa chance historique. Guy Tillim montre des bâtiments publics délabrés, des grands hôtels abandonnés et squattés, des universités et des étudiants sans biens et sans moyens réels d’accéder au savoir, des fonctionnaires désœuvrés se partageant quelques maigres et obsolètes outils de travail, tout ceci, photographié dans la lumière sourde des ciels équatoriaux et tropicaux, contribue à un sentiment de déliquescence absolue et irréversible. Il y a quelque chose des ruines Maya dans lesquelles errerait un peuple fantôme, sauf que l’on parle ici d’une civilisation qui n’a pas eu le temps d’exister et qui a laissé les ruines d’une histoire qui ne s’est pas faite comme elle aurait dû se faire. Il est vrai que les pays choisis —auxquels il faut rajouter Madagascar— ont particulièrement souffert au cours des cinquante dernières années, entre les guerres de décolonisation, les guerres civiles post-coloniales, la rapacité de la plupart des gouvernants et l’incurie des autres. Malgré cette catastrophe, tous les hommes et toutes les femmes photographiés dégagent une impression d’humanité et de dignité sans lesquelles sans doute l’effondrement serait encore bien pire.
Ce travail de Guy Tillim, édité chez Prestel, va être exposé prochainement à la fondation Serralvès à Porto, là où, cet été, s’est tenue la très belle exposition
David Goldblatt… Et j’apprends également qu’il sera exposé à la fondation Cartier-Bresson à partir du 13 janvier 2009, ce qui ne fait que me conforter dans mon appréciation.

À l’extérieur de Paris Photo, Mois de la Photo oblige, Paris bruissait de toutes sortes d’évènements autour de la photographie. Des expos à foison —mais il faudra que je puisse y consacrer un peu plus de temps lors de mon prochain séjour— ; un colloque au ministère de l’écologie et du développement durable consacré au paysage photographié, et plus particulièrement aux différentes expériences d’observatoires photographiques en Europe, colloque sur lequel je reviendrai probablement dans un prochain billet ; et des petits évènements amicaux comme l’accrochage “sauvage“ de Manuela Marquès dans l’ancienne galerie Polaris, le temps d’une signature de son livre Still Nox. L’occasion de voir quelques très beaux tirages qui donnent encore plus d’ampleur à cette écriture photographique baignée des lumières froides des jours finissants où les images sont “trouvées“ après avoir vécu longuement dans les arcanes de la mémoire ou de l’imagination. Comme l’écrit Christiane Vollaire dans le texte qui clôt le livre : « Ce travail souterrain de l’image, sa lenteur à émerger, le temps d’accommodation qu’elle exige, sont l’exact équivalent de la temporalité lente de sa production ou de ce que son auteur appelle “la macération“. Le retardement du temps, sa suspension, se disent aussi dans le travail subtil d’une coloration sourde, qui requiert la précision la plus affûtée ».

"Still Nox", Manuela Marquès © Thierry Girard 2008
“Stiil Nox“, Manuela Marquès © Thierry Girard 2008

Pour finir, une visite de la collection Coppel présentée à la Maison rouge, une collection qui correspond au motto d’Antoine de Galbert, le maître des lieux : « Acheter avec ses yeux et non pas avec ses oreilles ». Ce qui signifie acheter selon son plaisir et son goût profond sans avoir à céder aux petites modes, aux rumeurs, au suivisme institutionnel etc… Le résultat, c’est que cette collection mexicaine séduit par son éclectisme intelligent et sa diversité : peintures, photographies, installations, vidéos. Certes, les œuvres d’artistes mexicains (et notamment de Gabriel Orozco) sont particulièrement présentes, mais on trouve aussi des œuvres d’artistes étrangers faites au Mexique, comme celle de Thomas Struth (
Paradise #2) ; ou qui se trouvent dans une proximité géographique ou culturelle, comme la très belle série des matadors portugais de Rineke Dijkstra, photographiés juste après leur sortie de l’arène, les vêtements et leur visage marqués du sang de l’animal et de leur petites blessures, et surtout, cette façon de ne pas être encore tout à fait là, face à l’appareil photo, mais d’être encore dans le film de leur lutte, de leur peur, de leur défi insensé. Dans leur absence on devine un mélange de superbe et d’épuisement.
Et encore, huit des Gasoline stations d’Ed Ruscha, et un très beau Stephen Shore, petit format, Presidio, Texas 1975, une photographie que j’aime beaucoup, prise sur la frontière mexicaine en un temps où il n’y avait pas encore de mur ni de barbelés.

Du côté mexicain, j’ai particulièrement été impressionné par les trois vidéos d’Ana Mendieta qui connut une fin tragique à peine âgée de 38 ans—elle est tombée du 34 ème étage d’un immeuble de New York. On a d’abord accusé son mari, le sculpteur Carl André de l’avoir défenestrée puis l’enquête a conclu à un suicide… Mais sans faire une lecture psychanalytique de ses vidéos, la mort y est évidemment présente : par le sang (Blood & Feathers de 1974 et Sweating blood de 1973) et par le feu ( Anima, silueta de cohetes-1976). Dans Blood & Feathers on la voit enduire son corps de sang, puis se rouler nue dans des plumes, au bord d’une rivière écrasée de lumière, comme s’il s’agissait d’un rituel sacrificiel. Dans Sweating blood, une goutte de sang perle au-dessus de son crâne, puis se répand peu à peu tout le long de son visage. Ce sont évidemment des vidéos anciennes, altérées, pauvres, mais cet archaïsme technologique confère à cette œuvre une dimension encore plus primitiviste. Rien à voir avec la performance et l’excellence technologiques d’un Simon Starling, présenté à l’autre bout de l’exposition, qui filme une chaise comme on tourne autour d’un corps en le caressant du regard.
Et enfin, un autre corps, magnifique, celui d’une femme noire photographiée par Manuel Alvarez Bravo, une photographie célèbre, Espejo negro, dont nos collectionneurs ont un très bel exemplaire.
Certes, je donne l’impression de privilégier la partie photographique de cette collection : c’est qu’il m’intéresse d’évaluer dans une collection non spécifiquement dédiée à la photographie, la part et la qualité de celle-ci. En l’occurrence, il me semble qu’il n’y a rien à jeter et j’aimerais avoir sur mes propres murs toutes les photographies que j’ai nommées.

Sweating Blood, Ana Mendieta © Thierry Girard 2008

Sweating Blood, Ana Mendieta © Thierry Girard 2008

Il ne me restait plus qu’à prendre, en compagnie d’Éric Cez, un avion pour Bologne pour suivre l’impression d’Un hiver d’oise. Après un excellent dîner au Cenacolo, notre cantine favorite dans les faubourgs de Bologne, lever avant l’aube pour assister au calage de la première feuille. L’imprimerie est à Faenza, à trente kilomètres de Bologne : une imprimerie toute neuve, deux Heidelberg dont une huit couleurs toute neuve, et des calages qui se font en un rien de temps. Du coup, je n’ai plus qu’à reprendre le train (faute d’avion) le soir même.

À l'imprimerie Faenza © Thierry Girard 2008

À l

Planche d'un hiver d'oise ©Thierry Girard 2008

Planche d

En attendant le Palatino, je fais les cent pas dans cette gare de Bologne marquée par la tragédie du 2 août 1980. Les aiguilles de la pendule extérieure sont arrêtées pour l’éternité à 10 h 24, heure à laquelle un attentat fasciste, monté par les services secrets italiens qui voulaient faire accuser l’extrême-gauche, fit 84 morts, des travailleurs, des gens en vacances, des enfants, un japonais, deux ou trois français… Ils ont vingt ans, je les imagine avec un sac à dos et des désirs d’Italie. Je lis leur nom sur la stèle qui rappelle cet évènement, dans la salle des pas perdus où, à cette heure tardive, les quelques derniers voyageurs se mêlent aux déshérités de la ville, vieux alcooliques, mendiants, travailleurs sans-papiers et sans toits. Un travailleur immigré qui vient de terminer son service de nettoyage à la gare indique à deux autres ressortissants de cette douloureuse Afrique un endroit où passer la nuit, un peu au chaud et en sécurité. Dans la plaine du Pô les nuits sont déjà froides.

La pendule de la gare de Bologne © Thierry Girard 2008

La pendule de la gare de Bologne © Thierry Girard 2008


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