Le goût du Japon

À propos de l’exposition L’estampe japonaise, images d’un monde éphémère, présentée à la Bibliothèque nationale, rue de Richelieu du 18 novembre 2008 au 15 février 2009.

Une fois de plus, je vais parler d’une exposition au moment où elle se termine, alors que je l’ai vue il y a déjà bien longtemps, en novembre. Mais il m’est difficile de passer sous silence cet intense moment de bonheur et d’émotion face à des œuvres d’une qualité exceptionnelle, toutes issues du fonds de la Bibliothèque nationale. Qu’il s’agisse de portraits d’acteurs ou de scènes de théâtre, de portraits de courtisanes et de scènes où est exaltée la beauté féminine.

Expo Estampe japonaise ©Thierry Girard 2008

Qu’il s’agisse également d’estampes érotiques tout à fait remarquables dont notamment deux ensembles exceptionnels réalisés sur des formats de papier très étroits, tout en longueur : le premier, le rouleau enluminé de la porte et de la tige précieuse, est attribué à Shimokôbe Shûsui ; le second, le rouleau de la manche, de Torii Kiyonaga conjugue invention esthétique et sensualité, et s’avère encore une formidable leçon d’épure esthétique pour les artistes d’aujourd’hui. Je cite le texte du catalogue de l’exposition mise en ligne : « Le choix de ce format utilisé de manière horizontale pour représenter les ébats amoureux d’une douzaine de couples, et le cadrage très serré sur les personnages, qui coupe une partie des motifs, sont d’une modernité surprenante. Le dessin, très épuré, fait abstraction de tout élément superflu. Kiyonaga dépeint des femmes d’âge et de classes différentes dans des situations variées:: des femmes mariées aux dents noircies selon la coutume, une femme portant le capuchon traditionnel pour aller faire ses dévotions au temple, une jeune paysanne du village d’Ôhara (à proximité de Kyôto) avec son fagot de bois noirci au feu et ses sandales de paille, un couple d’âge mûr repu de plaisir, des courtisanes, un jeune couple qui interrompt une leçon de calligraphie, une jeune fille, une femme enceinte ».

Expo Estampe japonaise ©Thierry Girard 2008
À ceux qui n’auront pas vu l’exposition et qui ne pourront pas apprécier de fait la qualité de sa scénographie due à mes amis de Pylône, Jean-Paul Boulanger et Margo Renisio, je recommande vivement de se reporter au site de l’exposition, très complet et très bien fait. Outre le fait de montrer l’ensemble de ce qui est exposé à l’étage et dans la crypte (les paysages d’Hokusai et d’Hiroshige qui me surprennent moins, tant je les connais par cœur et tant je les ai déjà vus en “ vrai “ dans d’autres expositions), le site propose également à côté de la série complète des 53 relais du Tôkaidô d’Hiroshige une sélection de 25 photographies issues de mon travail sur cette même route.

Du coup, j’en ai profité pour explorer mes planches-contacts d’alors, espérant peut-être y trouver quelque pépite oubliée, mais surtout essayant de me replonger dans le bonheur du Japon. Un bonheur intense qui a duré quatre mois et dont je garde toujours la nostalgie douze ans après. Il m’est arrivé dans d’autres lieux, d’autres pays, notamment en Chine, d’avoir des expériences, des rencontres, des situations photographiques encore plus fortes, mais jamais je n’ai vécu autant qu’au Japon avec le sentiment d’une telle sérénité profonde, goûtant jour après jour les menus délices de ce pays et de cette culture.
Des deux cent quatre-vingts films moyen-formats que j’ai rapportés, je n’ai vraiment exploité que ce qui se rapporte au Tôkaidô, même si cela en constitue l’essentiel. Le reste est globalement inédit, à quelques exceptions près, notamment tout ce qui évoque Kyôto et mon séjour à la Villa Kujoyama, mon point d’ancrage lorsque je n’étais pas en voyage.
Ce voyage le long de la Route 1 —qui a de fait remplacé l’ancienne voie du Tôkaidô— ne fut pas tous les jours une partie de plaisir. Il y eut notamment au milieu du parcours un moment de doute, de solitude et de lassitude qui se ressent dans certaines photographies, et que je n’ai pas pu corriger alors que j’ai pu refaire certaines étapes tant au début du parcours qu’en remontant vers Kyôto —ce qui m’a permis alors d’avoir des “variantes“, comme Hiroshige qui avait en fait réalisé plusieurs voyages en des saisons différentes.
Avant de partir, je m’étais appuyé sur un recueil en japonais qui décrivait de manière très précise l’itinéraire historique et sa correspondance moderne, et indiquait les points de vue supposés d’Hiroshige avec leurs variantes, y compris celles d’autres artistes comme Kuniyoshi et Kunisada. Mon ami Fujishima m’avait alors tracé l’itinéraire à suivre sur des calques que je posais sur les pages de ces gros atlas de cartes routières au 1/25000 ème que l’on trouve au Japon. Sur les cartes, seuls les noms des localités et des districts étaient indiqués en romaji, c’est à dire en alphabet romain. Pour la suite, il suffisait de savoir lire une carte et évaluer les distances ce qui est un exercice dont j’ai plutôt la maîtrise (je me souviens cependant, lors de mon service militaire, avoir égaré toute une compagnie dont j’avais la responsabilité, dans les bois autour d’Évreux, en pleine nuit et en plein hiver, faute d’avoir su poser correctement ma boussole sur la carte Ign dont je disposais ; mais cette nuit-là , au moins j’ai appris quelque chose…).

Depuis la sortie de mon livre (La Route du Tôkaidô, Marval, 1999), je me suis régulièrement dit qu’il fallait que je refasse un jour, même partiellement, cet itinéraire, afin de parfaire ma sélection initiale. Maintenant que le livre est épuisé —et bien épuisé après que les derniers exemplaires chiffonnés et maculés qui croupissaient au fond des bacs à soldes aient fini eux-mêmes par disparaître—, l’envie se fait encore plus vive, mais je la sens davantage comme le prétexte d’un vrai retour photographique au Japon que comme une réelle nécessité par rapport à ce projet. De fait, il est toujours difficile de revenir sur les lieux de ses aventures et crimes précédents, même si la tentation est grande, et d’autant plus grande que l’expérience est liée à un parcours précis qu’il est aisé de refaire. Certes, tout mon travail actuel est encore très marqué par ce séjour au Japon et je pourrais donc remettre sans souci mes tabi (chausses japonaises) pour retrouver l’esprit du projet initial. Mais, quitte à retourner longuement au Japon pour y photographier, il vaudrait mieux alors utiliser ce séjour comme une vraie mise à jour de mon logiciel photographique en profitant de ce que peut m’offrir le Japon pour tenter quelque chose de nouveau. Je ne sais pas encore tout à fait quoi, même si le projet commence à prendre forme, et quand bien je le saurais, je me garderais bien de l’ébruiter (j’ai déjà eu l’amère expérience de découvrir sur internet qu’un “admirateur“ s’était mis en tête de refaire cette route du Tôkaidô telle que je l’avais faite —ce qui n’est pas répréhensible en soi—, mais que pour vendre son projet il avait utilisé toute ma prose en se l’attribuant —ce qui est beaucoup plus répréhensible !).

Alors, quitte à ne pas revoir Shirasuka, Futugawa ou Okazaki, je prends le temps d’une exploration attentive des planches-contacts avec le souci de trouver, là où je mesure quelque faiblesse ou quelque manque, l’image écartée, pas vue, qui me dispenserait vraiment d’y retourner. Mais, las ! Mon éditing de l’époque n’était pas si mauvais et je retrouve en fait beaucoup d’images sur lesquelles j’avais longuement hésité, et sur lesquelles j’hésite encore, la preuve sans doute qu’elles ne représentent pas une véritable alternative. Par contre, sur certains points de vue “riches“, sur lesquels j’avais beaucoup travaillé, il me semble pouvoir disposer de quelques variantes intéressantes.

Shinagawa©Thierry Girard 1997

Shinagawa, première station ©Thierry Girard 1997

Shinagawa, deuxième station ©Thierry Girard 1997

Shinagawa, première station ©Thierry Girard 1997

Mont Hakone, dixième station ©Thierry Girard 1997

Mont Hakone, dixième station ©Thierry Girard 1997

Maisaka, trentième station ©Thierry Girard 1997

Maisaka, trentième station ©Thierry Girard 1997

Shono, quarante-cinquième station ©Thierry Girard 1997

Shono, quarante-cinquième station ©Thierry Girard 1997

Ishibe, cinquante-et-unième station ©Thierry Girard 1997

Ishibe, cinquante-et-unième station ©Thierry Girard 1997


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