Poétique de la Guadeloupe

Le Manifeste pour les “produits“ de haute nécessité que viennent de publier Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant et quelques autres —et que l’on peut télécharger ici— est une leçon de poésie, d’intelligence, de générosité et d’utopie que nos politiques, de droite comme de gauche, aux discours rancis qui sentent la poussière et la naphtaline des vieilles idéologies, feraient bien de méditer. J’écoute, je lis les propos de ces derniers, pauvrement “raisonnables“ pour les uns, circonstanciellement démagogiques pour les autres —nul besoin de citer des noms, il suffit de pêcher au hasard des tribunes et des interviews— , mais tous exprimés sur des modes de fonctionnement rhétorique tellement éculés qu’ils en deviennent inaudibles ; et voilà que, non pas des “intellectuels“ au sens germanopratin du terme, mais des écrivains, des vrais, des amoureux de leur terre et de leur langue —ce qui est au fond la même chose—, ceux-là même qui revendiquent aussi l’émergence d’une littérature-monde et qui, loin d’être confinés dans l’étroitesse identitaire, défendent à travers leurs mots éclatants l’invention permanente et le principe d’un universalisme poétique, parlent à leurs frères, c’est à dire à nous tous, de la nécessité de construire un autre monde que celui, fracassé, dont nous héritons après avoir enduré depuis au moins vingt ans le soi-disant triomphe du capitalisme libéral.
Alors rêvons d’une utopie poétique dont la Guadeloupe, les Antilles et d’autres confettis de l‘Empire (pour reprendre le titre d’un livre de Jean-Claude Guillebaud paru en 1976), ces îles si souvent méprisées —ou simplement “folklorisées“—, seraient désormais les porteurs en s’affirmant les territoires privilégiés d’une expérimentation nouvelle.

Je cite un extrait du manifeste publié le 16 février 2009 :

« Dès lors, derrière le prosaïque du  » pouvoir d’achat  » ou du  » panier de la ménagère « , se profile l’essentiel qui nous manque et qui donne du sens à l’existence, à savoir : le poétique. Toute vie humaine un peu équilibrée s’articule entre, d’un côté, les nécessités immédiates du boire-survivre-manger (en clair : le prosaïque) ; et, de l’autre, l’aspiration à un épanouissement de soi, là où la nourriture est de dignité, d’honneur, de musique, de chants, de sports, de danses, de lectures, de philosophie, de spiritualité, d’amour, de temps libre affecté à l’accomplissement du grand désir intime (en clair : le poétique). Comme le propose Edgar Morin, le vivre-pour-vivre, tout comme le vivre-pour-soi n’ouvrent à aucune plénitude sans le donner-à-vivre à ce que nous aimons, à ceux que nous aimons, aux impossibles et aux dépassements auxquels nous aspirons. La  » hausse des prix  » ou  » la vie chère  » ne sont pas de petits diables-ziguidi qui surgissent devant nous en cruauté spontanée, ou de la seule cuisse de quelques purs békés. Ce sont les résultantes d’une dentition de système où règne le dogme du libéralisme économique. Ce dernier s’est emparé de la planète, il pèse sur la totalité des peuples, et il préside dans tous les imaginaires – non à une épuration ethnique, mais bien à une sorte « d’épuration éthique” (entendre : désenchantement, désacralisation, désymbolisation, déconstruction même) de tout le fait humain. Ce système a confiné nos existences dans des individuations égoïstes qui vous suppriment tout horizon et vous condamnent à deux misères profondes : être  » consommateur  » ou bien être  » producteur « . Le consommateur ne travaillant que pour consommer ce que produit sa force de travail devenue marchandise ; et le producteur réduisant sa production à l’unique perspective de profits sans limites pour des consommations fantasmées sans limites. L’ensemble ouvre à cette socialisation anti-sociale, dont parlait André Gorz, et où l’économique devient ainsi sa propre finalité et déserte tout le reste. Alors, quand le  » prosaïque  » n’ouvre pas aux élévations du « poétique », quand il devient sa propre finalité et se consume ainsi, nous avons tendance à croire que les aspirations de notre vie, et son besoin de sens, peuvent se loger dans ces codes-barres que sont « le pouvoir d’achat » ou « le panier de à la ménagère ». Et pire : nous finissons par penser que la gestion vertueuse des misères les plus intolérables relève d’une politique humaine ou progressiste. Il est donc urgent d’escorter les « produits de premières nécessités », d’une autre catégorie de denrées ou de facteurs qui relèveraient résolument d’une « haute nécessité ».
Par cette idée de  » haute nécessité « , nous appelons à prendre conscience du poétique déjà en oeuvre dans un mouvement qui, au-delà du pouvoir d’achat, relève d’une exigence existentielle réelle, d’un appel très profond au plus noble de la vie. »

Les mots sont écrits, les paroles sont dites, la langue est magnifique. Certes, mais je ne me fais guère d’illusion. Les dernières nouvelles montrent bien que l’art du pourrissement met toujours en péril ceux qui veulent construire quelque chose d’innovant et privilégie les “éléments incontrôlés“ dont les débordements —attendus, espérés ? Soyons cyniques jusqu’au bout !— entraînent la réponse sécuritaire ad hoc qui rassure les braves gens, détourne à son profit l’information et les discours, noie de fait le sens et le cours d’une légitime révolte, et permet aux copains et aux coquins (toutes couleurs confondues) de repartir pour un tour. Puisse mon pessimisme être contredit par l’avenir.

Je n’ai pas de légitimité particulière à parler des Antilles ou d’ailleurs, mais j’y porte une attention vive, sans doute parce que je vis avec une “femme des îles“, réunionnaise par son père, qui s’interroge beaucoup sur la question de la “créolité“ comme une sorte d’héritage secret par le sang qui lui confèrerait une façon singulière d’être au monde ; et ce d’autant plus qu’elle est née en Afrique, a grandi en métropole et n’a séjourné que brièvement sur l’île de ses ancêtres. Certes, la situation à la Réunion est bien différente, et le colonialisme n’y a pas laissé les mêmes traces ni les mêmes méfaits. Ainsi, ma femme s’exaspère d’entendre les békés de la Guadeloupe, ces blancs qui se présentent eux-mêmes comme de « race pure, sans mélange depuis quatre siècles » et qui détiennent encore les principaux leviers économiques et la richesse de l’île, tenir des discours honteux sur leur suprématie raciale et sociale, alors que la consanguinité a manifestement depuis longtemps flétri et atrophié leurs neurones (cf. cette vidéo).
La Réunion n’est pas exempte de racisme, mais le métissage presque généralisé et la notion de diversité érigée en drapeau créent une situation moins tranchée, plus subtile, même si la réalité quotidienne est bien loin d’être à l’unisson des discours officiels un peu emphatiques.
De fait, la question de l’esclavage, cette blessure encore vive qu’aucun vrai dialogue de réconciliation entre les anciens maîtres et les descendants d’esclaves n’a pu cicatriser, définit encore aujourd’hui l’impasse structurelle, sociale et politique, des Antilles. Mais cette mémoire douloureuse est aussi la richesse d’un peuple et si elle peut générer la révolte politique, elle génère aussi la révolte poétique, tels ces mots d’Aimé Césaire qui ouvrent son recueil, Moi, laminaire (Seuil, collection Points) :

J’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable…

Lucien L., pêcheur, Les Abymes, Guadeloupe © Thierry Girard 2005

Lucien L., pêcheur, Les Abymes, Guadeloupe © Thierry Girard 2005

Mangrove de Beautiran, Guadeloupe © Thierry Girard 2005

Mangrove de Beautiran, Guadeloupe © Thierry Girard 2005

Port-Louis, Guadeloupe © Thierry Girard 2005

Port-Louis, Guadeloupe © Thierry Girard 2005

Léo M., charpentier de marine, Port-Louis, Guadeloupe © Thierry Girard 2005

Léo M., charpentier de marine, Port-Louis, Guadeloupe © Thierry Girard 2005

Palétuviers dans le Grand Cul de Sac Marin, Guadeloupe © Thierry Girard 2005

Palétuviers dans le Grand Cul de Sac Marin, Guadeloupe © Thierry Girard 2005

Palétuviers dans le Grand Cul de Sac Marin, Guadeloupe © Thierry Girard 2005

Palétuviers dans le Grand Cul de Sac Marin, Guadeloupe © Thierry Girard 2005

[Cette série de photographies a été prise en janvier 2005 dans le cadre d’une commande du commissariat général du pavillon français à l’exposition universelle d’Aïchi au Japon. Ces images  s’inscrivaient dans une problématique développement durable qui comprenait également des photographies prises à Dunkerque et dans la baie du mont Saint-Michel. L’ensemble a fait l’objet d’une longue “fresque“ qui accueillait les visiteurs dans la zone d’entrée à l’extérieur du pavillon.

Sur place, à la Guadeloupe, j’avais été accueilli, hébergé, nourri, guidé, accompagné par Yves Brugière qui était à l’époque directeur du parc national de la Guadeloupe.]

PS : Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant sont également les auteurs d’un magnifique petit livre paru en janvier : L’intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama, Galaade éd.
Lire ici l’article du Monde.


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