Blessures et controverses

Petite revue d’expositions récentes à Paris. Robert Frank, Sophie Ristelhueber, Guy Tillim, Yang Yi et quelques controverses…

Robert Frank, un regard étranger, au Jeu de Paume (20 janvier – 22 mars 2009).

À tout seigneur, tout honneur, hommage au Maître, même si tout semble avoir été dit, redit et écrit sur Frank. Que puis-je rajouter ? J’essayerai sans doute d’écrire un jour un texte plus élaboré sur ma relation intime et personnelle avec l’œuvre de Robert Frank, mais cela nécessite un peu de travail et de temps. En attendant, je vais me plonger dans la “Bible“, Looking In, l’épais, très épais et très complet catalogue édité à l’occasion de la formidable exposition qui lui a été consacrée à la National Gallery of Art à Washington. Le livre est pour l’instant ouvert sur ma table d’atelier, et j’en tourne les pages tel l’officiant cherchant les épîtres ou les psaumes du jour dans quelque imposant livre de messe posé sur un lutrin d’église.
À propos de l’exposition de Washington, j’écris « formidable » parce que c’est l’écho général, mais j’ai la frustration de n’avoir pas pu y être. Frustration d’autant plus grande que celle du Jeu de Paume m’a laissé un peu sur ma faim, en dépit de la belle surprise de la rotonde consacrée aux photographies prises entre 1949 et 1951 à Paris. Je pense que c’était la première fois qu’il y avait la réunion d’un tel ensemble —avec des images inédites—, du moins en France.
Le jour de ma visite, il y avait foule, bien que ce soit l’heure du déjeuner, et j’ai pris soin de faire le tour de cette partie de l’exposition, lentement, à deux reprises, pour m’imprégner de l’étrange regard —pour paraphraser le sous-titre de l’expo— et de l’intense déflagration poétique de cet ensemble. Une poésie un peu sombre, mais j’y reviendrai… Le petit livre édité chez Steidl est décevant à cet égard — peut-il en être autrement ?—, et ne peut rendre compte de ce qui se passe lorsqu’on est face directement aux tirages originaux, un peu “virés“ par le temps et sans doute par une conservation rock ‘n roll dans l’atelier de Bleeker Street. Croisant Arnaud Claass, lui-même encore sous le coup de l’émotion, nous avons convenu qu’il s’agissait là du brouillon génial de ce qui allait advenir avec Les Américains. Brouillon, et encore… Émettons l’hypothèse d’une liberté grande, avec des prises de vues osées par leur cadrage et par leur approximation technique —Frank n’est pas à deux diaphs près au-dessus ou au-dessous ! En comparaison, Les Américains semblent un travail “civilisé“. Mais cette liberté est d’autant plus formidable, que le contexte, le “pittoresque“ parisien de l’époque,  renvoie à toute une génération de photographes qui hantent les rues de Paris au même moment. Il y a des liens et des proximités évidentes avec telle ou telle photographie de Cartier-Bresson, de Doisneau, de Boubat, D’Izis, de Ronis, et de leurs prédécesseurs à tous, les Hongrois de Paris, Brassaï et Kertesz. Mais Robert Frank se tient à la marge, là où la “géométrie“ d’HCB est fortement mise à mal, et là où l’humanisme et le naturalisme poétique, pas toujours si gentillet mais plutôt rassurant quand même, des autres bascule vers quelque chose de plus fragile, à la limite du tragique. Il y a certes de l’amour, des fleurs et des marchand(e)s de fleurs, et des chaises typiques des squares de Paris, mais c’est un peu comme si ces motifs récurrents servaient de contrepoint à l’image d’une ville brumeuse qui, malgré l’insouciance apparente des terrasses des cafés et des fêtes foraines, ne semble pas encore sortie d’un long et lépreux hiver de crise et de guerre.
Quel que soit le talent singulier d’un photographe, il ne peut pas échapper à l’imago d’une ville, même si on peut parfois tricher avec —il en est ainsi des photographies d’André Zucca, ces jours tranquilles sous l’Occupation, qui ont fait polémique à juste titre il y a quelques mois (cf. l’article de Louis Mesplé sur Rue89). Frank, quand à lui, évoque une ville « héroïque » qui renaît à la vie, mais je ressens néanmoins, au-delà du
désespoir intérieur qui traverse toute son œuvre, cet affleurement du tragique dans un monde encore blessé. Même si ce tropisme est présent dans toute cette première partie de l’œuvre de Frank -—il reviendra plus tard, avec Lines of my hand—, il est encore plus manifeste dans son travail sur Londres et sur le Pays de Galles. Cela me parut évident lorsque, encore étudiant, je découvris pour la première fois ces images-là —découverte qui fût sans doute à l’origine de ma “conversion“. Mon anglophilie d’alors ne pouvait que m’inciter à rapprocher leur atmosphère fantomatique de ces quelques vers de T.S. Eliot :

Unreal City
Under the brown fog of a winter dawn
A crowd flowed over London Bridge, so many,
I had not thought death had undone so many.

Cité fantôme
Sous le fauve brouillard d’une aurore hivernale :
La foule s’écoulait sur le Pont de Londres : tant de gens…
Qui eût dit que la mort eût défait tant de gens ?

T.S. Eliot, The Waste Land / La Terre vaine (traduction de Pierre Leyris).

Je réserve en fait ma déception à la seconde partie de l’exposition consacrée aux Américains. Ma critique ne concerne pas les photos elles-mêmes, bien évidemment, mais le fait qu’il n’y ait pas eu un travail de présentation plus élaboré, à l’image un peu de ce qui s’est fait à Washington, à l’image aussi d’expositions précédentes au Jeu de Paume, comme celle d’Ed Ruscha. Sans même envisager la possibilité d’une rétrospective complète incluant les œuvres les plus récentes, on aurait pu proposer autre chose que le simple déroulé des Américains dans la continuité qui est celle du livre. Il est vrai que, à écouter les réactions, une majorité de spectateurs, jeunes ou moins jeunes, semblaient découvrir l’œuvre de Frank, et en avaient donc déjà pour leur argent. Mais j’aurais surtout aimé qu’ils puissent découvrir Les Américains avec des tirages d’une meilleur veine que celle proposée par cette série qui appartient aux collections de la Maison européenne de la photographie et qui est, à mon avis, d’une piètre qualité : tirages réalisés dans les années 70, beaucoup trop contrastés, noirs bouchés et ciels crevés. La poignée de tirages présentée à la Bnf dans le cadre de l’exposition sur l’Amérique des années 70 était parfaite, et je crois me rappeler que ceux présentés au palais de Tokyo, dans le cadre d’une autre rétrospective dans les années 80, étaient d’une autre tenue, sans oublier ceux que j’ai pus voir ici ou là, au Moma ou à la Tate Modern (l’exposition Cruel & Tender) par exemple.

Cela dit, la présentation la plus étrange des Américains, je l’ai vue au festival de Pingyao en Chine en septembre 2007. Les conditions d’accrochage et les conditions générales de sécurité ne permettaient pas de présenter des tirages originaux, aussi Robert Pledge, commissaire de l’exposition, avait-il choisi de présenter des impressions numériques à partir de scans des pages du livre et d’en faire des agrandissements. Techniquement, c’était assez réussi et l’aspect général était très light, très gris clair (à l’opposé de l’impression donnée par les tirages du Jeu de Paume). Les photos formaient une ligne continue sur des grands panneaux installés dans le hall d’une vaste usine désaffectée, et serpentant sur un sol recouvert d’une épaisse couche de sable poussiéreux. La déambulation des spectateurs soulevait un nuage de poussière suffocant qui dissuadait de rester trop longtemps dans les lieux. Robert Frank, invité d’honneur du festival, était présent à Pingyao, un peu fatigué, un peu effrayé et dérouté aussi par le côté à la fois pressant et bonhomme de la foule chinoise. Malgré cet “enthousiasme “, je me suis demandé s’il n’y avait pas quelque malentendu —à moins que ce ne soit de la provocation, ce dont je doute, connaissant les organisateurs de la manifestation— à présenter ainsi solennellement des photographies “pauvres“ à un public avide de sophistication technique, de performances en tout genres et d’esthétique m’as-tu-vu…
J’exposais moi-même à Pingyao, présenté par Jean Loh et la galerie Beaugeste de Shanghai, en compagnie de Robert Van der Hilst et de Thomas Fuesser, un photographe allemand installé à Shanghai. Les lieux d’exposition étant disséminés à travers toute la ville, nous n’avons pu être présents au moment du vernissage de Robert Frank, mais j’avais pu toutefois échanger quelques mots avec lui auparavant, ainsi qu’avec Pledge et quelques autres personnes qui l’accompagnaient, dont Philippe Séclier qui a réalisé un beau film documentaire et d’auteur sur le parcours de Robert Frank aux États-Unis, un film intitulé Un Voyage américain qui a été entre autres projeté au Jeu de Paume.

R.F., Pingyao © Thierry Girard 2007À Pingyao, Robert Frank était exposé en compagnie de Li Zhensheng qui est particulièrement connu pour ses photographies de la Révolution Culturelle (ici, à l’entrée de l’espace d’exposition); et Alfred Wertheimer, un photographe qui a suivi le “King“ Elvis durant ses années de gloire…

À propos de films, et pour revenir au Jeu de Paume, j’ai revu avec un réel plaisir —petit sourire permanent au coin des lèvres pendant toute la projection— Pull my Daisy, ce film-culte de la Beat generation réalisé sur un scénario de Jack Kerouac -—qui est aussi le narrateur du film—, et dont les protagonistes, jeunes et encore quasiment inconnus, s’appellent  Allen Ginsberg, Gregory Corso, Peter Orlovsky, Delphine Seyrig etc. Par une étrange coïncidence, j’avais dans mon sac V. de Thomas Pynchon, et les copains de Milo ne sont pas sans me faire penser à la Tierce des Paumés que l’on voit à l’œuvre ou à la désœuvre dans le roman.

PS : En circulant dans les images parisiennes de Frank, je pense à mes parents arrivés à Paris (depuis Nantes) exactement au même moment. L’enthousiasme de leur jeunesse compensait les conditions très précaires de leur prime vie parisienne. Je me dis aussi qu’ils auraient pu être le couple photographié sur la plateforme d’un bus par Frank, ou celui du baiser de l’Hôtel de Ville de Doisneau —l’homme ressemble particulièrement à mon père avec sa coiffure d’étudiant zazou— ; et dès que je vois une poussette —et quelles poussettes c’étaient !— sur une photo de cette époque, je me demande toujours si ce n’est pas moi le bébé emmitouflé et ma mère aux commandes…

Sophie Ristelhueber, au Jeu de Paume (20 janvier – 22 mars 2009).

J’avais écrit dans un billet précédent que je me réjouissais de voir enfin un(e) photographe français(e) de cette génération, exposé(e) au premier étage du Jeu de Paume —si l’on excepte Pierre et Gilles en 2007, mais ce n’est vraiment pas ma tasse de thé, et Jean-luc Moulène en 2004…. Je confirme donc que c’est une bonne chose qu’une œuvre comme celle de Sophie Ristelhueber puisse être présentée dans cette institution dédiée principalement à la photographie contemporaine.
Depuis son travail Beyrouth, réalisé en 1982, sur les vestiges d’une ville ruinée et meurtrie par la guerre civile (travail présenté au Jeu de Paume), Sophie Ristelhueber poursuit une œuvre cohérente, exigeante et rigoureuse. Elle photographie les stigmates de la guerre sur la peau du paysage, comme elle photographie les stigmates de l’accident ou de la maladie sur la peau de corps recousus (la série EveryOne). J’adhère intellectuellement au propos de cette œuvre. Je comprends ces cicatrices, ces blessures, ces opérations ; je me sens très proche même, photographiquement —au sens où elles auraient pu être miennes—, de certaines parties de l’œuvre (la Ligne de l’Équateur qui n’était pas présentée au Jeu de Paume ou WB qui l’était), mais quelque chose me retient toujours un peu face à ce travail, quelque chose comme un trop plein de sécheresse, ou une trop grande intellectualité, comme si pour se protéger de la douleur du monde ou de la douleur de soi, S.R. s’attachait à gommer dans son œuvre toute trace d’affect ou de sensualité, au-delà de la distance habituelle, nécessaire, entre l’objet de l’étude et soi ; et qu’il en résultait, plastiquement, une trop grande “neutralité“ —au sens où on utilise ce concept pour évoquer une bonne partie de la photographie allemande contemporaine.
Il y a certes de l’engagement physique : aller en Bosnie, en Cisjordanie, à Beyrouth, au Koweit ou en Irak n’est pas une mince affaire, même s’il n’est jamais question pour Sophie Ristelhueber d’être présente sur ces scènes de guerre au climax des conflits, mais d’y aller avant et surtout après pour en saisir les prémices ou les cicatrices.
Et plus que d’engagement politique, je parlerai d’engagement éthique ou philosophique. Le choix de ces territoires n’est certes pas neutre —pourquoi les Balkans et le Moyen-Orient plutôt que l’Afrique ou l’Asie par exemple ?— ; mais ce qui compte, ce n’est pas tant de le fait de prendre parti ou d’avoir une opinion —à cet égard, S.R. se défend justement d’être une “militante“, cf. cette interview très intéressante dans Vacarme—, que d’interroger le phénomène de la guerre elle-même comme une sorte de constante inhérente à la nature humaine et à l’organisation des sociétés. Sophie Ristelhueber photographie la douleur muette du paysage, dans le silence des armes.

J’ose imaginer chez Ristelhueber un rapport intime, originel, avec la douleur et la blessure, mais comme une question occultée, tue, transposée sur d’autres scènes du monde —c’est là la force de l’artiste—, mais que l’on pressent malgré tout dans la troublante série intitulée Vulaines qui mêle des photos d’enfance à des vues contemporaines de l’intérieur d’une maison de famille quittée et abandonnée. Là où la plupart des photographes n’auraient pas hésité à rechercher l’empathie et la complicité du spectateur en lui faisant partager l’expérience commune de la nostalgie de l’enfance évanouie, le deuil, la perte, on ne retrouve rien de cette tentation du pathos, ni aucun tropisme sentimental. Au contraire, outre le grand format qui casse un éventuel rapport d’intimité, et malgré l’encadrement raffiné qui évoque les cadres de grand-mère posés sur une table de salon, on sent le désir de faire écran, ou de passer au tamis tout risque de sentimentalité. C’est sans doute ce que l’on pourrait nommer la décence, attitude fort peu partagée de nos jours et même inconnue de bien des artistes sur le devant de la scène. C’est ce qui fait la singularité et la force de cette œuvre, c’est aussi ce qui la rend parfois un peu trop distante.

L’ensemble monumental constitué par les 71 pièces de la série Fait, réalisée au Koweït juste après la guerre du Golfe, constitue le cœur de l’exposition et sans doute la partie la plus impressive. Mais comme toujours dans ce genre de dispositif, on ne voit plus les images dans leur individualité, et l’on est simplement saisi par la prégnance de l’ensemble, ce qui génère, paradoxalement, une sorte d’aveuglement. Cette installation n’est pas sans me rappeler l’une des Maisons D’Anselm Kieffer lors de l’exposition Monumenta au Grand Palais en 2007.
Fait, S.R. © Th G 2009

L’installation Fait à la galerie du Jeu de Paume.

Trois pièces majeures de l’exposition sont issues d’une série plus récente, Eleven Blowups, des images “inventées“ à partir d’un savant mélange de photos et de photogrammes de l’agence Reuters, pris en Irak, avec des photos d’archives de l’artiste. La photographie où une femme en noir, sans visage, se tient au bord d’un cratère, est particulièrement forte. Bizarrement, alors que ces photographies reviennent abondamment dans tous les dossiers de presse, elles ont été exposées à contre-jour, dans le couloir d’accès aux galeries, sans réelle possibilité de recul, alors qu’elles auraient sans doute mérité un autre emplacement. Mais l’ensemble avait certes été déjà parfaitement exposé aux rencontres d’Arles en 2006.

Controverses, Bibliothèque nationale de France, site Richelieu (03 mars– 24 juin 2009).

Il y a foule également, rue Richelieu, pour cette exposition qui a bénéficié d’une belle couverture médiatique, le sujet s’y prêtant on ne peut plus avec ce qu’il faut d’anecdotes pour nourrir sans efforts les papiers des chroniqueurs les plus paresseux.
L’exposition n’est certes pas totalement dénuée d’intérêt si on prend le temps de lire attentivement les longs et précis commentaires qui accompagnent les photographies exposées en resituant le contexte de chaque controverse et en y apportant parfois des éléments d’appréciation nouveaux. Malgré tout, on ne découvre pas grand chose, les images les plus historiquement controversées étant aussi les plus connues. Non, le problème est que cette exposition est quand même contestable dans sa forme et dans son fond, les deux étant liés évidemment, puisqu’elle est organisée sur un principe chronologique qui n’a en soi aucune pertinence, et que du coup on mélange et on juxtapose des situations qui n’ont absolument rien à voir ensemble. C’est une auberge espagnole. Cela ne serait pas trop grave s’il n’y avait parfois des rapprochements des plus malheureux : il en est ainsi de cette photo terrible de la Shoah, faite dans le camp de Sobibor par des prisonniers photographiant “à la sauvette“ d’autres déportés, nus, peu avant qu’ils soient menés vers la chambre à gaz, photo entourée d’images un peu “décalées“ par rapport à la force et la poignance de ce document. Ou telle cette confrontation, sur le mur du fond de la galerie, entre la célèbre photographie des enfants vietnamiens fuyant sur la route après que leur village, Trang Bang, eut reçu quatre bombes au napalm —au milieu de l’image une petite fille, brûlée au troisième degré, hurle sa peur et sa douleur—, alors que deux mètres plus loin, on voit une photo de Brooke Shields, alors âgée de douze ans, en nymphette nue et maquillée, debout dans une baignoire. Dans l’angle de mur suivant, un portrait d’Aldo Moro, pris par ses ravisseurs, tel qu’il fut publié dans la presse italienne ! Je parlais de décence à propos du travail de Sophie Ristelhueber ; alors, disons que cette exposition Controverses relève plutôt de l’indécence parce qu’elle mélange les torchons et les serviettes, et qu’elle correspond tout à fait à cet air du temps où tout se vaut, où l’on peut exposer côte à côte, dans le même brouet, sans trop se poser de questions sur  la pertinence ou la vulgarité des choix et des rapprochements ainsi générés, des photographies tragiques et d’autres anecdotiques, des images cosmétiques, superficielles, et d’autres qui font partie véritablement partie de notre musée imaginaire. Il aurait été plus honnête de faire un traitement thématique qui aurait permis de sérier les problèmes et de faire un peu mieux le tri entre les différents types de controverses, la confusion actuelle annihilant de fait les vraies questions : celles concernant le statut de la photographie et les questions légales et juridiques qui y sont liées (y compris les avatars contemporains du droit à l’image) ; celles concernant les aspects politiques et idéologiques —propagande, manipulation, détournements, véracité, mensonges divers, y compris le mensonge par omission lorsqu’il s’agit de ne pas montrer la mort (ainsi des photos de cadavres ou de restes humains après la tragédie du 11 septembre) ; bref, tout un registre passionnant qui a déjà fait l’objet d’expositions et de livres— ; celles enfin concernant la représentation du corps et de la sexualité : à cet égard, même si les précautions ont été prises à l’entrée pour dissuader les âmes sensibles et les enfants innocents de s’aventurer dans l’expo, il n’y a pas de quoi fouetter un chat, si ce n’est justement le fouet dont fait usage Mapplethorpe, autoportraituré en satyre s’autosodomisant —mais il a fait pire ! La pornographie est quasiment absente —à l’exception des nus “obscènes“ de Belloc—, comme si au fond elle ne concernait que les boudoirs obscurs et privés, alors que la question de la limite ou celle des représentations de la sexualité et de ses métaphores, imprègnent encore tout notre quotidien. Les photographes japonais, Araki le premier, le savent bien, eux qui pendant longtemps n’ont pas pu montrer les poils pubiens, et qui aujourd’hui encore ne peuvent pas montrer, dans une publication ou une exposition au Japon, une fente ou un acte sexuel.

Video Tales # 1, Japon © Thierry Girard 1997Video tales #1, Japon 1997 © Thierry Girard

D’Andrès Serrano, il est montré un Piss Christ —image particulièrement blasphématoire—, mais rien qu’avec l’œuvre de cet artiste, entre la représentation de la mort et celle de la sexualité, on pourrait déjà nourrir une grande partie de l’exposition. Par contre, le débat autour de l’image « à caractère pédophile » est, lui, très présent dans l’exposition, sans doute un signe des temps. Il est évident qu’aujourd’hui l’image licencieuse par excellence est celle qui concerne le corps de l’enfant. C’est le nouveau tabou de nos sociétés hypocrites —puritaines et vulgaires à la fois— ; mais sans remonter bien loin, qu’on se rappelle, dans les magazines des années 70, les portfolios régulièrement dédiés à Irina Ionesco photographiant sa fille Eva (présente dans l’exposition), ou à David Hamilton, amoureux de ses elfes diaphanes et nordiques ; sans oublier les théories de jeunes garçons photographiés par Bernard Faucon dans les années 80… Quand à Larry Clark, présent dans l’exposition, s’il commençait son œuvre aujourd’hui, il irait tout droit au bûcher —à cet égard, la photo choisie par les commissaires de l’exposition est d’un intérêt médiocre sur le plan photographique, comme si, là aussi, on avait voulu éviter quelque risque que ce soit, sans doute le syndrome de l’exposition Présumés innocents au Capc de Bordeaux.

Au fond, cette exposition Controverses s’avère bien sage, et elle n’est q’une sorte de fourre-tout (sans mauvais esprit), où il y a finalement plus à lire qu’à voir sans que cependant se dégagent, au-delà du factuel, un véritable argumentaire et une analyse sérieuse. Il y a sur les différents thèmes traités, un vrai travail de réflexion à effectuer et sans doute d’autres expositions à envisager.

Guy Tillim, Fondation Henri Cartier-Bresson (13 janvier– 19 avril 2009).

J’ai déjà évoqué dans ce blog le très beau travail de Guy Tillim, et notamment le livre récemment paru chez Prestel Verlag, Avenue Patrice Lumumba. On ne peut donc que remercier la fondation Henri Cartier-Bresson de lui accorder sa première exposition à Paris, même si ce genre de travail n’est pas parfaitement adapté aux lieux. On imagine bien qu’un peu plus d’espace et un peu plus de lumière pourrait encore bonifier le travail. Les deux mosaïques d’images du travail intitulé Jo’Burg sont un peu étouffées et l’éclairage basse tension (pour éviter un trop fort dégagement de chaleur dans ces salles un peu confinées) donne une dominante magenta qui n’est pas du plus bel effet sur l’ensemble des gris, notamment sur la série Avenue Patrice Lumumba. J’ai vérifié sur le livre, ce n’est pas a priori une dominante des tirages eux-mêmes. Cela dit, c’était bien l’une des expos à ne pas manquer en ce début d’année.
Il y a dans la série la plus récente un travail rigoureux sur la lumière lourde et mouillée de cette Afrique sise entre l’Équateur et le Tropique du Capricorne, lumière qui génère de fait des choix chromatiques très précis qui rendent particulièrement bien cette atmosphère de déliquescence “moiteuse“. Il y a surtout, une intelligence des lieux, une attention aux détails et une très grande pertinence de la présence humaine dans ce qui pourrait être des décors de films à l’abandon, mais qui n’est malheureusement que la triste réalité et le dramatique reflet d’une suite d’échecs et d’infortunes de l’Afrique contemporaine. Le fil conducteur du travail autour de l’architecture moderniste, ruinée et décatie, en est en quelque sorte la métaphore.
On trouve dans cette série quelques images absolument remarquables, parmi les achevées que j’ai vues ces derniers temps. Seul bémol, la qualité des tirages numériques, avec ce défaut insupportable, mais de plus en plus fréquent, qui consiste à jouer sans mesure avec le renforcement de l’accentuation sur Photoshop, ce qui donne de loin un effet de netteté supplémentaire, mais de près de vraies aberrations visuelles. Pour un travail fait au moyen format et à la chambre 4 x 5, je ne vois absolument pas la nécessité de procéder ainsi. Il y a notamment une photographie (Count records, Lubumbashi, DR Congo, 2007) où l’on voit une salle d’archives remplie de dossiers empilés les uns sur les autres : l’effet d’accentuation est tel que lorsqu’on s’approche du tirage on finit par perdre complètement l’idée qu’il s’agit d’une photographie, et que l’on ne voit plus qu’une matière qui pourrait être picturale, telle la facture minutieuse d’un cabinet de curiosités dans une peinture flamande*.

Jo’burg est un travail consacré à Johannesburg, la ville dont Tillim est originaire. Il a photographié la ghettoïsation progressive du centre ville après la fin du régime d’apartheid, lorsque les Blancs ont peu à peu quitté des immeubles déjà obsolètes et qu’une population noire sans ressources s’y est installée dans des conditions qui n’ont pu qu’en accélérer la dégradation. Misère, violence, insalubrité, sida, sont le lot quotidien de ces habitants. Tillim a su les apprivoiser pour circuler parmi eux et gagner leur confiance. L’approche photographique est un peu plus de type reportage que la série précédente, même si le travail formel est déjà très élaboré.
Au milieu de cette salle, il y a des vitrines —c’est une chose que j’aime bien à la fondation— où l’on peut voir quelques reportages récents parus dans la presse africaine (sur les élections présidentielles en République démocratique du Congo, par exemple) et surtout un très beau travail sur un village du Malawi (Petros village) sauvé d’un risque de famine par des actions solidaires : quelques magnifiques portraits de groupe ou individuels.

* J’ai reçu récemment de Fred Boucher un exemplaire du livre qu’il vient de publier en tant qu’éditeur (Diaphane) sur le travail de Jürgen Nefzger, travail consacré au bassin de Creil dans l’Oise. L’ouvrage s’intitule Holzwege, des “chemins qui ne  mènent nulle part“.  Comme le rappelle Christophe Catsaros dans la postface du livre, « Le titre Holzwege s’inspire d’un ouvrage de Heidegger publié après la seconde guerre mondiale. Les chemins qui ne mènent nulle part sont des sentiers créés par les bûcherons pour extraire le bois de la forêt. Heidegger en fait un symbole de la perte de l’être. L’errance sur des voies sans issue traduit le sort de l’homme moderne. Pour un instant, le pessimisme du philosophe allemand se reflète dans la mélancolie des images de Creil ». Mélancolie… Le mot est un peu doux pour un travail sévère et sans appel à côté duquel mon propre livre, Un Hiver d’oise, bien qu’il soit resté en travers de la gorge de certains édiles, fait figure de parenthèse paradisiaque…

Un hiver d'oise © Thierry Girard 2008Formerie, Un hiver d’oise © Thierry Girard 2008.


Un hiver d'oise © Thierry Girard 2008
Villers-Saint-Sépulchre, Un hiver d’Oise © Thierry Girard 2008.

Noyé dans une brume d’hiver, ce paysage autour de Creil est un paysage également blessé, abandonné, négligé, celui d’une terre devenue vaine et peut-être sans futur. Le travail de Nefzger, hormis quelques facilités formelles (la récurrence d’objets parfois anecdotiques en premier plan qui semblent un peu “rapportés“), est d’une qualité et d’un intérêt incontestables ; mais là aussi, le photographe a voulu sciemment en rajouter sur la netteté, alors que tout est photographié à la chambre et que le format du livre est modeste, au risque d’obtenir un effet d’artificialité qui nuit au plaisir de la vision. Il va falloir que les photographes, les tireurs et les photograveurs se calment…

Yang Yi, Uprooted, Galerie DIX9 (13 mars– 2 mai 2009).

Blessures fatales que celles infligées à ces dizaines de villes et villages, déjà submergées, ou qui le seront bientôt, par les eaux du Yangzi, suite à la construction du barrage des Trois Gorges. Yand Yi est un jeune photographe qui travaille comme graphiste à Chengdu et qui est originaire de l’une de ces villes sacrifiées. Cette série photographique est une sorte d’hommage et d’adieu à sa ville natale. Il a eu l’idée de faire poser les derniers habitants de ce décor ruiné, en les affublant d’un masque et d’un tuba, comme s’ils étaient au fond d’un aquarium géant, survivants mutants d’une Atlantide chinoise, simplement affairés à leurs occupations quotidiennes… Des petits vieux bavardent assis sur un parapet, des hommes jouent aux cartes ou au mah-jong, des enfants errent dans les ruines, un coiffeur espère un client, comme si la vie ordinaire continuait sous l’eau brune du fleuve. Yang Yi, comme beaucoup de jeunes photographes et artistes chinois, préfère la métaphore au style documentaire strict —pour cela il vaut mieux aller voir du côté des photographes occidentaux, et particulièrement du côté du travail d’Edward Burtynsky—, mais celle-ci est plutôt réussie, même si parfois il en a un peu trop rajouté dans le trop-plein de calques numériques et de détails (les bulles qui sortent des tubas pour bien montrer que les personnages respirent encore…).


Cette exposition est aussi une invitation à voir, pour ceux qui ne l’ont pas encore fait, le magnifique film de Jia Zhangke, Still Life, et à défaut, le plus récent, 24 city, qui est peut-être encore programmé dans quelques salles.

[ Repères bibliographiques :
Robert Frank, Looking in, National gallery of Art Washington et Steidl, 2009.
Robert Frank : Paris, Steidl, 2008.
Robert Frank : les Américains, Delpire, 2007.
Robert Frank : Pull my daisy,  Dvd, The complete works vol I, Steidl, 2008.
Sophie Ristelhueber : Opérations, Éditions du Jeu de Paume et les Presses du Réel, 2009.
Sophie Ristehueber : WB, West Bank, Thames & Hudson, 2005.
Daniel Girardin et Christian Pirker : Controverses, une Histoire juridique et éthique de la photographie, Actes Sud / Musée de l’Élysée, 2009.
Guy Tillim : Avenue Patrice Lumumba, Prestel Verlag, 2008.
Guy Tillim : Jo’Burg, Filigranes éditions, 2006.

Jürgen Nefzger et Christian Catsaros : Holzwege, Diaphane éditions, 2009.

Thierry Girard : Un hiver d’oise, L’atelier d’édition / Filigranes, 2008.]


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