Sylvie Blocher, une œuvre majeure.

M’arrêtant à Angoulême le temps d’un rendez-vous de travail, j’en profite pour passer au Frac Poitou-Charentes dont les nouveaux locaux, au bord du fleuve, autorisent enfin de vraies expositions. Pièces à vivre, l’exposition inaugurale en juin 2008, reprenait des œuvres importantes de la collection et leur assemblage était plutôt réussi.

©Thierry Girard 2008

[“Nous sommes heureux“, une œuvre de Claude Lévêque, exposition  Pièces à vivre, collection Frac Poitou-Charentes]


Le changement de direction, intervenu en même temps que le transfert du Frac dans ses nouveaux locaux, a permis également la reprise d’une politique d’acquisition interrompue depuis quelques années faute de subventions et d’affinités entre l’ancienne direction et ses tutelles politiques.


008. Collections nouvelles connexions, l’exposition actuellement présentée, est le résultat de ce regain et propose l’ensemble des nouvelles acquisitions opérées en 2008.
Comme il arrive souvent lorsqu’on pénètre dans une exposition d’art contemporain, il y a un sentiment de déjà-vu, même si à part un ou deux noms connus (Heidi Wood, Sylvie Blocher), on n’a jamais entendu parler, ni vu quoi que ce soit des artistes présentés. On a le choix, alors, soit de faire le Louvre en trois minutes de course folle comme dans Bande à part de Godard, soit de faire face aux œuvres et d’interroger leur résistance. C’est toute la difficulté de l’art contemporain : on est rarement en situation de sidération immédiate. Beaucoup d’œuvres ne se livrent pas d’emblée, et il faut faire un effort pour aller vers elles. Un effort vain, parfois, lorsque l’œuvre ne dit rien, soit parce qu’elle n’a rien à dire —et toutes les belles ou savantes ou confuses ou absconses explications des critiques et des commissaires n’y feront rien—, soit parce qu’on ne parle pas le même langage.

Je ne ferai pas la revue de détail de cette exposition en essayant de séparer de manière totalement subjective, dans cette livraison 08, le bon grain de l’ivraie. Je noterai cependant un fait irréfutable : il y a abondance de vidéos, ce qui n’est pas un défaut en soi, mais ce qui pose tout de même un problème lorsqu’on veut regarder consciencieusement chacune, et que le temps est malgré tout compté. Mais c’est aussi au sein de cette abondance que j’ai trouvé mes bonheurs.
Certes, je regrette justement d’avoir du zapper, faute de temps, les vidéos de deux artistes libanais, Akram Zaatari et Rabih Mroué, mais je me suis longuement intéressé à l’installation Réseau de neurones et aux vidéos qui l’accompagnent (Casting, 2008 et Avatar, 2008) de l’artiste Hervé Bezet qui s’intitule lui-même « artiste multiple et singulier ».

Courtesy Hervé Bezet[Réseau de Neurones, installation d’Hervé Bezet, collection Frac Poitou-Charentes]

Il s’opère dans le côte à côte des deux écrans vidéo un jeu singulier sur l’identité, entre des gens, acteurs amateurs ou professionnels, que l’on interviewe pour un casting et dont on saisit souvent la part de doute et d’humilité ; et les mêmes (du moins certains d’entre eux) que l’on retrouve dans la seconde vidéo, confrontés alors au rythme et aux rites de la fiction, du jeu et de la mise en scène. Le montage vidéo est par ailleurs plutôt élaboré, loin d’un simple filmage documentaire. Mais là aussi, difficile d’aller jusqu’au bout, surtout lorsque l’une des vidéos dure une demi-heure !

Certes, beaucoup de vidéos d’artiste ne sont pas forcément faites pour être vues dans leur intégralité car elles fonctionnent sur un principe de répétition, ou s’appuient sur un concept dont on saisit rapidement la teneur ; mais il arrive parfois aussi, lorsqu’on est face à un grand artiste, que toute impatience soit balayée : la plus belle expérience de ce genre, je l’ai vécue en 2004 à Bilbao où le Guggenheim avait dédié une grande partie du musée à une formidable rétrospective Bill Viola, formidable non seulement par le nombre des œuvres présentées, mais aussi par la qualité et le format des projections (revoyant quelque temps après au Mnam à Paris l’une des œuvres de Viola projetée “à l’étroit“, j’ai pu mesurer combien, comme pour les films au cinéma, les conditions de projection peuvent modifier profondément l’appréhension d’une œuvre). Ce jour-là à Bilbao l’après-midi n’avait pas fin. Nous passions et repassions de salle en salle, essayant de trouver à chaque fois, dans le décalage des écrans multiples de nouveaux étonnements et de nouveaux plaisirs. Même mon fils cadet, alors âgé de douze ans, était littéralement scotché. Ce spectacle fut sans doute l’une des plus belles émotions que j’ai jamais vécue dans un musée.

Mais à Angoulême, il peut y avoir aussi de l’émotion. Ainsi, m’aventurant au fond à gauche du labyrinthe de l’exposition, je pénétrai dans un booth obscur et fus saisi immédiatement par le visage d’une femme qui parle, qui me parle, mais que je n’entends pas. Je regarde le cartel : Sylvie Blocher, The Meditation room, 2001, une œuvre faisant partie de la série Living pictures dont le premier opus remonte à 1993.
La résistance n’a plus cours, l’évidence de la beauté de l’œuvre s’impose de suite, même si on ne comprend pas au premier abord de quoi il s’agit. Les visages se succèdent, prisonniers d’une image circulaire, portraits d’hommes et de femmes qui hésitent, qui regardent, nous regardent et dont les lèvres bougent sans que leur parole ni leur langue soient distinctes, si ce n’est un faible murmure qui sourd à peine de l’écran.
Visages sans apprêt, sans maquillage, filmés dans une lumière dure ; le haut du buste est dénudé, sans vêtements qui puissent trahir les goûts ou l’appartenance sociale ; beaux visages, singuliers et intenses. Malgré le protocole de filmage qui les renvoie à notre nudité commune et à notre “humanité“ originelle, on sent bien qu’il ne s’agit pas là du portrait de gens ordinaires,
on sent intuitivement de l’intelligence, là, sur l’écran.

Courtesy Sylvie Blocher[The Meditation room, vidéo de Sylvie Blocher, collection Frac Poitou-Charentes]

Sur les gradins de la petite salle traînent quelques feuilles blistérisées. On en prend une, et l’on comprend. Ces hommes et ces femmes sont des savants du CERN à Genève, des vrais savants, des gens d’une extrême intelligence, et parmi eux un Prix Nobel ! Sylvie Blocher, selon son habitude, leur pose des questions métaphysiques ou tordues, des questions d’artiste —à vrai dire, on ne sait pas quelle question— , et ce qu’on lit sur la feuille, ce sont leurs réponses, celles du film muet. Alors, on reprend au début, on essaye de retrouver en fonction des attitudes de chacun, décrites sur le mode d’emploi, qui est qui, qui dit quoi, et l’on se repasse le film (17 minutes) en recollant le texte sur les lèvres, non pas simplement pour noter l’agacement de l’un, la tension intérieure d’un autre, la sérénité d’un troisième, mais parce que ce qui est raconté par ces grands esprits, même s’il trahit parfois un peu de vanité ou de suffisance, trahit surtout l’extrême fragilité de nos certitudes : la limite de la science, Dieu, l’amour ; et les mots et les phrases qui sont prononcés n’appartiennent plus à la rhétorique maîtrisée des savants, mais à une langue intime et poétique qui est celle de la confession. D’un côté l’aveu que l’intelligence humaine est près d’approcher et de comprendre l’énigme absolue, quoi avant le Big Bang ? De l’autre, la fragilité poétique des mots employés. Miracle du protocole utilisé par Sylvie Blocher pour filmer et interviewer ces honorables intelligences qui, légèrement déstabilisées —on imagine qu’il y a eu sans doute de la résistance de la part de certains—, n’en deviennent que plus grandes, ou tout simplement humaines.

About Sylvie Blocher's work © Thierry Girard 2009

En repassant par l’accueil, on me laisse le livret de l’expo. On y parle d’œuvre majeure. C’est entendu, c’est une œuvre majeure.

PS : en allant sur le site de S.B, je m’aperçois sur l’extrait vidéo de The Meditation room que le son est bien là. Panne de son au Frac ou choix délibéré, peu importe, la vidéo dans sa mutité n’en était que plus mystérieuse.

L’exposition au Frac Poitou-Charentes à Angoulême est visible jusqu’au 29 août 2009.

Toutes les photographies ont été prises par l’auteur in situ au Frac Poitou-Charentes.


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