Arles 2009 : ruptures ou résistances ?

Certes, il y a toujours les grincheux, les jaloux, les blasés, les pincés-du-nez et les condescendants (en un ou deux mots) de service, tel cet ancien directeur des Rencontres auprès duquel l’un de mes amis s’enquit de savoir s’il allait voir les expos, et qui lui répondit, du haut de sa superbe : « Il n’en est pas question ! ». Alors, oublions ceux qui n’aiment pas la photographie (et encore moins les photographes évidemment) ; ou qui croient que l’exercice de leur pouvoir les dispense d’un regard généreux et ouvert envers ceux qui ne sont pas leurs affidés, oublions ces quelques tristes mines, pour se dire, entre nous, que les Rencontres d’Arles, quarante ans après leur avènement, restent une vraie fête de la photographie. Bien sûr, on n’est pas obligé de tout aimer, loin s’en faut, et si tel était le cas, ce serait inquiétant. Chaque édition génère ses contestations et ses irritations obligées, mais, comme me le disait un de nos jeunes et brillants conservateurs, ne serait-ce que pour « quatre ou cinq expositions qui sont comme des épiphanies », ça vaut parfois la peine de descendre en Arles. Ne serait-ce que les années d’anniversaire.

Des vies antérieures

Est-ce justement la nostalgie que génèrent les anniversaires ? Il y avait cette année plein de vies antérieures au programme, à commencer par la magnifique présentation, dans un espace entièrement rénové, de la collection du musée Réattu, Chambres d’échos, avec notamment de très beaux ensembles d’œuvres d’Edward Weston, Dieter Appelt, Arthur Tress, Vasco Ascolini, Mimmo Jodice etc. ; et, en point d’orgue, un dialogue magnifique entre Brassaï et Picasso. Autre vie antérieure —puisque l’histoire commence dès le début des années 50, mais qu’elle continue fort heureusement— le très bel hommage à Robert Delpire lors de la soirée du 8 juillet et sur trois lieux d’exposition (Delpire & Co) où sont retracés de manière exhaustive son œuvre éditoriale et son grand professionnalisme, mais aussi l’extrême qualité de « l’honnête homme“ qu’il est (ses engagements, ses amitiés) .
Mais puisque la nostalgie nous tient et que, cette année, la plus grande beauté s’est avérée particulièrement crue, rude et poignante, je commencerai non pas par des expositions, mais par deux projections, liées entre elles par la voix belle à en pleurer de Leonard Cohen qui chante Nancy sur la bande-son du film-installation de Nan Goldin, Sœurs, saintes et sybilles ; et la même voix qui revient, telle une antienne désespérée, à la fin de la projection de Mickael Ackerman, Half life.


L1050857 ©Thierry Girard 2009

[Projection de Half life de Mickael Ackerman, Arles 2009 © Thierry Girard]

J’ai toujours eu une relation ambivalente avec le travail de Nan Goldin, reconnaissant qu’il s’agit là d’une véritable œuvre, sans toutefois y adhérer pleinement, non pas tant par le rejet de l’univers qu’elle décrit (sexe, drogue, sida et omniprésence de la mort), mais plutôt, même s’il s’agit aussi de ma génération, par le fait que sa découverte (1987-88) arrive à un moment où je suis vraiment “ailleurs“, dans une quête qui m’amène à travailler sur des paysages de plus en plus métaphoriques, loin de la cruelle vérité du monde, et que, du coup, je ne peux pas “voir“ cette œuvre au moment où elle apparaît sur le devant de la scène. Je ne la découvre en fait vraiment que bien plus tard, en 2001, lors de la grande exposition rétrospective au Centre Pompidou. On sait le succès public et critique de cette exposition, même si la louange ne fut pas totalement unanime —pour ma part, je regrettai la facilité des grands tirages qui enlevait à cette œuvre sa part d’intimité ; et peut-être leur trop grand nombre qui finissait par noyer le regard et qui ôtait de fait leur singularité à certaines images particulièrement fortes. Mais ce nombre fait aussi partie de l’œuvre de Nan Goldin, tel un flux nécessaire, vital, qui vient compenser la brièveté et le destin de ces vies amies, perdues ou malmenées , dont Nan se fait en quelque sorte la mémorialiste. On retrouve cette profusion d’images dans les projections, qu’il s’agisse de The Ballad of sexual dependency (plus de 700 photographies remises à jour régulièrement) ou de cette magnifique installation-projection sur trois écrans qu’est Sœurs, saintes et sibylles. Je n’en avais pas vu la présentation à la Salpêtrière en 2004 et je l’avais regretté. Du coup, ce fut ma première visite arlésienne, juste avant que le succès ne vienne grossir les rangs des spectateurs, obligés de réserver leur tour parfois jusqu’à deux jours à l’avance. Le dispositif est particulier : les spectateurs sont installés sur une sorte de perchoir au-dessus d’un vide où se trouve, en contrebas, un mannequin allongé sur un lit. Face à eux, de l’autre côté du vide, ouverts comme un retable, trois écrans sur lesquels sont projetés des photos de famille, des photographies anciennes de Nan, et des photographies plus récentes —parfois très simples, strictement documentaires—, qui disent d’abord la souffrance et la rébellion initiale engendrées par le suicide de sa sœur aînée, Barbara. Ses parents l’avaient fait enfermer en hôpital psychiatrique parce que, encore adolescente, elle s’était heurtée à une mère castratrice et hystérique, et s’était révoltée contre les conventions d’une société ordinairement puritaine. Nous sommes au début des années soixante, à une époque où la société américaine est écartelée entre la libération des mœurs, l’avènement d’une génération qui va profondément changer l’esprit de l’Amérique, et les résistances conservatrices. Cet écartèlement a fait quelques morts, dont Barbara. À cette histoire tragique, Nan rajoute l’histoire de Sainte Barbe (de Barbara, la jeune barbare…), sacrifiée par son père ; et sa propre histoire avec l’évocation de ses deux séjours en hôpital psychiatrique, le premier pour essayer d’échapper à la pente fatale de la drogue, le second pour soigner une lourde dépression. De ces histoires contiguës naît une sorte d’hymne dénonçant l’offense commune faite aux femmes qui revendiquent leur liberté.
Malgré la chaleur du lieu et l’inconfort, on est vite emporté par l ‘émotion, en partie par la beauté du texte (pour ceux évidemment qui comprennent l’anglais) et la voix égale et presque douce
de Nan Goldin —malgré la violence du propos .
Dans cette même chapelle des Frères Précheurs sont accrochées les photographies de la collection de Nan Goldin : une collection cohérente, qui lui ressemble, avec de très belles épreuves —plutôt des petits formats pour une vision intime, rapprochée des œuvres—, où l’on retrouve des photographes qui partage son univers et ses questionnements autour de la représentation du corps sexué et désirant, autour de l’identité sexuelle, de la fragilité de l’être, et du spectre de la Mort évidemment —toujours la Grande Faucheuse au-dessus de nos têtes. Peter Hujar, David Armstrong, Pierre Molinier, Diane Arbus, Larry Clark, Hans Bellmer etc.

Du côté des amis de Nan

Cela dit, si je n’entends pas me livrer à un panégyrique complet des 66 expositions présentées, ni distribuer les bons et les mauvais points, le titre générique d’Arles 09, 40 ans de Ruptures 40 ans de Rencontres, m’a semblé un peu surfait et plus volontariste qu’effectif. Mais néanmoins, ce qui marque cette édition d’Arles, ce qui fait événement (outre l’hommage à Robert Delpire dont je parlais plus haut), c’est bien cette sélection  opérée par Nan Goldin (Ça me touche, les invités de Nan Goldin) de photographes liés entre eux par la manière dont ils photographient la rupture du monde, voire leur propre rupture avec le monde : il y a, parmi ces photographes “élus” et vraiment amis, quelques œuvres relativement apaisées (les petits footballeurs de Christine Fenzl ou les installations de Lisa Ross sur des sites sacrés ouïghours), une œuvre énigmatique, telle la beauté vénéneuse d’un songe, celle de Marina Berio ; et d’autres délibérément ambiguës (le regard d’Annelies Strba sur ses enfants et sa famille, celui de JH Engström sur la grossesse de sa femme, et surtout celui de Leigh Ledare sur la sexualité de sa mère). Mais la plupart des œuvres présentées sont sombres, violentes et désespérées. Entre la noirceur de certaines situations sociales ou humaines et la blancheur de tout ce qui se sniffe, s’avale et s’injecte pour tenter d’échapper, ne serait-ce que le temps d’un flash, à la violence du monde et des autres.
Pas de surprises du côté des travaux connus et incontournables de Boris Mikhailov (la magnifique série At dusk), de Jim Goldberg ou d’Anders Petersen ; déception du côté d’Antoine d’Agata dont le bandeau d’images collées les unes contre les autres et courant sur quatre murs m’a semblé terriblement répétitif, auto-complaisant et somme toute pathétique ; et belle surprise, unanimement saluée, avec le travail de Jean-Christian Bourcart sur Camden, NJ. Bourcart, dont on connaît le travail sophistiqué et un brin (trop ?) esthétisant sur les clubs échangistes (Forbidden City), ou les séries StardustTraffic (dont une sélection est par ailleurs montrée au Méjan), s’est lancé dans un travail risqué à la fois physiquement et artistiquement, un travail brut et documentaire sur la ville de Camden dans le New Jersey. Cette ville a été choisie par l’artiste parce que son nom s’affiche au premier rang lorsqu’on tape sur Google : « The most dangerous city in the USA ».  Ce qui est particulièrement réussi dans ce travail, ce n’est pas tant de nous faire découvrir un monde interlope et violent dont savons déjà la nature et l’existence —même si on ne cesse jamais d’être effaré par tant de détresse et de misère—, mais la sincérité, l’humilité du propos, transcrit autant dans les images (photographies et vidéos) que par les petits textes écrits manuellement qui accompagnent les différentes séries. Ces courts textes disent le trouble initial, le questionnement déontologique, l’innocence mêlée de crainte au début du reportage, la sidération du photographe devant ce qu’il découvre, et un désir de provocation aussi par des propos “décalés“
qui recontextualisent la démarche du “reporter engagé“. Bourcart finit par apprivoiser ses pauvres héros et héroïnes (sorry for the bad joke) en en se faisant peu à peu accepter par eux malgré quelques déboires. Textes, photographies, vidéos, révèlent la manière dont se forme avec le temps une empathie réciproque entre le photographe et ses sujets, au point même (dixit Bourcart lui-même) que lorsqu’il revient sur le lieu des crimes avec ses petites images à distribuer, il est désormais considéré comme un familier, tel le photographe local en quelque sorte.


L1050938 [L’un des textes manuscrits de Jean-Christian Bourcart dans l’exposition Camden, NJ.]


L’autre événement de cette sélection, c’est le travail très controversé de Leigh Ledare qui a décidé de suivre et de photographier au jour le jour sa mère après que celle-ci eut décidé, à l’aube de la cinquantaine, d’abandonner son statut de mannequin modeste et d’actrice porno pour devenir l’héroïne de sa propre sexualité soudain révélée et exacerbée. Toute l’ambiguïté, incestueuse bien évidemment, réside dans le fait qu’elle demande à son propre fils d’être son Pygmalion et le témoin, le documentariste, le metteur en scène, le scénariste de cette révélation sexuelle. La séquence vidéo où Leigh Ledare flatte sa mère, qui est en train de s’habiller de lingerie comme une jeune mariée ou une amante à bousculer sur le canapé, est assez éloquente.
Sur place, dans la salle d’exposition, les sourires en coin, les commentaires sarcastiques, voire la fuite précipitée d’une bonne partie du public —on est quand même dans la transgression d’un tabou !-— voisinent avec des propos, si ce n’est laudatifs, du moins “bluffés“. Difficile dans ce contexte très particulier d’apprécier et de juger de la valeur artistique d’un travail qui ressemble à une sorte d’ovni photographique. Leigh Ledare ne sort pourtant pas de nulle part, il a été l’assistant de Larry Clark, et on sent bien qu’il a au moins hérité de celui-ci l’usage —bon  ou mauvais, peu importe- de la transgression. Les ultimes portraits, lorsque la vieillesse puis la mort s’inscrivent sur le visage de sa mère, sont même particulièrement réussis, un peu comme si, avec l’effacement du corps sexué, une sorte de réconciliation avec l’image originelle de la mère pouvait enfin s’opérer. Jusqu’à quel point , dans cette relation “amoureuse“
, le double du miroir n’est-il pas celui de la haine, à travers notamment la violence sourde qui émanent des images les plus délibérément obscènes (au sens étymologique et non moral du terme) ? C’est une question que j’aurais aimé lui poser.

Du noir et du blanc

La section  consacrée à Nan Goldin et à ses amis est sans doute la plus provocatrice, elle nous interroge évidemment beaucoup, mais il y a bien d’autres pépites. Bizarrement, par je ne sais quel effet de contagion, certaines des expositions les plus intéressantes, présentées dans d’autres sections, auraient très bien pu être choisies également par Nan Goldin : je pense à Bone lonely, le dernier et très poignant travail de Paulo Nozolino , associé à Far cry, une projection là encore, qui reprend des travaux plus anciens ; je pense à l’œuvre très étrange et très belle de Oan Kim (avec l’écrivain Laurent Gaudé), Je suis le chien pitié ; sans oublier le travail, déjà vu, de Jacob Aue Sobol, et la projection dont j’ai déjà parlé de Mickael Ackerman (projection d’ailleurs plus réussie, plus intense que ses derniers livres nourris des mêmes images ; ce qui ne peut que confirmer le fait que, pour une telle œuvre, le travail d’édition doit être particulièrement rigoureux ; et ce qui ne peut que nous inciter à réfléchir sur l’intérêt du recours de plus en plus fréquent à ce genre de dispositif en lieu et place d’une exposition classique … Même si ça ne fonctionne pas toujours aussi bien : le contre-exemple est Luxury de Martin Parr, projection quelque peu décevante malgré l’environnement sonore de Caroline Cartier : trop de Martin Parr tue Martin Parr !).

L1050936 © Thierry Girard[ L’hommage à Blow up d’Antonioni par Joan Fontcuberta, où l’artiste va au-delà de l’agrandissement initial qui révèle l’assassinat pour pratiquer une autre forme d’assassinat, métaphorique, sur la matière filmique et sur notre degré d’intelligibilité du visible. Arles 2009 © Thierry Girard ]

Il y a évidemment un air de famille entre tous ces artistes pré-cités, ne serait-ce que dans l’utilisation, pour beaucoup d’entre eux, du noir et blanc le plus classique —mais plutôt à l’arrache que fine art ! Peut-on considérer cette heureuse conjonction comme une forme de résistance salutaire —venant de photographes maîtres de leur art, mais encore jeunes— à l’emprise du tout numérique qui tend d’abord à effacer l’idée même de noir et blanc de l’imaginaire des jeunes photographes, et qui risque surtout —Nan Goldin s’en est faite elle-même l’écho—, par l’apparente facilité de la prise de vue, liée aussi à la possibilité de captation illimitée, de générer des ensembles protéiformes, alimentés de fausses et inconsistantes séductions visuelles qui correspondent certes à l’air du temps, mais qui n’ont ni la rigueur, ni l’exigence, l’économie et l’intelligence critique de ce qui fait réellement une œuvre ? Certes, parmi la nouvelle génération de photographes, née au biberon du numérique, on verra —on voit déjà— apparaître de nouveaux talents et surtout une nouvelle appréhension de la matière photographique. Mais combien vont s’y perdre et s’y noyer ? Combien de milliers de photos inutiles, non vues par ceux-là même qui les ont prises, vont saturer les disques durs des ordinateurs ?

Cette résistance d’un procédé inscrit au cœur de l’histoire du médium s’est trouvée encore plus confirmée par l’attribution du European publishers award à Klavdij Sluban pour son travail sur le Transsibérien, du prix Découverte à l’improbable photographe lituanien Rimaldas Viksraitis (présenté par Martin Parr), documentariste déjanté d’une communauté rurale oubliée —et libre parce que oubliée— au cœur de son pays ; et du prix du livre d’auteur à From back home le puissant ouvrage commun d’Anders Petersen et JH Engström. Sans oublier que l’hommage à Robert Delpire (Delpire & Co) était aussi en grande partie un hommage à la photographie en noir et blanc, et que les plus beaux ensembles d’auteurs présentés par Michèle Moutashar au musée Réattu, l’essentiel même de la collection à vrai dire, l’étaient tout autant. Et je citerai encore les beaux portraits du Peuple de l’eau de Brian Griffin ainsi que la série Maquettes / Lights d’Hatakeyama.

Je trouve qu’il y a dans cette conjonction du noir et blanc et d’une photographie rude, exigeante, sans concession, quelque chose qui me ravit et me rassure quand à l’avenir du médium. Je l’écris avec d’autant plus de sincérité que j’ai, pour ma part, (presque) abandonné le noir et blanc depuis une dizaine d’années, mais que j’en garde une réelle nostalgie.

Une jeune journaliste s’étonnait dans un papier sur Slate.fr qu’Arles soit en défaut et en retard par rapport à la pratique du web 2 ou 3. 0, ne s’ouvre pas plus aux amateurs, aux expérimentateurs et aux praticiens de tout genres (à quand un festival de la photo faite avec un téléphone portable puisqu’il y a déjà un festival du film du même genre ?), et s’affiche en quelque sorte comme un festival “élitaire“ : la réponse est là sur les murs, dans la rigueur des travaux exposés qui ne sortent évidemment pas d’un chapeau de foire et dont beaucoup sont loin d’être consensuels. On ne s’imagine pas à quel point, la photographie reste un art difficile : difficile à pratiquer, difficile à voir, difficile parfois à accepter. Le public toujours plus nombreux et divers qui vient aux Rencontres sait —ou en tout cas apprend— à distinguer ce qui relève de l’épaisseur d’une œuvre et ce qui n’appartient qu’au flux iconique d’un monde confus et lisse où tout se vaut et où tout est sympathique, et dont “l’indistinction“ permet surtout de surévaluer certaines œuvres et certaines pratiques, et de surfer sur l’air du temps et des modes hors toute assise critique et intellectuelle, en faisant prendre évidemment les vessies de certains artistes pour des lanternes de la pensée. Mais les ruptures et les rencontres présentées en Arles, leur inscription dans une continuité historique, sont une manière de signifier une forme de résistance à la facilité et à la démagogie. Facebook et Flick’r ne sont pas l’avenir de la photographie.

Pour clore ce chapitre, il me semble indispensable d’évoquer une exposition remarquable qui a attiré de fait un très nombreux public —un public silencieux et bouleversé—, je veux parler de Without Sanctuary, l’exposition tirée du livre éponyme de James Allen : nous sommes là, face non pas à des reproductions, mais à de vrais documents (photographies originales, cartes postales souvent commentées par ceux qui les envoient, coupures de journaux, tracts, listes de crimes, noms et lieux etc…) qui disent l’horreur, l’ignominie, l’infamie de cette Amérique blanche, religieuse et puritaine, qui se fit justice toute seule, hors la loi, pendant des décennies, en lynchant et massacrant tous ceux —pour l’essentiel des Noirs— qui contrevenaient à son ordre raciste et à sa suprématie. Quand on voit ces jolis enfants blancs et blonds qui sourient aux pieds des pendus Noirs, quand on devine l’hystérie des foules entourant les cadavres calcinés, quand on voit la future victime entourée de ses assassins, triomphants et posant pour la photo, alors, quel chemin parcouru pour en arriver à l’élection d’Obama, mais quel drame aussi pour le monde entier que l’Amérique nous ait imposé, par le cinéma notamment, cette terrible culture de la violence ordinaire.

Du côté des soirées

Il fut un temps où chaque directeur des rencontres redoutait le moment des soirées. Il ne se passait pas un festival sans quelque bronca mémorable, avec public sifflant et hurlant —quand il n’était pas partagé— et papier assassin à chaud, dès le lendemain, dans Libération ou le Monde. Il y eut aussi des moments de ferveur, de communion même, et des soirées d’un grand ludisme. Cette époque-là m’a semblé bien loin. Est-elle vraiment révolue ? Le public est-il devenu doux et passif, prêt à supporter au-delà des heures, le meilleur évidemment, mais le pire aussi, sans broncher ? On revient à ce que j’écrivais plus haut  à propos d’un monde où tout se vaut, où la consommation passive d’images et de films qui sortent d’un robinet qui coule en permanence (internet, la télévision) finit par émousser sérieusement, à force, le sens critique. La crise idéologique, l’affadissement des convictions, participent également de cet état de fait.
Ainsi de la soirée du 8 juillet qui commence brillamment avec Le Montreur d’images, le très beau et très émouvant film de Sarah Moon consacré à Robert Delpire (avis unanimes) ; qui se continue déjà moins bien avec la reprise “de circonstance“ d’un film bien désuet consacré à l’agence Rapho et déjà projeté à Arles il y a 22 ans — Ah, la voix off et le texte sentimentalo-littéraire de notre nouveau ministre de la Culture nous a rappelé le bon temps d’Étoiles et Toiles ! Et qui se poursuit par le non-film de Bernard Gille consacré à Lucien Clergue, document strictement linéaire et hagiographique, sans aucun intérêt filmique, si ce n’est que l’œuvre de Clergue existe, anyway, et qu’elle aurait pu être mieux servie. Tout cela nous menant jusqu’à plus d’heure, au point même que les petits camarades de Tendance Floue, relégués en fin de partie, mais qui avaient sans doute d’autres choses beaucoup plus intéressantes à dire (ne serait-ce que dans la forme), se retrouvent presque à l’heure du laitier avec un public réduit à sa portion la plus congrue. Rien, aucun sifflet, aucun agacement, simplement une sorte de défection continue et silencieuse du public transi de froid et de fatigue.
Le lendemain, 9 juillet, nous eûmes droit au one-man-show de Duane Michals, bien rodé, très fort (encore fallait-il comprendre parfaitement l’anglais, et même certaines american jokes : c’est d’ailleurs un trait de ces soirées, c’est qu’elles nécessitent dorénavant d’être complètement bilingue). L’homme est terriblement sympathique et intelligent et j’ai eu du plaisir à redécouvrir le photographe. Il nous a fait rire de bon cœur en assénant quelques vérités, que demander de plus ? Lors de cette même soirée, il y avait la présentation des nominés du prix Découverte : chaque parrain (ou marraine) venait défendre son poulain. Le talent et l’humour de Martin Parr (en anglais évidemment) ont sans doute beaucoup aidé au succès de Rimaldas Viksraitis.

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[ La présentation du travail de Yang Yongliang par Claude Hudelot, lors de la soirée des nominés au prix Découverte. Arles 2009 © Thierry Girard ]

Enfin, la soirée de clôture, le samedi 11, était, outre la remise du prix Découvertes, entièrement consacrée à une nouvelle projection (la première en France, à Arles, datant de 1987) de The Ballad of sexual dependency de Nan Goldin : édition revue et augmentée de ce qu’on pourrait appeler aussi Chant général à la disparition, mais qui ne pourra s’achever de fait que par la disparition même de l’auteur, tel un point d’orgue ultime. La projection avait un accompagnement musical et chanté des Tiger Lilies (entre Klaus Nomi, Kurt Weill et Steve Reich, j’ai plutôt aimé, d’autres moins…), mais je dois avouer que, sous le choc encore de Sœurs, saintes et sibylles, je n’ai pas ressenti pour La Ballade l’émotion que j’espérais y retrouver. J’ai eu le sentiment d’assister à une soirée entre copains où l’on feuillette un vieil album de vies antérieures et familières, comme si on les avait vécues soi-même. Cela dit, je sentais le trouble, palpable alentour, de ceux qui découvraient cette œuvre pour la première fois, ce qui est la preuve sans conteste de sa force intacte.

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[ La présentation du travail de Laurent Millet par Alain Desvergnes, lors de la soirée des nominés au prix Découverte. Arles 2009 © Thierry Girard ]

Je ne sais ce que nous réserve Arles 2010. Je n’y vais pas tous les ans, loin s’en faut (la dernière fois, c’était en 2004), mais nous sommes bien loin de cette période où il était de bon ton de clamer haut et fort que les Rencontres avaient fait leur temps, qu’elles étaient mortes et enterrées, que la concurrence des autres festivals, en France et ailleurs, leur serait fatale etc.,—et nous avons effectivement connu des années moroses—; mais il est évident que le savoir-faire et l’entregent de François Barré et de François Hebel ont permis de passer ce cap. Maintenant, qu’en est-il de l’avenir, que va t-il sortir du chapeau où s’échauffent différents projets visant à faire d’Arles une sorte de cité dédiée à la photographie et à … Mystère. Réponse peut-être l’année prochaine.


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