Hommage à un ami

Emmanuel Lopez, directeur du Conservatoire national du littoral et des espaces lacustres, est décédé le 10 septembre dernier des suites d’une maladie qui l’a emporté en quatre mois.

Je me souviens de notre première rencontre dans son bureau de Rochefort. Emmanuel était alors directeur adjoint du conservatoire du littoral, en charge de l’antenne de Rochefort. C’était en 1991 et le conservatoire commençait tout juste sa politique de commande photographique en s’adressant à des auteurs censés mettre en valeur ces espaces littoraux qu’il était chargé de défendre et d’acquérir pour mieux les protéger de toutes sortes de tentations, notamment celles de la pieuvre immobilière.
Yves-Marie Marchand, éditeur de Marval, avait créé la collection Littoral et c’était lui qui était chargé à l’époque de choisir les premiers photographes de cette opération. Je fus rapidement associé au projet. Comme j’habitais en Charente-maritime, il semblait naturel que je travaille sur ma région, et du coup, contrairement aux autres photographes qui devaient être adoubés par la direction parisienne du conservatoire, je fus alors le seul photographe à traiter directement avec l’antenne de Rochefort et donc avec Emmanuel Lopez.

Un projet ambitieux ne peut se réaliser que s’il se passe quelque chose entre l’auteur et son commanditaire. Sinon, la commande devient un malentendu ou au pire une simple prestation de service. Dès nos premiers échanges, je sus qu’il se passerait quelque chose. J’avais en face de moi quelqu’un qui ne se contentait pas de maîtriser les outils de son administration et le langage approprié, mais qui semblait transporté par une sorte d’enthousiasme naturel, évidemment communicatif, qui donnait à ce projet un enjeu qui allait bien au-delà du simple inventaire paysager. J’en étais évidemment ravi et soulagé. Emmanuel Lopez n’était pas un simple gestionnaire, mais un intellectuel dédié à sa mission et qui, d’une voix douce mais résolue, pouvait faire partager à ses interlocuteurs son désir de faire bouger les montagnes.

J’entrepris mon travail sur la citadelle et les marais de Brouage deux semaines après la naissance de notre second fils Théo en février 1992.  Ce travail était important puisqu’il s’agissait de la première commande institutionnelle que je réalisais en couleur. Sur mon carnet de travail, au-dessous des noms de lieux, quelques notes écrites au feutre rouge qui trahissent l’inquiétude que j’avais alors d’une restitution fidèle de couleurs dont la fragilité, liée souvent à l’état du ciel, tranchait avec celles des paysages habituels : brun-rose (vase) – violet (horizon) – vase jaune doré, avec des traces de rouille etc.
J’aimai ces longues en-allées d’hiver, puis de printemps, à travers ce paysage austère, et dont seule la lente traversée à pied révèle la palette subtile des couleurs et la diversité des formes.

Brouage431Les marais de Brouage, Charente-Maritime © Thierry Girard 1992.

Nous devînmes rapidement amis, et nous continuâmes notre conversation poétique et philosophique —et aussi politique, nous n’étions pas toujours d’accord— autour de quelque bon dîner, chez lui ou chez moi ; et le dimanche en famille, tantôt à Rochefort, tantôt sur l’île de Ré. La naissance de Théo ne fit que conforter Emmanuel et Hélène, sa femme, dans leur désir d’avoir un enfant. Jean naquit l’année suivante. Et Marie, leur fille, en 1996.

Je ne partageais pas, avec regret sans doute, sa foi profonde et son côté presque mystique, mais nous nous retrouvions sur une éthique commune, humaniste, incarnée entre autres par la pensée et l’œuvre de Camus à laquelle, en tant que natif d’Afrique du Nord, il était particulièrement attaché. Ce furent de belles soirées et de belles journées.

EHJ Lopez © Thierry Girard 1994Jean, Emmanuel et Hélène Lopez, Rochefort, 13 mai 1994 © Thierry Girard

[ Lors d’une séance de prises de vue dans le jardin de leur maison de Rochefort. Je souhaitais faire un portrait de Vierge à l’enfant pour Un Voyage en Saintonge, le travail que je réalisais alors. Hélène et son fils me semblaient les meilleurs modèles qui soient.]

©Thierry GirardDouble-page extraite du catalogue Un voyage en Saintonge publié en 1995.

Lorsque Emmanuel fut nommé directeur du parc national de Port-Cros en 1994, il m’invita de suite à photographier son nouveau territoire  avant de faire venir notamment  Bernard Plossu —familier de ces îles depuis son enfance— et Éric Dessert. Emmanuel aimait la chose artistique. Il aimait la photographie, les Arts en général, et l’architecture. Il aimait compter des artistes parmi ses amis.

Port-Cros©Thierry Girard 1995

Sur l’île de Port-Cros © Thierry Girard 1995.

Les circonstances de la vie nous ont malheureusement éloignés, si ce n’est quelques petits mots échangés au fil des ans ou tel livre dédicacé que je lui envoyai. Nous reprîmes contact lorsqu’il fut nommé à la tête du conservatoire en 2004, et nous eûmes à nouveau quelques belles et longues conversations. Il me proposa une nouvelle fois de travailler pour le conservatoire. Il hésita un peu sur le choix du territoire, et il m’appela un jour pour me dire qu’il était extrêmement attaché à l’estuaire de la Gironde et aux îles quasi inconnues qui flottent en son milieu ; et qu’il tenait à me confier cette mission.
— Tu verras, me dit-il, c’est un endroit fait pour toi. C’est exactement ce qu’il te faut. Et je tiens à ce que tu en donnes une dimension poétique, comme tu sais faire.
Alors, je chaussai mes bottes pour arpenter l’estran et les zones humides, mis ma veste épaisse pour me protéger des moustiques ou du vent, et m’aventurai, non sans difficultés, sur ces îles qu’il aimait. J’appris aussi à les aimer en guettant ces lumières de Gironde que l’on ne retrouve nulle part ailleurs, et en cherchant, à travers la ripisylve qui les enserre, les quelques brèches qui vous projettent vers l’estuaire limoneux et l’horizon des rives ou de l’océan lointain. Emmanuel et moi partagions la conviction profonde que le paysage n’est pas un spectacle, une simple vedute, mais quelque chose que l’on vit en soi, dans son corps et dans son esprit, et qui nous relie (au sens religio) au monde. Il faut comprendre que le vent qui souffle —nous enveloppe et nous élève— sur ces îles de la Gironde, est de cette matière dont les Anciens pensaient qu’elle était celle de l’Esprit. Emmanuel le vivait ainsi et savait que je partageais ce sentiment.

Gironde 16-3A©Thierry Grard 2006

L’estuaire de la Gironde depuis l’estran de l’île de Patiras © Thierry Girard 2006

Nous nous étions promis de renouer des liens plus étroits, mais la maladie, celle d’Hélène qui finit par l’emporter en mai dernier, puis la sienne, nous laisse simplement dans la peine et le regret des choses incomplètes et interrompues. Je vins le voir une dernière fois à l’hôpital de La Rochelle. Je lui parlai de ce qui nous liait. Je lui dis combien le portrait que j’avais fait d’Hélène et de Jean était un de ceux dont j’étais le plus fier. Il ne pût me répondre, mais une larme perlait doucement.

Je ne peux terminer ce modeste hommage sans évoquer et remercier deux amies que nous avions en commun et qui ont accompagné Emmanuel jusqu’au bout : Élisabeth Delorme, sans laquelle nous n’aurions jamais trouvé les financements pour réaliser le travail sur Brouage puis sur l’estuaire de la Gironde ; Line Lavesque qui gère la collection de photographies du conservatoire et qui encadre les commandes photographiques depuis que Marval a cessé la collection Littoral.


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