Comme on mémore…

Je ne me souviens pas que le 1er octobre 1999 on ait commémoré, avec autant d’ampleur en Chine et d’intérêt ailleurs, le cinquantième anniversaire de la création de la République populaire de Chine ! Et pourtant, 50 ans, ça compte d’habitude ! Cela correspond dans la tradition religieuse (et le maoïsme n’est-il pas une sorte de religion ?) à ce qu’on appelle un Jubilé dont on pourrait imaginer qu’il autoriserait, comme il est écrit dans je ne sais plus quel livre de la Bible, le repos des terres, la redistribution des richesses, ou la libération des esclaves, par exemple…

Shan Zhou, Henan © Thierry Girard 2003

Statue de Mao Zedong, Shan Zhou, Henan, 2003 © Thierry Girard


En fait, en 1999, dix ans seulement après Tian An’Men, La Chine était très mal à l’aise vis-à-vis de son passé récent, et encore très complexée par rapport à l’Occident sur la question de développement et du retard à rattraper. La course vers notre « modernité » technologique n’était pas tout à fait gagnée. Rappelons-nous, ce n’est pas si loin, 2001, notre condescendance occidentale au moment de la désignation de Pékin comme ville Olympique, du genre : « Ils n’y arriveront jamais !» ; et l’alibi de l’Occident pour faire avaliser ce choix auprès de son opinion publique, avec le pari et l’espoir d’une libéralisation « inévitable » du régime.
Et je me rappelle aussi que, lors de mon premier séjour, en 2001 justement, la Chine des grandes villes n’avait pas encore basculé dans le consumérisme à tout va ! Que les femmes et les hommes étaient encore habillés d’une façon relativement uniforme, que les cyclistes étaient encore les rois de la chaussée, que les magasins étaient certes remplis, mais d’objets pratiques, usuels, et d’une manufacture encore simple ; que le luxe restait discret et que le mode de vie était encore hérité tout droit d’un communisme qui se voulait « vertueux », à défaut d’être ouvert et généreux —mais, l’a t-il jamais été quelque part, sinon dans nos rêves et nos utopies adolescentes ?


Hangzhou, Zhejiang, 2001 © Thierry Girard

Hangzhou, Zhejiang, 2001 © Thierry Girard

Hangzhou, Zhejiang, 2001 © Thierry Girard

Hangzhou, Zhejiang, 2001 © Thierry Girard

[ Hangzhou, capitale du Zhejiang et ville touristique. à deux heures de train de Shanghai Ce quartier entre la gare et le cœur de la ville est aujourd’hui méconnaissable tant il a été transformé par une urbanisation massive qui l’a vidé du petit peuple qui l’habitait jusqu’alors.]

2001, c’était juste hier. Pour nous, qu’est-ce qui a vraiment changé ? Pas grand chose, si ce n’est le sentiment du moins bien… Pour la Chine, le changement est considérable.
C’est que, entre temps, la Chine est devenue réellement une grande puissance : elle est désormais la troisième puissance économique derrière les Etats-Unis et le Japon ; elle est une puissance financière dotée de réserves monétaires et d’un monceau de devises qui ont permis entre autres de renflouer certaines caisses vidées par la crise financière, notamment aux Etats-Unis—et cela se paye, diplomatiquement, d’une manière ou d’une autre— ; elle a relevé avec brio le défi des Jeux Olympiques, même si la partie du contrat concernant les droits de l’Homme et les libertés publiques n’a guère été respectée et a même subi de sérieux coups de canifs par rapport à ce que l’Occident était en droit d’attendre et d’espérer ; elle s’apprête enfin à proposer autour de l’Exposition universelle Shanghai 2010  sa vision du monde qui risque d’être la vision dominante du XXIe siècle.
Aussi, cette commémoration du soixantième anniversaire s’avère particulièrement importante pour les Chinois, et surtout pour le Parti communiste chinois. Elle est en quelque sorte un nouvel avènement, une refondation symbolique, comme si la République populaire était à nouveau portée sur des fonds baptismaux, consacrant de fait son intronisation dans le club des grandes puissances, avant sans doute son couronnement futur comme LA puissance du siècle qui commence. La Chine peut désormais parader avec l’assurance des vainqueurs, et, en ce 1er octobre, l’impressionnant défilé de l’Armée populaire, accompagnée d’une foule de figurants “en liesse“, évoque tout autant les grands rituels des dictatures du XXe siècle que le Triomphe des Empereurs romains, le Président Hu JinTao ayant revêtu pour l’occasion la “toge“ du costume Mao ! Il est d’ailleurs assez remarquable de noter que le peuple a été écarté des parades et réjouissances officielles, réservées à quelques 30 000 privilégiés, comme si, au fond, ce peuple dont on célèbre la « libération » continuait d’être un problème !

Yongsheng, Yunnan © Thierry Girard 2006Yongsheng, Yunnan, mars 2006 © Thierry Girard.

[ Cette paysanne, encore habillée dans la tradition “révolutionnaire“ des communes populaires, vient, après le marché, faire quelques dévotions dans un temple dédié à Guanyin, déesse de la miséricorde et féminisation d’un des bodhisattvas les plus vénérés de la tradition bouddhiste. ]


Il y a de fait dans cette commémoration comme un changement d’ère : ce ne sont pas tant les soixante dernières années qui sont glorifiées (et peuvent-elles l’être quand on mesure aujourd’hui les désastres et les abominations des trente premières années !), que l’avenir “radieux“, annoncé, d’un pays qui n’est pas encore tout à fait dominateur, mais déjà sûr de lui ; et qui, surtout, n’entend plus recevoir de leçons de qui que ce soit.
Encore que ce nouveau statut de grande puissance confère des responsabilités qui paradoxalement peuvent amener la Chine à être moins intransigeante en certains domaines, notamment en politique étrangère, par le seul fait de devoir substituer, sur la zone asiatique par exemple, à la Pax Americana une paix désormais chinoise. Comme le disait récemment tel universitaire chinois : « Nous souhaitons nous développer dans un monde harmonieux et prospère ». Un monde harmonieux certes, mais surveillé de près par la Chine ! L’harmonie évoquée est-elle de même nature que celle revendiquée désormais par le PCC pour reconsolider le lien social particulièrement malmené par l’aggravation des inégalités au sein de la société chinoise ? Je ne suis aucunement sinologue, mais même les meilleurs connaisseurs de la Chine contemporaine ne s’aventurent guère au-delà de quelques hypothèses pour prévoir le devenir politique de la Chine dans les trente années qui viennent.
La question se pose cependant, celle du “modèle“ chinois et de sa pérennité : à l’extérieur, cette forme de capitalisme autoritaire pourrait tenter nombre de pays émergents ou non, en lieu et place d’une démocratie occidentale, illusoire pour beaucoup d’entre eux, ou qu’ils n’acceptent que du bout de l’urne pour complaire aux bailleurs de fonds occidentaux. D’autant plus que l’Occident n’est pas à l’abri non plus de dérives autoritaires, que la crise économique, le déclin ou la paranoïa pourraient instiguer —on l’a bien vu avec les lois de sécurité intérieure votées sous l’administration Bush, dont le fameux Patriot Act. Le modèle singapourien, dit de “démocratie autoritaire“, est-il l’avenir du monde, ou de cette partie du monde ? Cela dépendra aussi du repositionnement multilatéraliste et moins strictement impérial des Etats-Unis, et de sa réhabilitation morale auprès de nombre de pays.
À l’intérieur, le PCC joue la carte de l’amnésie en ne permettant pas aux jeunes générations d’avoir un regard critique sur son Histoire et son passé —ni même d’accéder à la stricte connaissance des faits—, ce qui fait que les plus jeunes des Chinois, pour lesquels le Grand Bond en avant, la Révolution culturelle ou même le massacre de Tian’Anmen, ne sont que des vieilles lunes, retrouvent quelque vertu à la personne du Grand Timonier, dont le visage lisse sur les images officielles, visage débarrassé des mauvaises rides et des vilenies de l’Histoire, le sacre de fait Père de la Nation et figure infaillible, tel le Pape. La célèbre phrase de Deng XiaoPing, censée couper court à toute introspection collective, : « Mao, 70 % de bon, 30% de mauvais ! », et que nombre de Chinois, en privé, aiment souvent inverser : « Mao, 70% de mauvais, 30% de bon ! », n’aura
bientôt même plus de fonction cathartique. La nouvelle génération s’en contrefichera.


Langzhong, Sichuan, 2005  © Thierry Girard

Portrait de Mao Zedong, Langzhong, Sichuan, 2005 © Thierry Girard

Le PCC joue également la carte du chantage : « C’est nous ou le chaos ! », de manière à ne pouvoir octroyer qu’au goutte à goutte une extension des libertés civiles et publiques qui ne puisse pas remettre en question son autorité et sa suprématie. Reste, non pas le problème ethnique, qui est somme toute périphérique (et peut se résoudre, en toute impunité, par quelques coups de canons, on l’a bien vu !), mais celui de la cohésion sociale : chaque année, ce sont des milliers de manifestations et d’émeutes, petites ou grandes, qui éclatent partout dans le pays, et qui trahissent le désarroi d’une grande partie de la population devant l’aggravation des inégalités, le cynisme insigne d’entrepreneurs ne considérant leurs employés que comme une masse servile, et les faits de corruption généralisée des plus bas aux plus hauts étages du Parti —même si tout le Parti n’est pas atteint et recèle quelques personnalités de grand talent et de haut niveau qui font justement que le régime fonctionne  et arrive à gérer un pays aussi immense et complexe sans se retrouver dans une situation de délitement comme feu l’ex-Urss !
La Chine peut nous inquiéter, pour reprendre le titre d’un des livres de Jean-Luc Domenach. Elle peut aussi nous surprendre : ce qui sépare ainsi la Chine du Japon, de Taïwan ou de la Corée du Sud, c’est essentiellement la question des libertés individuelles (liberté d’opinion et d’expression), mais la Chine est déjà plus proche de ces pays que de sa petite et redoutable sœur nord-coréenne, et l’écart ne peut que s’atténuer, non pas par le seul fait du régime, mais par la pression interne des citoyens, intellectuels ou autres. Et, au fond, qu’est-ce qui distingue aujourd’hui, dans son mode d’appropriation du pouvoir, le PC Chinois du PLD Japonais qui, jusqu’à ces dernières semaines (mais il ne s’agit pas là non plus d’une révolution), a pu gouverner sans contrepartie le Japon pendant 50 ans d’affilée ? Certes, le second ne partage pas les crimes passés du premier, encore que… Le PLD, ou du moins une partie de la haute société japonaise qu’il représente, est bien, elle aussi,  l’héritière discrète du Japon nationaliste et belliqueux de l’avant-guerre.
Et à propos, c’est bien cette question du nationalisme, considéré dans son acception étroite —la tête près du bonnet— qui est peut-être la vraie inquiétude dans l’avènement de la nouvelle puissance chinoise. Sa résurgence, sa montée, et la susceptibilité qu’elle génère, notamment auprès des jeunes “amnésiques“ (susceptibilité manifeste au moment des Jeux Olympiques) est sans doute orchestrée par le Parti, mais c’est un outil du pouvoir qui se révèle souvent dangereux et n’autorise pas à l’optimisme. La fierté nationale retrouvée est une chose, l’éventuelle arrogance qu’elle peut induire en est une autre. Le contrepoint, c’est l’ouverture au monde via les idées des autres, et notamment via internet (et l’on sait l’importance d’internet et des blogs dans la vie intellectuelle et “démocratique“ de la société chinoise). Mais là encore  la sophistication du système de contrôle mis en place par les autorités chinoises devient telle que la pente prise,
et les habitudes qui vont avec, sera dure à remonter.

PS : Claude Hudelot me précise que pour les Chinois 60 est plus important, symboliquement, que 50, dans la mesure où cela correspond à un cycle de vie.

[ Bibliographie :

Le livre qui a renvoyé les « crétins » maoïstes à leur non-savoir :

Simon Leys : Les Habits neufs du Président Mao (Champ libre 1971, réédité en poche chez Garnier-Flammmarion).

Le dernier livre de Jean-Luc Domenach : La Chine m’inquiète (Perrin Asie, 2008).

Le dernier également de Pierre Haski : Internet et la Chine (Seuil, 2008).

Et l’opus de la rentrée, le « gros » Livre rouge de Claude Hudelot (textes) et Guy Gallice (photographies) qui fait l’inventaire quasi exhaustif des images cultes et des objets liés justement au développement du culte de la personnalité autour de la figure de Mao Zedong. Le texte est très fouillé, plein d’anecdotes  et de précisions historiques très révélatrices, mais sans complaisance vis-à-vis du “héros“ et de ses actions.  C.H. analyse aussi bien l’historique du phénomène, resitué dans ses différents contextes politiques, que la fascination que la figure de Mao Zedong continue d’exercer aujourd »hui, tant auprès des artistes (du monde entier, et pas seulement Chinois !) qu’auprès d’un large public, pas forcément constitué de zélotes.

Le Mao aux Éditions du Rouergue, 2009  (472 pages, plus de 800 illustrations, 52 €). ]

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