L’homme stupéfait

Les Jours sans fin, une exposition de Vincent Cordebard au Mémorial Charles de Gaulle à Colombey-les-deux-Églises, en collaboration avec le Frac Champagne-Ardennes (jusqu’au 31 décembre 2009).

©Vincent CordebardLe Dénombrement des corps in Les Jours sans fin © Vincent Cordebard

J’ai sur le mur de mon atelier l’une des versions de l’image qui a servi de carton d’invitation à l’exposition de Vincent Cordebard. Visage étonnamment serein d’une femme filmée par ses bourreaux nazis, avec ce léger sourire qui n’est évidemment pas celui de la complicité ni du consentement, mais le sourire du mépris jeté à la face de son assassin —de l’assassin assassiné en quelque sorte. Sur le plan suivant, la caméra descend vers la poitrine nue de la jeune femme, et dévoile les marques scrofuleuses sur la peau, caractéristiques de ce qu’entreprenaient les médecins nazis dans les camps —ou dans ce tristement célèbre château de Hartheim, près de Linz en Autriche, où les expérimentations médicales les plus démentes étaient menées. On pourrait presque oser dire que cette jeune femme au sourire énigmatique est une sorte de Joconde de l’Horreur absolue et de l’Innommable. Elle regarde non seulement celui qui la filme, mais elle nous regarde aussi, par-delà la caméra, le temps et l’Histoire ; elle regarde ceux qui la verront ainsi un jour, elle le sait et ce sera sa vengeance. Elle n’est pas encore déchue, moins en tout cas que celui qui croit, au moment où il la filme, détenir sur elle le pouvoir de vie et de mort.

Vincent a extrait cette image, ainsi que plusieurs autres photogrammes, du film documentaire de Frédéric Rossif, De Nuremberg à Nuremberg (1967). Les autres photogrammes sur lesquels V.C. a travaillé sont des archives filmées par les troupes américaines ou britanniques, soit dans le camp de Bergen-Belsen, soit dans celui de Dachau, courtes séquences où l’on voit des soldats allemands, des Kapos, des femmes qui travaillaient dans les camps, obligés de jeter eux-mêmes dans la fosse commune les cadavres des dernières victimes des Nazis. Sur ces bouts d’archives, toutes les victimes sont des femmes.

© Vincent Cordebard

Le Dénombrement des corps in Les Jours sans fin © Vincent Cordebard

Cela fait donc vingt ans que Cordebard a entamé sur cette poignée d’images un travail méthodique, lancinant, méticuleux qui consiste à recouvrir (c’est le terme qu’il emploie lui-même : recouvrement) ces photogrammes-palimpsestes d’écritures, de biffures, de numérations faites à l’encre de Chine, mais aussi de peintures diverses qui redessinent (rehaussent ?) les contours de leur tragédie. Dans la série intitulée Le Dénombrement des corps, il faut imaginer l’auteur penché pendant des heures sur un tirage de petite taille, rajoutant l’un après l’autre, sur toute la surface de l’image, des ensembles de cinq bâtons, tel un comptable ou un archiviste méticuleux, tel le prisonnier enfermé comptant les jours, mais surtout tel l’ascète ou le moine psalmodiant, jusqu’à l’oubli de soi, le même bref mantra dans une relation extatique et douloureuse avec le livre ou l’image sainte.

© Vincent Cordebard

Extraits de leurs films originaux, tirés à part en quelque sorte, ces photogrammes deviennent des documents énigmatiques, dont le contexte historique, le sens premier, peuvent échapper à ceux qui ne savent pas ou qui n’ont pas été nourris par Nuit et Brouillard d’Alain Resnais ou par Shoah de Claude Lanzmann —et je pense alors aux nouvelles générations : ces images sont certes connues, mais la mémoire est oublieuse, et le risque est grand de les voir sombrer dans la masse confuse des images de l’effroi et le grand cloaque de l’Histoire.

Pour autant Cordebard se garde bien de vouloir faire un travail mémoriel : l’irruption de ces images dans son parcours intellectuel et artistique n’est pas liée à quelque devoir de mémoire stricto sensu qu’il se serait imposé, même si ce choix n’est pas indifférent. Elles viennent par nécessité dans une œuvre où s’opposent sans cesse l’horreur et l’innocence, la mort et la jouissance. À partir notamment de deux séries génériques qui sont L’ Hypothèse de la guerre (1988-1989), mélange de photographies de gueules cassées, de charniers de la Grande Guerre et d’autoportraits ; et Les Noces d’opale (1986 – Collection du Frac Champagne-Ardennes), un travail de soustraction d’images à partir d’un portrait de groupe pris lors d’une noce dans les années 60 : le personnage central est une petite fille toute habillée de blanc, entourée d’adultes vêtus de noir, et sur les épaules de laquelle reposent les mains épaisses (crochues ?) d’une femme âgée, telle la Grande Faucheuse enserrant déjà l’enfant à peine pubère. Cette petite fille, “présumée innocente“, va devenir également un personnage central de l’œuvre de Vincent Cordebard dans la mesure où son image, ou plutôt l’avatar de son image, va subir au fil des ans toutes les avanies de la représentation, de l’exacerbation de la douleur et de la mort à celle de la sexualité.

© Vincent Cordebard

Les Noces d’opale (extrait), 1986, courtesy Frac Champagne-Ardennes.

Cordebard©ThG Suzanne(s) et autres figures du refus, huile sur toile, 2008-2009.

L’œuvre de Vincent Cordebard, telle qu’elle se présente aujourd’hui, dans son corpus à la fois photographique et pictural, est ontologiquement licencieuse, au sens où Sade, Bataille, Lautréamont sont licencieux : dans sa manière d’évoquer tout uniment la mort et la sexualité, la chair vive et la chair pourrissante, l’horreur et la jouissance, le désir et l’effroi, l’innocence et la perversité.

Les Jours sans fin, c’est en fait la réunion de plusieurs séries distinctes et parallèles, s’échelonnant dans le temps et reprenant de fait le même ensemble d’images génériques : La Topographie du Paradis (1989-1994) est la plus ancienne, celle qui inaugure ce nouveau corpus ; puis, Les Rendez-vous manqués et Les Chairs étrangères qui sont concomitantes, et enfin Le Dénombrement des corps (2004-2009) qui clôt cette longue période ; avec en point d’orgue un triptyque de trois peintures, Arrêt sur image, où, ayant évacué définitivement le support photographique, Cordebard reprend une dernière (ultime ?) fois la forme exsangue, mais déréalisée, dématérialisée, du cadavre à la manière d’un Soutine ou d’un Bacon peignant des animaux ou de la viande.

© Vincent Cordebard

Arrêt sur image in Les Jours sans fin, installation au Mémorial Charles de Gaulle.

Cordebard © Th GLes Chairs étrangères (détail) in Les Jours sans fin, installation au Mémorial Charles de Gaulle.

Rares sont les textes de Vincent Cordebard, et ceux-ci, lorsqu’ils existent, sont comme son œuvre : comptés, denses, concis. De cette œuvre âpre, violente, provocante —dont des déclinaisons précédentes, telles Les Attentats à la pudeur ou les Conversations faites à un enfant mort suscitèrent l’ire de certains lorsqu’elles furent exposées— il ne faut guère attendre quelque justification de la part de l’auteur, par ailleurs excellent pédagogue et subtil analyste des œuvres des autres ; si ce n’est de manière incidente, décalée, périphérique, contournée, par le biais d’une citation —possiblement hermétique— balancée comme incipit, ou dans le foisonnement d’une conversation décapante, faite de tout et de rien, de métaphysique et de profane, où le trait d’esprit, la plaisanterie, la contre pétrie, peuvent jaillir à tout moment, comme si le rire, la provocation, la licence, l’incorrection se devaient d’être des adjuvants et des contre-feux nécessaires à toute pensée rigoureuse et profonde.

La bibliothèque © Thierry GirardL’atelier de Vincent © Thierry Girard 2009

Pour présenter cet ensemble, Cordebard cite Le Caravage : « Tout tableau est une tête de Méduse. On peut vaincre la terreur par l’image de la terreur ». Il rajoute : « Ce qui nous anime et procure énergie à notre singularité est dans cette dispute, sans cesse renouvelée, entre effroi et jouissance. Cette même dispute est – à contrario – la cause de notre stupéfaction. « L’homme obstupéfactus est métamorphosé en imago de tombe » écrit Pascal Quignard. C’est entre deux gouffres que l’homme doit renaître …. chaque jour ….. sans fin ».

© Vincent CordebardL’hypothèse de la guerre, 1988-89 © Vincent Cordebard

Vincent Cordebard, alias René Leplus —celui qui a gagné une vie supplémentaire—, sait ce que signifie renaître, depuis qu’une greffe du rein l’a sauvé en 2002 de morts et d’opérations à répétition en laissant malgré tout son corps couturé en tout sens, affaibli et longtemps sans force aucune. La douleur physique personnelle, l’épée de Damoclès de la mort, suspendue au-dessus de la tête de l’artiste pendant des années, n’expliquent pas toute l’œuvre, mais elles l’accompagnent.  Elles disent aussi a contrario l’extrême désir de vie, puisque pour survivre il faut aussi en avoir la volonté et le goût sans fin des jouissances passées et sublimées. C’est ce qu’expriment aussi les dernières œuvres picturales, où l’image récurrente de la petite fille est devenue celle d’une femme mûre, en chair, affirmant son extrême présence, sa provocation superbe et sublime, malgré et par le geste de celui qui la peint.

Cordebard © Th GUne part obscure, gouaches sur papier, 2008-2009.

En guise de conclusion (mais peut-on conclure ?), les premières lignes de l’avant-propos de Jean Clair en ouverture de son essai consacré à Méduse (Éditions Gallimard, 1989) :

« Existe-t-il un lien entre l’horreur et la beauté ? Sont-elles irréductibles l’une à l’autre ? Ou bien la beauté est-elle fille de l’horreur ? Le beau n’est-il pas la parade imaginée par l’homme pour contenir l’horreur ? Pourquoi la peinture parmi d’autres arts, s’est-elle si souvent complu à figurer l’horreur lorsqu’elle représente, siècle après siècle, la décollation du Baptiste, d’Holopherne, ou du Goliath ? Pour quelles raisons le sang qui dégoutte de ces chefs tranchés, une fois représenté, devient-il objet d’admiration, couleur rubiconde et réjouissante à l’œil ? ».

Cordebard © Th GLes Rendez-vous manqués in Les Jours sans fin, installation au Mémorial Charles de Gaulle.

PS : La présentation de ce travail au Mémorial Charles de Gaulle peut paraître étrange à première vue. Il n’y a de fait ni incongruité, ni contresens à cette présence. L’exposition occupe les quatre faces intérieures d’un cube posé au milieu du hall d’entrée du Mémorial et, le soir du vernissage, les « braves gens » de Colombey et de Haute-Marne ne semblaient pas choqués. Ou s’ils l’étaient, c’était dans le bons sens : sous le coup, comme on dit, d’un trouble véritable qui suscitait manifestement plus d’adhésion que de gêne ou de rejet.

Il faut reconnaître à Alexandre Mora, le directeur du Mémorial, le courage d’avoir (sur une proposition de Florence Derieux, la directrice du Frac) « choisi » sans hésiter, dès sa première visite d’atelier, le travail de V.C. ; initiative  heureuse sur la confrontation de l’art contemporain et d’un lieu mémoriel, dont on espère qu’elle aura une suite.

Atelier © Thierry Girard 2009L’atelier de Vincent © Thierry Girard 2009

On peut également lire le billet consacré à cette exposition par Philippe Agostini et lire sur ce même blog plusieurs articles consacrés à Vincent Cordebard.

J’ai par ailleurs déjà consacré un texte à Vincent Cordebard, texte écrit en 2000 et publié dans D’une mer l’autre. On peut le lire ici sur le site de V.C.

Ajout mars 2010 : les Suzanne(s) ont pris de l’ampleur. Une nouvelle série intitulée « Suzanne au fil des jours » est désormais visible sur le site de Vincent Cordebard. Chaque jour une nouvelle œuvre est mise en ligne, jusqu’à épuisement du stock…


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