Déjà # 10 Entre Eros et Thanatos

L’exposition  Paysage-vidéo, dialogue avec les collections # 2, actuellement présentée au musée d’Art de Toulon, me permet de revenir sur la série intitulée Pour Ulysse. Deux des photographies issues de cette série et appartenant à la collection du  musée “dialoguent“ avec une vidéo d’Ange Leccia, La Mer (1991).

Sur le site de Troie. Turquie, décembre 1988. Pour Ulysse © Thierry Girard

Cette série pour Ulysse, réalisée de décembre 1988 à avril 1989, appartient à ce que j’appelle ma période des paysages métaphoriques, et elle en constitue en quelque sorte l’acmé. On sent déjà l’amorce de ce tropisme métaphorique dans Frontières (1984-85), où j’ai le souci de trouver une transposition visuelle du concept de “frontière“ —seuils, limites, franchissements, séparations, altérités—, à la fois dans des images relevant d’une esthétique documentaire classique, et dans d’autres, prises notamment au format carré auquel je m’initie alors, où l’approche beaucoup plus graphique, sur des plans souvent resserrés, décontextualise le sujet et entraîne mon travail vers un registre plus “esthétisant“.

La Solfatare, Pozzuoli près de Naples, janvier 1989. Pour Ulysse © Thierry Girard

Peu après, lors de ma traversée initiatique des Etats-Unis en 1985, je mène de front les deux approches, passant tout uniment du Leica au 6 x6 (ainsi dans cet extrait de mon voyage déjà publié sur ce blog). Je cherche alors un  lien, un espace intermédiaire entre l’univers esthétique de Walker Evans et celui d’Edward Weston, entre la transparence documentaire de l’un et l’épaisseur métaphorique de l’autre, considérant d’une part que le discours critique sur la photographie documentaire était par trop réducteur lorsqu’il s’en tenait essentiellement, notamment en France, à la défense du concept de “neutralité objective“ ; et considérant d’autre part que les travaux de nombre de photographes américains auxquels j’accordais une prime importance pouvaient souffrir de lectures plus complexes et plus ambiguës que celle généralement proposées sous un étiquetage strictement New Topographics.

Chien mort entre Cumes et Averno, près de Naples, janvier 1989. Pour Ulysse © Thierry Girard

Lorsqu’on s’intéresse à la culture américaine, à sa littérature et à ses différentes expressions artistiques, il ne faut pas négliger son arrière-plan mystique et métaphysique. C’est par exemple, à l’aube de la littérature américaine, à la fois le côté “spirite“ d’Edgar Poe, mais surtout, cette alternative au rêve américain qu’incarne la philosophie transcendantaliste de Ralph Waldo Emerson et de Henry David Thoreau qui prônent un retour à la Nature, loin des tentations du monde moderne ; ou cette célébration panthéiste qu’est Leaves of Grass, l’hymne-poème de Walt Whitman. On ne compte plus les photographes américains dont l’œuvre est, jusqu’à aujourd’hui, profondément nourrie de ces références ; mais ce qui m’intéresse c’est de voir comment ces dernières peuvent également influencer plus subtilement, par la bande en quelque sorte, des œuvres plus modernes et plus radicales. Ainsi du travail de John Gossage, The Pond, qui est un hommage explicite au Walden de Thoreau ; ainsi de toute l’œuvre de Robert Adams qui baigne dans une quête toute métaphysique de l’idée de Beauté —d’où peut-être sa relative incompréhension en France— ; ainsi même de l’œuvre “matérialiste“ de Lewis Baltz, dans la mesure où l’on peut considérer que Park City est une forme de Genèse, et que des travaux comme San Quentin Point ou Candlestick Point qui peuvent être pointées comme la référence absolue en matière d’objectivité sont aussi des hymnes à la beauté paradoxale et apocalyptique d’un monde finissant… Ou renaissant. On peut citer également Richard Misrach, nourri de l’œuvre d’Ezra Pound, au point de constituer une partie de son œuvre personnelle sur le modèle des Cantos.

Statue d’Ulysse, Castello di Baia, près de Naples, janvier 1989. Pour Ulysse © Thierry Girard

C’est ainsi que ce mélange des genres et cette diversité à l’œuvre dans la photographie américaine me furent une invitation, lors de ce périple les Etats-Unis, à user d’une liberté formelle que je ne m’autorisais pas jusqu’alors. Et comme ce voyage était aussi une manière rendre hommage à l’esprit des lieux de mes Maîtres, il me fut tout aussi important de longer les côtes de la Californie ou de l’Oregon dans une quête d’atmosphères westoniennes, que de croiser telle ou telle étape de Robert Frank, de me retrouver dans des suburbs ou des motels où flottait l’esprit de Friedlander, de rendre hommage à Walker Evans en allant photographier la poste de Sprott, Alabama, ou de passer par Houston uniquement pour faire une halte silencieuse et émue dans la chapelle Rothko, après m’être incliné devant l’obélisque inversé de Barnett Newman. Sans oublier quelques brèves incursions au Mexique où l’on pense toujours aux amours tumultueuses de Tina et d’Edward, aux nus sur la terrasse rompue de lumière, aux pages du Daybook… Et à Manuel Alvarez Bravo, cet autre magicien de la photographie métaphorique, grand prêtre d’Eros et Thanatos.

Catacombes, cimetière de la Fontanella, Naples, janvier 1989. Pour Ulysse © Thierry Girard

Et c’est justement ce jeu de dés entre Eros et Thanatos qui est au cœur de la série Pour Ulysse. Trois ans après ce périple américain, je réalisai un vieux rêve en effectuant un périple odysséen tout autour de la Méditerranée. Je le commençai en décembre 1988, en Turquie égéenne (de Troie à Milet en passant par Éphèse et d’autres étapes antiques), pour le terminer dans les îles ioniennes (Ithaque et Leucade) en avril 1989 après être passé par Naples, la Sicile, les îles éoliennes, Tanger et le détroit de Gibraltar, et le Péloponnèse. Je considère, comme je l’ai écrit précédemment, que ce travail fut en quelque sorte l’acmé de cette période métaphorique, dans la mesure où il évacue complètement la question documentaire, contrairement aux projets précédents et contrairement à ceux qui suivront —à l’exception peut-être de Mémoire Blanche, un travail que je réalise en 1992 sur le territoire ardennais d’Arthur Rimbaud. Cela dit, l’esthétique que je développe alors est plus proche de ce qu’avait déjà entrepris et développé à la même époque quelqu’un comme  Mimmo Jodice, que d’une photographie Fine Art à l’américaine. Mimmo qui est mon guide à Naples et me permet d’être introduit dans des lieux où, sans son entregent, la bataille des autorisations aurait été perdue d’avance. Mimmo, chantre de la Méditerranée et dont l’œuvre en est la plus belle célébration, et qui ne comprend pas toujours, lorsque je lui montre les ouvrages qui ont suivi, pourquoi j’ai renoncé à ce parti-pris esthétique autour duquel nous nous sommes rencontrés… Disons que j’ai éprouvé, à ce moment-là de ma vie  —dont je pourrais dire que sur un plan personnel elle fut peut-être métaphysique mais surtout euphorique—, la nécessité d’échapper pour de bon au Réel et d’être dans l’Imaginaire absolu, pour reprendre les deux termes de la dialectique sur laquelle mon travail, même le plus récent, s’appuie. Il s’agit aussi du concept générique qui sous-tend toute une partie de l’œuvre de Victor Segalen et dont je nourris mon odyssée chinoise par exemple, mais là en prenant le point de vue du Réel… Et de même que Segalen était parti en quête d’une Chine imaginaire, rêvée dans sa « chambre aux porcelaines », une Chine disparue, enfouie sous terre, dans la mémoire et les grimoires ; de même, j’étais parti en quête d’une Méditerranée rêvée, celle d’Homère, des Auteurs et des Dieux de la Grèce antique, et celle des explorateurs de l’épaisseur du temps, prenant ainsi pour viatique la géographie odysséenne fantasmée par Victor Bérard qui consacra sa vie à tenter d’authentifier les Navigations d’Ulysse pour leur donner une “vérité“ géographique….

L’antre de Calypso sur l’île de Péréghil au pied du djebel Mousa, l’une des deux colonnes d’Hercule. Maroc, mars 1989. Pour Ulysse © Thierry Girard

Ce périple odysséen, réalisé avec une bourse Léonard de Vinci (en fait une Villa Médicis hors les murs bis), a d’abord été présenté aux Rencontres d’Arles en juillet 1989, qui ont participé également à sa production grâce à l’amitié et au soutien de Claude Hudelot, alors directeur des Rencontres. Mais le travail, terminé fin avril et présenté en juillet, soit très peu, trop peu de temps après la fin des prises de vue, a souffert d’un nombre d’images trop important et d’un éditing sans doute imparfait, faute de recul. Il fut présenté après dans différents musées (dont celui de Toulon justement) et à l’étranger (au Maroc et en Europe centrale, avec le souvenir mémorable d’une équipée “innocente“ pour aller de Zagreb à Split en Croatie, sur des routes déjà en guerre, en compagnie de mon ami Jacques Defert, alors directeur de l’institut français de Zagreb, qui conduisait la vieille Peugeot de l’institut, totalement effondrée par le poids des caisses de l’exposition, aussi lourdes que des caisses de munitions…).

Catacombes, le cimetière des Capucins, Palerme, février 1989. Pour Ulysse © Thierry Girard

J’ai vécu alors, en réalisant ce projet, des moments de grand bonheur, même si la Mort rôde dans nombre d’images (mais telle était aussi la métaphore odysséenne), et même si je n’ai pas toujours su ou pu trouver après coup le même enthousiasme partagé par la critique. J’ai toujours cependant un club d’aficionados de cette période et surtout de ce travail, du genre, lorsqu’ils me voient, à lever les bras au ciel en disant : « Ah, Ulysse ! », comme s’il s’agissait d’une sorte de cult-work réservé à quelques initiés. En fait, ce projet, plus qu’aucun autre —plus même que ma traversée des Etats-Unis— avait réellement un caractère initiatique où se mêlaient défi intellectuel et sentiment amoureux en une sorte d’allégresse qui générait un sentiment d’invulnérabilité. Sans vivre évidemment les mêmes épreuves, ce projet m ‘amenait à reprendre à mon compte les péripéties du périple odysséen, et surtout à rejoindre en quelque sorte poétiquement le monde. Je ne pouvais alors imaginer dissoudre cette forme d’enchantement dans les contingences du Réel.

L’ascension du Stromboli, février 1989. Pour Ulysse © Thierry Girard

Quelques années plus tard, J’ai profondément aimé —vu et revu— le film de Théo Angelopoulos, Le Regard d’Ulysse, qui faisait le lien entre la Grèce, la Méditerranée et le Danube sur lequel je travaillais alors, dans un esprit très différent de celui de pour Ulysse. Et j’avais évidemment apprécié “l’astuce“ du cinéaste qui avait choisi de faire jouer par la même actrice, dans leur transposition contemporaine, tous les personnages féminins de l’Odyssée. J’avais fait de même lors de mon périple photographique avec S.

Au cap Malée, Péloponnèse, Grèce, avril 1989. Pour Ulysse © Thierry Girard

J’ai conservé des traces éparses et récurrentes de cette approche esthétique jusque dans mon travail sur le Danube au milieu des années 90. Je ne considère pas cette période comme une parenthèse, ou pire même comme une fausse route. Ce que j’ai appris et développé pendant ces années m’a permis, à partir justement du travail sur le Danube (Jaillissement & Dissolution) et encore plus celui sur le Japon (La Route du Tôkaidô), de reconsidérer le vaste champ de la photographie documentaire avec sans doute une forme de distance critique qui m’autorise à ne pas être dupe de certains discours et à introduire dans mon travail actuel des éléments en quelque sorte exogènes. Ainsi de la résurgence et de la récurrence de petits signes métaphoriques, ici et là, même dans mes travaux les plus strictement documentaires, tel un filigrane discret mais irréductiblement présent. Et parfois de manière plus évidente. À saisir et décrypter pour qui veut bien me suivre dans mes marches photographiques notamment, sur les voies de Vassivière par exemple ; ou sur un tout autre registre, telle la récente série Noise dans Un Hiver d’oise.

Sur l’île d’Ithaque, Grèce, avril 1989. Pour Ulysse © Thierry Girard


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