Lieux de l’écrit : Bergounioux, Michon, Millet.

Le Limousin, dont j’évoquais le genius loci dans mon billet précédent, ne produit pas que des rebelles, il produit aussi des écrivains qui sont des rebelles à leur manière ; et trois d’entre eux, dont l’œuvre m’accompagne depuis un certain temps, ont saisi la langue française à bras-la-phrase comme peu d’autres écrivains contemporains l’ont fait —à l’exception sans doute, mais sur un autre mode, avec un autre vocabulaire, des écrivains antillais et haïtiens. Je veux parler de Pierre Michon, de Pierre Bergounioux et de Richard Millet qui sont, à leur manière différente, trois des plus grands stylistes de la langue française, mais qui disent aussi, au-delà du style, avec une langue travaillée, précise, mais jamais maniérée, la question de l’origine, de la mémoire, de l’enfance, de la terre, de la terre de l’enfance, et de la perte, de la dissolution des choses, et comment l’être se constitue par l’écriture, à travers elle, pour y faire face. Je ne suis qu’un simple lecteur, pas un critique ni un professeur, mais j’aime l’oralité savante de Michon, adepte du point-virgule et d’une scansion singulière ; j’aime les phrases sinueuses de Bergounioux où se frottent l’intellectualité et la sensualité ; j’aime la phrase et la mélancolie proustiennes de Millet, thuriféraire désenchanté d’un monde et d’un temps perdus. J’aime d’autant plus cette littérature qu’elle n’a rien de régionaliste, qu’elle ne chante pas le terroir ni la nostalgie bucolique, mais qu’elle est justement, sinon rebelle, du moins non complaisante, à l’aune de l’esprit des lieux de cette terre limousine.

Ayant, entre 2007 et 2009, effectué de multiples voyages, souvent très courts (quelques jours), pour venir à bout de mon projet photographique (cf. Paysages insoumis), je ne pouvais pas ne pas envisager d’évoquer d’une manière ou d’une autre ces lieux de l’écrit (pour reprendre le titre d’une collection chez Marval à laquelle j’ai participé) dont j’espérais également qu’ils aient eux aussi leur genius loci. J’ai alors cherché, dans l’œuvre de chacun d’entre eux, des lieux qui me semblaient justes et qui surtout pouvaient être considérés comme des lieux de l’origine, de l’enfance et du commencement de l’écriture. Mais il se peut, pour paraphraser Jean-Luc Godard, qu’il n’y ait pas de lieux justes, juste des lieux…

Dans Ma vie parmi les ombres, Richard Millet évoque, entre fiction et autobiographie, l’enfance d’un jeune garçon réservé, élevé par des femmes âgées, discrètes et puritaines, dans le petit village de Siom, au nord de la Corrèze. Richard Millet mêle et compare dans son récit le délitement, qu’il déplore, de la langue française, avec l’effacement d’un monde encore ancré dans des traditions, un mode de vie, de pensée et de comportements dont il regrette la disparition, même s’il n’en ignore pas l’emprise pesante sur les corps et sur les âmes.

« Nous sommes des voyageurs égarés à la croisée d’époques contradictoires; des survivants, des passagers d’une mémoire qui excède le seul individu, les morts continuant de rêver en nous autant que nous pensons à eux, de même que nous sommes vus par beaucoup plus d’êtres que nous en regardons ».

Siom est en fait le modeste village de Viam sur le plateau de Millevaches, au nord de la Corrèze. Le site web de la mairie de Viam annonce 132 habitants dispersés entre le village et une trentaine de lieu-dits. Après avoir lu Millet, je m’attendais à trouver un plus gros village, mais peut-être l’était-il autrefois ? À moins que Millet ne se soit également inspiré de Bugeat, le gros bourg le plus proche. En tout cas, les quelques maisons un peu massives et tristes au centre (si l’on peut dire) du village évoquent bien cette petite bourgeoisie de commerçants, de marchands et d’artisans dont il parle dans ses livres. Même en plein été, tout semble mort : un café triste et les enseignes fanées des commerces éteints. Alors, autant aller voir les morts ! Le cimetière est à l’écart du village, tout en haut, près de la route qui relie Eymoutiers à Meymac. Une étude attentive des patronymes permet d’établir quelques liens avec les noms des personnages qui traversent les livres de Millet. Ses modestes héros reposent ici, à l’abri de leurs serres tombales.

Cimetière de Viam, Corrèze, 22 août 2007 © Thierry Girard

Le pont de Bonnel est le récit qui ouvre le livre de Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage.

«L’endroit où j’ai fait les expériences cardinales s’apparentait à un creux d’un kilomètre, à peu près, de diamètre, qu’un pouce renversé, comme au cirque de Rome, aurait imprimé dans le grès ocre vers le permo-carbonifère. Nous étions cernés de collines dont le faît bornait partout l’horizon. Il n’y avait d’ouverture qu’en ouest, vers la mer, où la rivière fuyait».

Nous sommes là, entre Tulle et Brive, sur le territoire d’enfance du jeune Bergounioux, dans un endroit particulièrement déterminant quand à l’apprentissage de son sentiment géographique, et qui, écrit-il, « a marqué longtemps, pour moi, la limite de la création ».  Le pont enjambe la Corrèze à l’endroit où celle-ci fait un coude qui rend son flot encore plus tumultueux. De l’autre côté du pont, l’ancienne route se termine en cul-de-sac ; la voie ferrée, désaffectée, pénètre la montagne en contrebas de la route moderne. L’enfant y guettait, médusé, les michelines poussives qui sortaient du tunnel dont il imaginait avec effroi et jouissance qu’il eut pu être la porte de l’Érèbe : « Aussi le site est-il resté pour moi non pas la dernière halte, angoissée, facultative, au pied des hauteurs, mais l’antichambre de l’inconnu, le parloir où questionner l’esprit du lieu».

À en croire le nombre de petits mouchoirs en papier jonchant la chaussée du pont, le lieu semble être désormais propice aux rencontres nocturnes et interlopes. Ah, l’Érèbe !

Le tunnel ferroviaire au pont de Bonnel, près de Saint-Hilaire-Peyroux, Corrèze, 11 février 2008 © Thierry Girard

Pierre Michon est né en 1945 aux Cards, un hameau de terres maigres, de monts boisés et de combes froides près de Châtelus-le-Marcheix. Le premier récit de Vies minuscules se passe justement aux Cards où ses grands-parents tiennent une ferme modeste qui suffit tout juste à les nourrir. Sa mère est alors une jeune institutrice et son père a, quand à lui, vite disparu du paysage.

Cette ferme, où Pierre Michon réside encore de temps à autre, a gardé son aspect d’autrefois, même s’il n’y a plus d’activité, ni outils ni animaux. Elle est la dernière ferme au bout du chemin, un peu à l’écart du hameau, au bord d’une grande prairie qui s’arrondit vers une combe. Il y a ni portail, ni barrière, la cour herbue est ouverte. Un chemineau de passage pourrait dormir dans la grange. En photographiant ce que j’ai imaginé être un bonheur d’enfance de Pierre Michon, j’ai eu le sentiment de retrouver mon propre bonheur d’enfance, l’ombre délicieuse des grands arbres et des voûtes de feuillage au-dessus des chemins creux dans la campagne enserrée de chaleur.

« Un jour de l’été 1947, ma mère me porte dans ses bras, sous le grand marronnier des Cards, à l’endroit où l’on voit déboucher soudain le chemin communal, jusque-là caché par le mur de la porcherie, les coudriers, les ombres; il fait beau, ma mère sans doute est en robe légère, je babille; sur le chemin, son ombre précède un homme inconnu de ma mère; il s’arrête; il regarde; il est ému; ma mère tremble un peu, l’inhabituel suspend son point d’orgue parmi les bruits frais du jour. »

Derrière la ferme des Cards, Châtelus-le-Marcheix, Creuse, 16 juillet 2008 © Thierry Girard


La route en contrebas du hameau des Cards, Châtelus-le-Marcheix, Creuse, 16 juillet 2008 © Thierry Girard

Des carrefours, de l’inquiétude et du destin…

Bibliographie :

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, éditions Verdier 2001.
Pierre Michon, Vies minuscules, Éditions Gallimard, 1984.
Richard Millet, Ma vie parmi les ombres, Éditions Gallimard, 2003.


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