Histoires de livres # 2 • Langlade, Miquelon, Saint-Pierre.

Après Far-Westhoek, j’avais prévu de présenter dans leur ordre chronologique les différents livres que j’ai publiés. Mais une actualité imprévue m’amène à parler de “Langlade, Miquelon, Saint-Pierre“, et donc à faire un saut direct de 1982 à 1994 en laissant provisoirement de côté sept autres publications.


Sans rentrer dans les détails, disons que la genèse de ce projet ne fut pas simple. Il m’a fallu rouvrir un dossier aux élastiques lâches et à la couverture d’un violet fané pour en retracer le parcours… un peu genre saut d’obstacles, parcours dont j’avais même oublié les prémices. Après un faux départ en 1989, l’idée d’un projet photographique sur Saint-Pierre-et-Miquelon renaît en 1991 après une rencontre, au ministère des Dom-Tom, avec Géraud de Galard qui avait alors la responsabilité des projets de développement culturel. Je lui expose mon projet global de l’époque sur une problématique “bouts du monde“  ­—j’entends alors par “bouts du monde“, aussi bien des îles lointaines que des extrémités de pays ou de continents, au premier rang desquels la Patagonie.  Pour les Dom-Tom, j’ai jeté mon dévolu sur La Réunion et l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, mais Géraud de Galard m’enjoint d’entreprendre un travail prioritairement sur ce dernier, le trouvant par trop négligé et oublié de la métropole. C’est ainsi que j’obtiens un modeste viatique du ministère pour une mission de repérage que j’entreprends en août 1992, avec pour but de me faire reconnaître, accepter et adouber par les autorités locales afin de mettre en œuvre un vrai projet à suivre.

En longeant la côte vers le cap aux Morts et le cap Percé, Langlade
© Thierry Girard 1993

Je suis accueilli à Saint-Pierre par Jean-Louis Mounier qui est, entre autres, le correspondant du ministère de la Culture et qui en tant que représentant de l’État se félicite d’avoir alors battu un record d’ancienneté à son poste saint-pierrais. Il faut préciser que notre homme, randonneur, chasseur, pêcheur, est tombé amoureux de l’archipel et qu’il a sillonné en tous sens, depuis son arrivée, les trois îles principales. On étale les cartes, il m’indique ses endroits préférés et il me promet une première randonnée sur Langlade le week-end suivant.

Langlade, la plus belle des trois îles, la plus grande et la plus sauvage. Autrefois habitée, mais modestement, il ne reste plus que quelques « cabanes » pour l’été en famille ou les week-ends de chasse. Il y a une sorte de havre pour y débarquer, mais pas de port. Le bateau du samedi matin qui amène les week-enders lâche l’ancre un peu au large et on transborde les hommes et le matériel sur un zodiac qui rejoint la grève. Là, on fait la chaîne pour mettre au sec le matériel et les victuailles. Par un heureux hasard, mon voisin de chaîne n’est autre que le président du conseil général. Mounier me présente, lui explique la raison de ma présence et mon projet, et lui indique que nous partons faire une randonnée vers le cœur de l’île en remontant le cours de Belle-Rivière. De retour à Saint-Pierre, nous apprenons, trois jours après, que le principe de soutenir le projet photographique est agréé par le conseil général.

En remontant Belle-Rivière, Langlade © Thierry Girard 1992

C’est ainsi que j’ai pu revenir à deux autres reprises sur l’archipel, grâce à des financements croisés entre la collectivité et la délégation aux arts plastiques (ministère de la Culture). La première fois pour une mission d’hiver réalisée en mars 1993 par un froid extrême ; la seconde à l’automne suivant. Traverser ces îles à pied est toujours une aventure. Je fus souvent accompagné (par Jean-Louis Mounier évidemment, mais aussi par Jacky Hébert, photographe naturaliste, marin et grand arpenteur de ces îles), mais je marchai parfois seul dans cet état à la fois d’euphorie et d’inquiétude qui sied à ce genre d’aventure parfois périlleuse. Ainsi, lors d’un périple d’automne sur Langlade, dans une partie très sauvage de l’île —du côté du premier ruisseau Maquine et du ruisseau Clotaire—, nous fûmes confrontés, Jacky Hébert et moi, à la traversée d’une forêt inextricable de part et d’autre d’une rivière assez pentue, puis d’une traversée de tourbière qui me valut de disparaître jusqu’à mi-corps dans un trou d’eau. Le vent et l’intensité de la marche pour retrouver notre voiture avant le crépuscule séchèrent vite mes vêtements.

En remontant Belle-Rivière, Langlade © Thierry Girard 1992

Toutes ces journées furent intenses et mon carnet de travail fourmille de sensations, d’anecdotes et d’étonnements face à une nature et un paysage si divers. Le texte qui ouvre le livre résume ces sentiments :

« Ici le paysage est austère. Cailloux rouges volcaniques, falaises basaltiques tombant à pic dans l’océan, mornes érodés. Étangs et tourbières, ruisseaux encaissés entre des forêts naturelles, batailleuses. Grandes étendues de lichens et d’aulnes nains battus par les vents sur lesquels les chevreuils ont tracé un maillage de sentes serpentines. La peau du sol, telles les lignes de la main, est marquée de petits destins. Comme l’isthme sans fin, cordon fragile entre les deux grandes îles, engendré par des millénaires d’accumulations marines : sables, galets, coquillages, baleines échouées, bois de dérive plus blancs que des ossements. Épaves.

Le paysage est hostile. Il faut dire l’hiver. L’océan immense, houleux, agacé par ces rochers jetés là au milieu de nulle part ; et les vents qui s’abattent avec leurs transports de neige, ces poudrins qui noient tout dans une nuée blanche et glacée. Il faut dire le courage de ces hommes qui s’en vinrent quérir l’or des mers, cette morue des bancs de Terre-Neuve pour laquelle tant de pêcheurs basques, bretons, normands ont sacrifié leur vie. Il fallait des havres à ces exilés de la mer dont les chansons disent qu’ils ne savaient pas en partant s’ils allaient jamais revenir du Pays d’Enfer. Pécheurs et graviers qui dépeçaient la morue dans la puanteur de journées harassantes ont fait souche ici comme les Irlandais à Terre-Neuve, cette île grande comme un continent dont on voit au loin les falaises chargées de brume. On dit aussi que malgré la dureté de l’hiver et la traîtrise de la mer, malgré les tragédies, le labeur et souvent la misère, il y eut des rires et du bonheur.

Le paysage est beau. Non pas d’une beauté en soi qui s’imposerait d’évidence comme il sied aux paysages grandioses, mais d’une beauté plus sourde qui se donne peu à peu quand on prend le temps du regard et de l’écoute. La beauté naît de l’expérience que l’on a du paysage, du plaisir de la marche, même si l’avancée est souvent difficile lorsqu’il faut s’aventurer sur les sphaignes spongieuses qui cachent des trous d’eau froide et brune ; lorsqu’il faut traverser des forêts de spruces emmelés où seuls les animaux savent se glisser en souplesse, ou remonter des rivières versatiles aux rochers acérés et glissants. On peste alors contre la nature, on s’inquiète d’un passage délicat, mais cela s’efface vite pour laisser place à une sorte de bonheur diffus, une suite de petites sensations du monde qui rendent peu à peu euphorique. On marche porté par la joie. Il m’est souvent arrivé de rire. Ainsi dans la solitude des Grands Mornes ou face à la mer retrouvée après une journée erratique. Et la beauté s’insinue partout, dans l’austérité même. Le paysage devient vivant et divers, plein d’éclats et de troubles. À la fois fragile sous la querelle permanente du ciel et doué d’une force essentielle qui rassure l’errant sur son rocher ».

Les rochers de Gros Bec en allant vers le cap du Nid à l’aigle, Miquelon
© Thierry Girard 1992

Il fut donc décidé après mon dernier séjour en septembre et octobre 1993 de préparer une exposition et un recueil pour la fin de l’hiver suivant. Frédéric Beaumont qui dirigeait alors le centre culturel de Saint-Pierre me laissa libre dans mes choix et me confia l’entière responsabilité du projet éditorial. Puisque la plus grande partie du tirage devait revenir à la collectivité, je décidai de me passer d’éditeur et de traiter directement avec un imprimeur avec lequel j’avais déjà travaillé et en lequel j’avais toute confiance et amitié. Cela me permettait aussi de travailler sur un format relativement hors normes qui m’avait été inspiré par un somptueux portfolio édité par la galerie Pace/MacGill à New York et consacré au travail d’Emmet Gowin sur Pétra. Il n’était pas dans mon idée de refaire une impression aussi particulière et vraisemblablement aussi chère que celle de ce portfolio, mais j’en ai repris globalement le format général et celui des photos dans la page, ainsi que l’idée des très élégantes légendes en petites majuscules, positionnées en milieu de page, tout en choisissant une typo plus sobre. L’impression des trente-trois photographies en bichromie avec un vernis sélectif est parfaite, à partir d’une photogravure encore classique (il n’y avait pas alors de Ctp), réalisée sous le contrôle de l’imprimeur. Le seul défaut du livre réside dans sa couverture qui sur un plan à la fois graphique et physique n’est pas à la hauteur du reste. Il n’y avait pas assez d’argent pour réaliser un livre hardbound, et je n’ai sans doute pas bien su négocier le choix d’une couverture souple un peu plus classieuse (mais je crois me souvenir que la carte qui sert de couverture au portfolio d’Emmet Gowin, avec une main très ferme, n’était pas disponible en France et coûtait excessivement cher).

Les Buttereaux entre l’océan et le Grand Barachois, Miquelon
© Thierry Girard 1993

Le livre est tiré à 1 200 exemplaires (plus un bon cent supplémentaire que se réserve l’imprimeur, très fier de l’ouvrage qu’il souhaite utiliser pour sa promotion, et dont je récupérerai la plus grande partie quelques années plus tard lorsque l’imprimerie Bahy cessera malheureusement son activité). 950 exemplaires partent sur l’archipel, 50 sont réservés à la presse, il m’en reste 200. J’en dépose quelques-uns à la librairie La Chambre claire, et ce sont sans doute les seuls qui ont été vendus en librairie en métropole. Autant dire que l’ouvrage est rare et collector, et que, à défaut de pouvoir aller jusqu’à Saint-Pierre-et-Miquelon (mais combien en reste-t-il réellement sur place ?), on peut toujours s’adresser à ma galerie, ou à moi-même directement. J’ai, jusqu’à une époque récente, largement puisé dans mes stocks, mais il m’en reste désormais trop peu pour être généreux.

En longeant la côte nord de l’île depuis l’étang des Goëlands jusqu’à l’étang Freckel, Saint-Pierre © Thierry Girard 1993

Bibliographie :

Langlade, Miquelon, Saint-Pierre
texte et photographies de Thierry Girard,  Centre culturel de Saint-Pierre-et-Miquelon, 1994.
30 x 36 cm, 64 pages, 33 photographies noir et blanc.
Imprimé chez Bahy à Wittenheim, Haut-Rhin.

Petra
photographies d’Emmet Gowin, texte de Philipp C. Hammond, Pace/MacGill Gallery, New York, 1986.
28 x 36 cm, 40 pages, 15 photographies en quadrichromie.


Extrait du portfolio d’Emmet Gowin.

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