Première chronique indienne

Je suis parti en janvier 2010 sur les traces de Pierre Loti en Inde. Première partie d’un périple que j’ai poursuivi en 2011 et qui fera l’objet d’un nouveau billet ultérieurement. À l’instar du voyage précédent en Chine sur les traces de Victor Segalen, ce nouveau travail ne peut s’entendre ni se voir comme l’illustration fidèle et anecdotique d’un parcours dont je respecterais en tout points la géographie et la chronologie. Il m’importe avant tout, plus que les lieux et les faits, de privilégier l’idée d’une sorte de compagnonnage intellectuel avec ces écrivains qui me servent de guide et de prétexte : Loti ne m’oblige à rien, il m’accompagne.

Le quartier des pécheurs à Pondichéry © Thierry Girard 2010

Cela dit, la lecture de L’Inde (sans les Anglais), le livre que Loti écrivit au retour de ce périple,m’a profondément troublé. Je connaissais la qualité de l’écrivain, je ne soupçonnais pas à ce point sa qualité de voyageur “humaniste“ traversant un monde étranger —et souvent bien étrange— avec très peu de préjugés et un réel souci de l’Autre. Dans l’éternel et fratricide débat entre les thuriféraires de Segalen et ceux de Loti, autant je m’accorde avec les uns pour louer la haute intellectualité et l’extrême sophistication littéraire du premier, autant j’abonde avec les autres pour reconnaître que derrière la singularité du second se cache une âme qui n’est pas seulement “sensible“, au sens romantique du terme, mais qui est aussi très en empathie avec le monde. Segalen, qui vit sa confrontation avec la Chine à la fois comme une confrontation intellectuelle avec la Grande Histoire et comme une confrontation physique avec l’immensité du paysage, ne se soucie guère —ou avec une réelle condescendance— de la “piétaille chinoise“. Par contre, Loti est vite rattrapé par la dureté et la prégnance du Réel, même s’il commence lui aussi son voyage sous le signe de l’Imaginaire, mais façon Marco Polo —la beauté des hommes et des femmes, l’or, les pierreries et les soieries, les paysages édéniques, les palais mirifiques et les maharajas improbables. Le rappel violent du Réel se fait à lui par l’irruption soudaine et la vision d’une famine terrible qui sévit alors en Inde. Sans perdre en rien de la beauté de son écriture (au contraire, même), son récit prend alors un ton et une épaisseur qui ne sont pas sans évoquer par exemple Albert Londres :
« Du reste, elle augmente d’heure en heure, l’invasion des affamés ; c’est comme une marée funèbre, qui monterait de la campagne vers la ville, et les chemins dans la plaine sont jalonnés de ceux qui meurent avant d’arriver aux portes.
En face d’un marchand de bracelets, qui mange des crêpes toutes chaudes, une femme vient de s’arrêter suppliante, un spectre de femme, serrant sur ses mamelles sèches et sur ses os de poitrine un petit nourrisson-squelette. —Non, il ne donnera rien le marchand, et même il dédaigne de regarder. —Alors elle s’affole la mère au sein tari dont le petit va mourir, et ses dents se desserrent pour un long cri de louve.

Pierre Loti, l’Inde (sans les Anglais).

Thangippa et son petit-fils Shiva, Varanadu dans les Backwaters, Kerala © Thierry Girard 2010
[ Au bord de la rivière Varanadu qui se jette dans les Backwaters, tout un village est sous l’emprise d’une usine de liqueurs qui pollue sans vergogne l’eau et l’air. La première est morte (plus de poisson pour les pécheurs), le second est irrespirable. Dans ce village à la population modeste, 67 cas de cancer ont été notés sur les cinq dernières années. Thangippa souffre d’un cancer de la peau.]

Le voyage dont je viens d’effectuer une première partie —110 ans exactement après celui de Loti— se nourrit comme le précédent de cette ambivalence entre le voyage rêvé et le voyage vécu ; et s’il se réfère explicitement à mes travaux antérieurs en Asie —au Japon et en Chine—, j’y ai retrouvé également quelques sensations anciennes vécues en Afrique, il y a bien longtemps. Comment dire ? Il y a dans cette partie sud de l’Inde (Tamil Nadu et Kerala) une tropicalité qui génère des paysages, des comportements, un rapport au temps et aux choses qui évoquent tout autant l’Asie du Sud-est que certaines parties côtières de l’Afrique de l’Est ou de l’Ouest ; ne serait-ce que par la peau très sombre de la plupart des habitants qui marque leur origine dravidienne, mais aussi par un (faux-)semblant d’aménité insouciante et de grâce exquise qui distinguent les Indiens du Sud de ceux du Nord.

À l’aube dans les Backwaters, Kerala © Thierry Girard 2010

Au crépuscule dans les Backwaters, Kerala © Thierry Girard 2010

Évoquer L’Inde mystérieuse relève du poncif. Mais au-delà du cliché, je ne pense pas avoir jamais abordé un nouveau projet avec autant d’incertitude concernant ma compréhension à venir de ce pays et donc la manière dont j’allais pouvoir construire mon objet photographique. Je dois avouer qu’à défaut de mystère j’ai du faire face à une complexité qui, une fois dissipées les premières impressions avenantes et faciles, s’est même renforcée.  Certes, dès le saut de l’avion, l’Inde commence par se montrer généreuse, trop généreuse, en dépliant d’emblée sous vos yeux, tel un leporello de cartes postales, tous les clichés auxquels on s’attend. Il faut alors batailler ferme contre cette apparente facilité à laquelle on ne peut toujours résister, mais dont l’attrait s ‘épuise bien vite. Et tenter de rattraper, d’organiser quelque chose qui ne cesse de fuir et de se cacher derrière cette théorie d’images toutes faites qui sont autant de masques avec lesquels l’Inde aime nous jouer et nous berner.

Mamallapuram, Tamil Nadu © Thierry Girard 2010

Mère et filles, Pondichéry © Thierry Girard 2010

Tranquebar, Tamil Nadu © Thierry Girard 2010

Mamallapuram, Tamil Nadu © Thierry Girard 2010

Alors commencent les questionnements, jour après jour, étape après étape, situation après situation. Comment saisir l’Inde intellectuellement, sachant que tout jugement, toute tentative d’analyse peuvent être rendus caduc dans l’expérience qui suit ? Comment saisir l’Inde photographiquement lorsque les grilles esthétiques, voire les protocoles de prises de vue auxquels on est habitué, s’avèrent défaillants dans un premier temps et nécessitent d’être adaptés ? Ainsi du paysage, qui n’existe pas, que je n’ai pas trouvé, ou pas tel que je l’espérais, du moins les premières semaines, avant que je fasse mon deuil d’un certain désir d’organisation de l’espace et que j’accepte la monotonie des paysages de plaines, de campagnes ou de forêts, et les paysages urbains aussi peu structurés, tels des villages sans fin et sans grâce qui ont poussé au petit bonheur la chance.

Kanyakumari (Cap Comorin), Tamil Nadu © Thierry Girard 2010

Le quartier des pécheurs à Chennai, Tamil Nadu © Thierry Girard 2010

D’autres questions. Ainsi de la religion, et de l’hindouisme avant tout : comment dire ces foules de pèlerins rencontrés sur la route, et qui marchent parfois pendant des semaines pour se rendre à un temple précis ou à un lieu sacré. En ce mois de janvier où les fêtes religieuses sont très nombreuses, j’en ai rencontré des milliers, qui à pied, souffrant toutes les avanies du corps et de l’âme, qui en minibus bondés et couverts de couronnes de fleurs ou en 4×4 fonçant sur d’étroites routes de montagne —les drapeaux de la secte claquant au vent—, des milliers telle une armée de gueux hallucinés montant vers je ne sais quel front. Tout cela pour rencontrer les Dieux, non pas leur simple image ou leur représentation, mais le Dieu lui-même, de pierre mais vivant, dans une confrontation directe et hystérique de leurs regards respectifs. Voir le Dieu et être vu par lui. Le faire, pour certains, douze fois, vingt fois, jusqu’à ce que le corps s’épuise définitivement du carcan de la chair.

Pèlerin portant l’irumudi et se rendant à pied d’Hyderabad au temple de Sabarimala dans la montagne du Kerala (1200 km effectués en 30 jours de marche) © Thierry Girard 2010

« Je n’ai pas toujours trouvé dans les rites indiens une telle paix, humble et humaine. Ce serait plutôt le contraire. On voit souvent des choses immondes. La visite de toute une série de temples splendides dans le Sud, de Madras à Thanjavur, une douzaine d’étapes extraordinaires, est altérée par la vue de la foule qui entoure les temples et de leur dévotion avilie » (Pier Paolo Pasolini, L’Odeur de l’Inde).

Je serais tenté de penser la même chose, quitte à m’attirer des ennemis et à susciter quelques vilains reproches. Ce panthéon de dieux improbables aux multiples avatars (sans omettre l’habituel et passionnant dédoublement masculin-féminin) qui relègue le Panthéon grec à une modeste cour de village, s’il peut susciter une grande sidération intellectuelle à travers les épopées mythiques et les gestes que traduisent les magnifiques récits fondateurs du Mahâbhârata et du Râmâyana, s’avère dans la réalité immédiate du temple, de ses officiants, de ses brahmanes sourcilleux et de son peuple dévot, d’une violence quasi insoutenable. Ah ! Lorsque l’on tente de s’approcher de tous ces dieux mystérieux ou de ces lingams normalement cachés aux impurs et aux étrangers, et enfermés au creux de sanctuaires noircis de la fumée des bougies et des lampes à huiles, il me semble alors que l’on est bien loin de l’ascèse céleste du bouddhisme et que l’on est plutôt plongé dans un rituel profondément chtonien et quelque peu effrayant.

Dans le grand temple de Minakshi, Madurai, Tamil Nadu © Thierry Girard 2010

Il n’en fut pas toujours ainsi : il y eut aussi, à l’heure de l’office du soir, la grande sérénité du temple de Darasuram, au cœur d’un village paisible ; il y eut tel petit temple accroché à quelques rochers au bord de la mer du Bengale et dont la forme et la taille me rappelèrent ces marabouts qui jalonnent la côte atlantique du Maroc. Il m’arriva aussi, plus d’une fois, de goûter la paix des églises et des mosquées ; et je n’oublie pas alors que l’un des buts de Loti en venant en Inde était de retrouver, ou du moins questionner, sa foi perdue. Il espérait notamment trouver du côté des Théosophes et de leur syncrétisme religieux une réponse qui ne vint pas.

« Un ciel sans Dieu personnel, une immortalité sans âme précise, une purification sans prière…»
La formule énoncée, comme conclusion suprême, continuait de résonner pour moi lugubrement au milieu du silence, après l’entretien tombé.(…). C’était la maison de ces théosophes de Madras sur lesquels on m’avait conté de si merveilleuses choses ; bien que n’y croyant guère, j’étais venu quand même, en dernier ressort, leur quêter un peu d’espérance, et voici ce qu’ils m’offraient : la méthode glacée d’un bouddhisme déjà connu, la lueur de ma propre raison !…

Pierre Loti, l’Inde (sans les Anglais).

Nuit tombante, près du temple d’Airavateshwara, Darasuram, Tamil Nadu © Thierry Girard 2010

Ainsi de la question politique : l’Inde est une grande démocratie, certes, mais la corruption y est grande également, et le culte du chef et des notables locaux vaut bien celui de pays plus autoritaires —et dépasse même largement, dans l’affichage, ce que l’on peut trouver en Chine aujourd’hui. Chaque élection, chaque meeting est l’occasion d’une débauche insensée de panneaux et d’effigies à la gloire des “local heroes“. Sans compter la profusion de bustes et de statues, Gandhi bien sûr, mais surtout —du moins au Tamil Nadu— le très populaire Maruthur Gopalan Ramachandran qui fut Chief Minister de l’État de 1977 à 1987 après avoir accompli une carrière d’acteur et de metteur en scène. Il est d’ailleurs très souvent représenté maquillé, comme tous les acteurs indiens de cette époque.

Portrait de M.G. Ramachandran (date d’anniversaire de sa naissance), Srivangam, Tamil Nadu © Thierry Girard 2010

Statue de M.G.R., Bhuvanagiri près de Chidambaram, Tamil Nadu © Thierry Girard 2010

La préparation du meeting politique, Pudukuppam, sur la route entre Chennai et Pondichery © Thierry Girard 2010

Batalagundu, Tamil Nadu © Thierry Girard 2010
[La petite ville fête les 58 ans de I. Periyaswamy, député et ministre des transports de l’État du Tamil Nadu ]

Ainsi de la question sociale, celle des castes notamment, intrinsèquement liée à la question religieuse, à l’hindouisme ; question toujours vive, malgré les lois et les efforts de certains états et du gouvernement central ; et d’autant plus vive dans ce Sud dravidien longtemps méprisé par les Aryens ou les Moghols qui ont imposé tour à tour leur puissance et leur richesse. Parias, “Hommes sans nom“ et gens de peu, paysans et pécheurs qui trouvent notamment dans la sérénité du bouddhisme et dans le christianisme ­—qui prêche l’égalité entre les Hommes— une manière d’échapper à leur condition présente et surtout à leur infériorité millénaire. Au Kerala, près d’un quart de la population est chrétien, et lorsqu’on traverse les villages de Dalits, on aperçoit fréquemment le long de la route ces cimetières modestes où les tombes sont signalées par de simples petites croix de bois.

Kumily, Kerala © Thierry Girard 2010

Ainsi enfin de la question humaine, la plus importante, la plus insaisissable. Moravia écrivait dans L’Inde comme je l’ai vue que « L’Inde est un continent dans lequel les esprits humains surtout sont dignes d’intérêt ». Les esprits évidemment, mais les corps aussi. J’évoquais plus haut la grâce exquise des corps déambulant, grâce qu’il me fallût quelque temps pour repérer, tant elle semblait noyée dans un maelström humain que rien ne semblait pouvoir endiguer et d’où surgissait par intermittences, qu’il s’agisse de la rue ou des temples, le dévoilement d’une brusquerie, d’une violence latente, à peine tapies derrière l’élégance des êtres et des formes. Même si la pièce qui s’y joue n’est pas tout à fait semblable, cette théâtralisation de la rue m’a ramené de fait vers une proposition esthétique dont s’est nourri mon travail au Japon, et qui est celle de l’Ukyo-e. Ce terme qui signifie « les images du monde flottant » évoque notamment les estampes d’Hokusai et d’Hiroshige, mais il a aussi une acception philosophique qui mêle le sentiment d’impermanence de toutes choses à une approche plus profane de la beauté éphémère et des plaisirs de la vie : « Vivre uniquement le moment présent (…), ne pas se laisser abattre par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître sur son visage, mais dériver comme une calebasse sur la rivière, c’est ce qui s’appelle ukiyo » (Asai Ryoi, Les Contes du monde flottant, 1665). Cela dit, si ce sentiment est profondément inscrit dans les deux cultures, autant les Japonais le vivent et l’expriment comme une forme de jouissance exquise de la brièveté des choses, mais aussi de leur récurrence ; autant les Indiens cherchent avant tout à s’en défaire afin de parvenir plus rapidement à une forme d’émancipation de la condition humaine. Moravia explique bien comment, là où la plupart des civilisations se retrouvent dans une terreur commune de la Mort, l’Inde rajoute une seconde terreur, une terreur de la Vie. Il cite Albert Schweitzer : « (…) l’homme [indien] ne s’intéresse pas au monde et considère la vie terrestre soit comme une comédie à laquelle il est tenu de participer, soit comme un absurde pèlerinage à travers le Temps jusqu’à sa propre demeure dans l’Éternité ».

Sacrifice pour la fête de Pongal, Thambepettai, Tamil Nadu © Thierry Girard 2010

Alors, comment apprécier ici, en Inde, le sens de cette chorégraphie humaine : derrière l’élégance, quelque tragédie ontologique ? Au-delà des apparences du monde flottant et d’un certain mimétisme, le mystère de l’Inde peut-il sourdre et surgir de ces scènes ordinaires ? Je pose des hypothèses, je n’ai pas de réponses toutes faites, seulement des glissements de sens entre les images à guetter.

Madurai, Tamil Nadu © Thierry Girard 2010

Près de la gare routière, Tanjore, Tamil Nadu © Thierry Girard 2010

Vadalur, Tamil Nadu © Thierry Girard 2010

Et me voici donc désormais comme il y a quelques années, au retour de mon premier voyage sur les pas de Segalen en Chine : d’un côté, sur ma table, une première boîte de tirages ; de l’autre, des planches-contacts avec encore quelques énigmes à trouver. Et dans le processus de mise en forme de ce travail, ce jeu habituel qui consiste à privilégier un principe de continuité chronologique et géographique—en espérant que ça fonctionne, que ça fasse sens—, de manière à établir un premier état, une proposition, une réécriture de ce voyage qui puisse s’apprécier comme la chronique d’un voyage profane dans une terre mystique.

Repères bibliographiques :

Pierre Loti, L’Inde (sans les Anglais), Phébus libretto, 2008.

Pier Paolo Pasolini, L’Odeur de l’Inde, Denoël, 1984.

Alberto Moravia, L’Inde comme je l’ai vue, Flammarion, 1963.

Dans le numéro 18 (juin 2009) du Bulletin de l’association pour la Maison de Pierre Loti, numéro consacré à Loti en Inde, j’ai fait un article sur Loti photographe, article intitulé : « l’artiste, c’est Loti ».

© Thierry Girard pour le texte et les photographies (texte revu en avril 2012).


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