Arles 2010 : quelques bonheurs dans une pléthore d’images.

Arles 2010 © Thierry Girard

Le rhinocéros rose qui a fini dans la fontaine de la place de la République n’était pas finalement le mastodonte « lourd et piquant » qui nous était promis. La seule chose vraiment « lourde » de ces Rencontres 2010, c’était le nombre pléthorique des expositions, même si en bon petit soldat j’ai réussi à presque tout voir en trois jours ; et le seul oubli que je regrette vraiment, c’est l’exposition consacrée à Paolo Woods, malencontreusement zappée lors de mon ultime cheminement. Bon, je l’admets, je suis passé parfois un peu au pas de course ! Mais ce n’était que pour mieux disposer de mon temps pour les expositions qui le méritaient vraiment. Et c’est bien là le problème des Rencontres d’Arles aujourd’hui, ce choix vers toujours plus d’images à montrer qui engendre de fait des expositions inégales et empêche vraisemblablement l’avènement d’expositions majeures qui nécessiteraient des budgets et un commissariat dignes de ce nom. Encore que l’argent ne manque pas, ne manque plus. Nous sommes loin de la quasi-faillite d’une époque pas si lointaine et ce qui s’annonce dans un futur proche ne peut que nous rassurer sur la pérennité des Rencontres. Mais j’ai tendance à considérer qu’avec le même budget, on pourrait faire un peu moins d’expos mais plus majeures : plus lourd et plus piquant en quelque sorte.

Par ailleurs, est-ce l’air du temps et les effets de la crise qui rendent un peu plus solidaires les acteurs du milieu photographique ? Il m’a semblé, notamment à la lecture des critiques dans la presse et sur le web, que si personne n’osait écrire que ce cru 2010 resterait mémorable (loin s’en faut), je n’ai pas lu non plus de papiers vraiment assassins —Ah, l’époque où l’on se précipitait sur Libé ou sur le Monde dès le lendemain du vernissage pour savoir à qui était destiné le bonnet d’âne ! Cela dit, plus il y a d’expos, plus chacun trouve son ou ses petits bonheurs et passe par pertes et profits ses ires et ses déceptions… On a alors, comme cette année, des Rencontres certes consensuelles, mais un peu molles. Et il me semble, pour en revenir à la question de la “critique“, que les propos lus étaient plutôt de cette teneur, mettant en avant la poignée d’expos qui ne pouvaient pas fâcher et sur lesquelles tout le monde pouvait s’accorder, et n’insistant pas sur ce qui pouvait susciter si ce n’est quelque polémique, du moins quelque utile interrogation. Il y eut même sur un site web, que j’apprécie beaucoup par ailleurs, un côté un peu brosse à reluire dans les éditos… Sans doute que face à l’adversité, à la crise, aux menaces diverses qui pèsent sur la “profession“ et que le discours du Ministre, plutôt bien accueilli, ne suffit pas à dissiper, on préfère entonner : « Tout le monde, il est beau ; tout le monde, il est gentil ».

L’UPC donne le ton…Arles 2010 © Thierry Girard

J’ai laissé passer trois bonnes semaines avant de faire le bilan de mes bonheurs et de mes déceptions, et finalement mes impressions initiales n’ont guère été modifiées. Dans ma première poignée de bonheurs on trouve Giacomelli, la collection Marin Karmitz, Sluban, Shoot (la photographie existentielle) et la soirée consacrée au film sur Vik Muniz ! En écrivant cela, j’ai le sentiment que la majorité de ceux qui sont passés par Arles seront d’accord avec moi. C’est sur le reste sans doute que ça coincera !

Mario Giacomelli au Méjan. Rien à redire. La plus belle rétrospective que j’ai jamais vue de son œuvre (si ce n’est une exposition ancienne au palais de Tokyo, mais que je ne saurais plus vraiment décrire). Grande qualité et grande uniformité des tirages présentés, ce qui est loin d’être toujours le cas, notamment dans les foires où certains galeristes vendent le banc et l’arrière-banc des tirages de M.G. La grande vertu de cette rétrospective, c’est de montrer des séries “complètes“, dans l’ordre et avec le nombre d’images que souhaitait Giacomelli. Ce qui permet aussi de découvrir des images, peut-être pas inédites, mais en tout cas moins connues ; et j’avoue pour ma part avoir découvert ici ou là quelques joyaux qui m’ont laissé pantois. Dans les premières photographies (La Fille du pêcheur), dans la série sur Lourdes ou celle intitulée La Mort aura tes yeux, et bien évidemment dans la magnifique série sur Scanno, ce petit village italien sur lequel Giacomelli a beaucoup travaillé. Sans oublier certains paysages magnifiques, que je ne connaissais pas, la série À Silvia (1987), et surtout les dernières séries faites peu de temps avant son décès : Tout comme la Mort (1999) et Retour (1999-2000).
On retrouve tout cela dans le livre très complet, édité chez Actes-Sud où malheureusement les blancs sont trop blancs et les noirs trop noirs —comme cela arrive souvent dans les publications sur Giacomelli—, alors que l’on voit bien sur les beaux tirages présentés que le blanc est “cassé“ et que le noir n’est pas opaque.

Cette tension du noir et du blanc, du blanc comme petite flamme de vie dans l’obscurité sans fin d’un monde dont le soleil se serait définitivement absenté, on la retrouve avec bonheur dans la très belle exposition consacrée aux Transsibériades de Klavdij Sluban. J’avais vu récemment l’exposition De Transverses à Transsibériades qui était présentée à la base sous-marine de Bordeaux dans le cadre du festival Itinéraires des photographes voyageurs —c’en était d’ailleurs l’exposition phare—; et si j’avais, une fois de plus, apprécié la très grande qualité du travail de Klavdij, dans une large sélection qui permettait là aussi de découvrir ou redécouvrir des images moins connues, j’avais été agacé par un éclairage de loupiotte spot et trop “chaude“, qui ne faisait qu’inutilement accentuer une atmosphère de fin du monde déjà bien entretenue par les cimaises noires de la base sous-marine. Au détriment de la chair de l’image, de sa qualité plastique, de la subtilité des demi-teintes. Rien de tout cela en Arles : le magasin électrique du Parc des Ateliers est lumineux à souhait et les magnifiques tirages digigraphiques au charbon concoctés par Picto donnent à ce travail une ampleur jamais vue auparavant. La numérisation permet d’augmenter la taille habituelle des tirages de Sluban sans perte de matière. Au contraire même, puisque toute la richesse de négatifs “délicats“ à tirer s’en trouve bonifiée. Malheureusement pour Sluban, le magasin électrique se trouve tout au bout des Ateliers Sncf et, sous la chaleur arlésienne, malgré les petits véhicules électriques mis à la disposition du public, on sentait bien que d’aucuns hésitaient à affronter la canicule et la distance. Et les autres expositions de l’Atelier 24 n’invitaient pas forcément au déplacement, qu’il s’agisse de l’exposition auto-promotionnelle de Picto ; de l’exposition arty des invités de Patrick Bouchain, un peu vaine et prétentieuse ; ou de l’exposition rigoureuse, intelligente mais un brin chiante de François Deladerrière sur Nice et la Savoie, où il manque toujours le détail, le jeu de lumière qui font basculer l’image dans autre chose que la simple objectivité documentaire —du coup, on accordait plus d’intérêt aux représentations de gravures anciennes qui avaient servi de référence qu’aux photographies contemporaines. L’exposition est accompagnée d’un beau livre, également édité chez Actes-Sud.

Après les Transverses de Sluban, restons dans les méandres des parcours silencieux avec Traverses, la collection photographique de Marin Karmitz, qui bénéficie d’une très belle scénographie dans l’église des Frères Précheurs. Ambiance semi-obscure et labyrinthique qui sied aux œuvres présentées. Cette exposition aurait eu tout à fait sa place dans l’édition 2009 des Rencontres, puisque nombre des artistes élus dans cette collection étaient déjà présents l’année dernière (Michael Ackerman, Antoine d’Agatha, Anders Petersen, Dieter Appelt, Gotthard Schuh), et que les autres auraient très bien pu y être (Annette Messager, Christian Boltanski, Johan Van der Keuken, Chris Marker, Christer Strömholm, Larry Fink etc.). Ce qui est remarquable, c’est à la fois la cohérence globale de la collection, d’une génération d’artistes à l’autre, la non-distinction —bien notée par Christian Caujolle, le commissaire associé de l’exposition— entre photographie d’art et photographie documentaire ; et la fidélité de Marin Karmitz à ceux qu’il choisit, y compris les plus jeunes — J’ai cité Ackerman et d’Agatha, on peut citer aussi Faigenbaum dont le travail récent me laisse par ailleurs toujours aussi dubitatif…
Les chapelles de l’église accueillait des installations particulièrement réussies du couple Messager-Boltanski (chacun sa chapelle) ; les tirages de Van der Keuken étaient d’une belle élégance, l’ensemble consacré à Dieter Appelt absolument magnifique, et la maquette-accordéon
d’Half Life de Michael Ackerman joliment mise en valeur.

Michael Ackerman in Traverses. Arles 2010 © Thierry Girard
Dieter Appelt in Traverses. Arles 2010 © Thierry Girard

Quand à Shoot, ce fut sans doute l’exposition la plus inattendue, la plus intelligente et la plus ludique de ce cru 2010. Clément Chéroux, son commissaire, a fait un travail remarquable d’intelligence théorique autour de cette question du tir photographique dans les fêtes foraines qu’il assimile à un acte métaphorique existentiel et dont il nous fournit la preuve à travers plusieurs déclinaisons. Dans le catalogue des Rencontres, Chéroux écrit : « Le dispositif repose sur un étrange face-à-face entre le tir et la photographie, deux pratiques gémellaires comme en témoigne leur communauté de vocabulaire : shooter, viser, recharger, etc. Dans ce duel à mort naît pourtant une image. En regardant après coup son portrait, le tireur se trouve à son tour mis en joue. C’est sur lui-même qu’il fait désormais feu ». Dans les séries proposées, on peut distinguer trois ensembles : les photographies anonymes avec notamment cette série consacrée à Ria van Dijk, une batave ordinaire qui, sur plus de soixante années, accumule un nombre impressionnant de photographies de tirs réussis. On la voit vieillir année après année et, il me semble, devenir toujours plus “tueuse“. On la voit aussi devenir elle-même un phénomène de foire et être désormais entourée, à chacun de ses tirs —­elle a aujourd’hui près de 90 ans— de son fan-club !
Le deuxième ensemble regroupe des photos d’artistes, d’écrivains et d’intellectuels s’essayant au tir : Robert Frank, Delpire, Deleuze, Sartre et Beauvoir, Man Ray, HCB, etc. La liste est longue, mais la projection est rapide… Comme le tir.
Enfin, troisième ensemble, les artistes qui s’approprient le principe du tir, photographique ou non (ainsi, Nikki de Saint-Phalle tire sur des outres remplies de peinture qui, en crevant, libèrent le flot épais des couleurs sur une toile). À cet égard, les deux approches qui m’ont semblé les plus remarquables sont celle de Jean-François Lecourt qui se “flingue“ en tirant sur des polaroïds dont l’éclatement des pigments accentue la brutalité du geste ; et surtout celle de Rudolph Steiner qui est lui un adepte du tir “propre“ mais toujours précis, le mille de la cible étant la tête de l’artiste, et sans doute celle du spectateur puisqu’il nous vise autant qu’il se vise, genre tueur masqué surgi de l’ombre. La série s’intitule : Des images de moi, en train de me tirer le portrait (1997).

Détail d’une œuvre de Rudolph Steiner in Shoot. Arles 2010 © Thierry Girard

Oeuvre de Jean-François Lecourt in Shoot. Arles 2010 © Thierry Girard

L’expo se termine avec un vrai stand de tir photographique où chacun s’essaye, moyennant deux ou quatre euros —mais j’ai vu aussi des accros— à l’autoportrait dans le mille. Et il y a du monde à faire la queue pour le tir existentiel…

Arles 2010 © Thierry Girard

La dernière pépite est un film, celui que la cinéaste Lucy Walker a consacré à l’opération menée par Vik Muniz sur la plus grande décharge du monde près de Roi de Janeiro. Ce film, Wasteland —dont la matière filmique va bien au-delà du film documentaire traditionnel— retrace depuis sa genèse jusqu’à son achèvement une véritable geste artistique dont au départ personne, y compris l’artiste, ne soupçonne qu’elle prendra une telle ampleur en changeant à ce point la vie de ses protagonistes : en l’occurrence, des cataderos, ces ramasseurs de déchets “recyclables“ (c’est très important dans l’histoire) qui sont en quelque sorte les héros de cette aventure. Au départ simples modèles, prétextes, puis peu à peu acteurs et co-créateurs des œuvres de Vik. Leur vie est évidemment, pour la plupart d’entre eux, bouleversée par cette expérience ; leur jugement sur l’art contemporain est radicalement transformé, mais on peut dire aussi que l’œuvre de Muniz prend de ce fait une autre épaisseur et que notre propre regard sur l’artiste s’est lui-même bonifié. Nous sommes, avec ces portraits de cataderos qui posent en Marat assassiné dans sa baignoire, en Madone avec ses enfants, en repasseuse de Degas etc., bien loin des Marylin post-warholiennes en chocolat ou en confiture. Là, dans un immense hangar, les cataderos participent à la création de leurs propres portraits avec les déchets qu’ils ont eux-mêmes ramassés. La mise en forme se fait à partir de la projection d’une photo sur le sol et d’un dessin, d’une esquisse de Muniz. On regrette même que les œuvres originelles, photographiées par Muniz pour en faire l’œuvre définitive, soient après coup détruites, tant elles sont magnifiques.
À moins qu’il ne sache parfaitement jouer les faux naïfs, il m’a semblé que Vik Muniz était parfois dépassé par les conséquences de sa belle idée, comme s’il avait mis en marche une machine qui allait au-delà de ses espérances initiales. Il y a la geste artistique, il y a aussi le geste social puisque Vik Muniz remet à chacun une œuvre et que les bénéfices de la première vente aux enchères reviennent aux
cataderos ; ou du moins, à l’association, au syndicat des ramasseurs de déchets dont le sympathique leader (le Marat du film) semble désormais promis à un bel avenir syndical et politique. À la Lula ? La projection se termine avec une standing ovation méritée, en présence de l’artiste et de la cinéaste.

François Hebel, Lucy Walker, Vik Muniz et X. lors de la soirée du 9 juillet. Arles 2010 © Thierry Girard

Dans une autre poignée de petits bonheurs, on peut inscrire la découverte de l’œuvre secrète d’Ernst Haas. Des photos prises en passant, entre deux commandes, comme en font tous les photographes. Mais là où le photographe professionnel avait fini par lasser à force d’effets et de sucreries photographiques, le photographe amateur (au bon sens du terme) nous surprend et nous réjouit. Il y a là quelques vrais petits chefs-d’œuvre. Le catalogue fait allusion à Eggleston ou Meyerowitz, mais les nombreuses photographies faites à New York ou à Chicago avec des ombres, des reflets, des compositions complexes, me font surtout penser à Saul Leiter. Et puis un magnifique paysage nocturne, Western Skyes motel, Colorado (1978) que j’aurais bien aimé pouvoir emporter sous le bras.

Reflet arlésien dans Western Skies Motel d’Ernst Haas. Arles 2010 © Thierry Girard

Quelques autres pépites également dans la collection Polaroïd, en péril ! Comme l’indique le titre de l’exposition. Une collection unique et formidable dont une partie est en dépôt au musée de l’Élysée à Lausanne, mais qui pourrait être vendue aux enchères prochainement.

I’m a cliché, sous-titrée échos de l’esthétique punk, est loin d’être une mauvaise exposition, même si son bazar punko-rock’n roll nous attire plus par la nostalgie qu’il génère de ces années où nous étions « beaux et stupides » —pour reprendre une phrase récente, mais désormais célèbre de Mick Jagger— que par tout ce qui est accroché sur les murs ; malgré les Mapplethorpe, malgré les Tillmans, malgré etc. De fait, le bonheur ce fut surtout de pouvoir entendre et voir —et le plaisir est là sans fin— Lou Reed, Nico, le Velvet, Patti Smith et les autres…

Films d’Andy Warhol : Lou Reed and Nico in I’m a cliché. Arles 2010 © Thierry Girard

Dans l’exposition I’m a cliché. Arles 2010 © Thierry Girard

La sélection du Prix Découvertes et du nouveau Prix de la Fondation Luma pouvait laisser perplexe. Outre le fait que la présentation des nominés lors de la soirée du 9 juillet a suscité moult sifflets et un début de bronca —il est vrai que certaines œuvres, privées de leur contexte physique, ont du mal à passer à la projection—, que venait faire Hans-Peter Feldmann, qui est un artiste de renommée internationale, dans cette sélection ? Quid aussi de Leigh Ledare qui fut la révélation “scandaleuse“ d’Arles 2009 et qui n’est, en tout cas pour les habitués des Rencontres, plus une découverte ? Il est par ailleurs intéressant de noter que les choix opérés par des conseillers proches de la Fondation Luma, invités et désignés à ce titre, étaient globalement très orientés vers des artistes qui utilisent la photographie plutôt que vers des photographes stricto sensu. C’est une indication utile pour apprécier la politique à venir de la fondation, dans son futur centre d’art conçu par Frank O. Gehry —et dont la maquette définitive a été dévoilée pendant les Rencontres—, et la manière dont elle risque de peser sur les choix artistiques des prochaines Rencontres. Comme s’il fallait s’attendre à une nouvelle partition des tâches entre Perpignan et Arles : au premier, le reportage pur et dur, étendu à la photographie documentaire un peu plus artistique ; au second, le fonds de commerce des galeries, musées et centres d’art contemporain. Cela dit, comme c’est le public qui a voté («Ah, c’est difficile la démocratie !» dixit François Hebel), c’est le travail le plus classiquement photographique et le plus dans la tradition documentaire qui l’a emporté, celui de Taryn Simon, jeune photographe new-yorkaise de 35 ans, qui a photographié sur les lieux de leur “supposé“ crime d’anciens condamnés aujourd’hui innocentés. On sait combien cette question de “l’injustice“ est cruciale aux Etats-Unis et constitue un véritable enjeu politique (à propos de ce travail, on peut lire ce bel article sur un blog hébergé par Culturevisuelle.org).
Après le coup bas de Martin Parr qui a fait passer l’année dernière un photographe rural et lithuanien surgi de nulle part et au nom impossible, je conseille désormais aux organisateurs d’interdire aux futurs nominateurs de présenter tout ce qui ressemble de peu ou de prou à de la photographie classique s’ils veulent enfin faire passer leurs “artistes“. Ou alors, supprimons le vote du public ! Cela dit, un grand merci à Hans-Ulrich Olbrist et à Philippe Parreno qui, outre le parrainage de Taryn Simon, nous ont permis de découvrir la très belle série de H.P. Feldmann intitulée
100 ans ! En fait, 101 portraits (ça commence à 8 jours) de personnes plus ou moins proches de l’auteur —pour une fois, c’est lui qui photographie— et qui représentent tous les ages de la vie.

Et le duo avait décidément la bonne pioche puisque la prix de la fondation Luma, doté comme le premier de 25 000 euros, est allé également à l’un de leurs choix, Trisha Donnelly, sur laquelle je n’ai absolument rien à dire ! J’ai dû passer trop vite… Dans son texte de présentation, Olbrist précise que « sa démarche semble puiser dans l’aspect opaque et l’incommunicabilité de Bas Jan Ader » !??? Ceux qui peuvent éclairer ma lanterne, bien opaque en l’occurrence, sont priés de se faire connaître. Trisha Donnelly a en fait été « élue » par le duo d’artistes suisses Fischli & Weiss, amis d’Olbrist et de Maja Hoffmann (directrice de la fondation Luma), en quelque sorte la Zurich Connection… Ça sent le copinage !
Par ailleurs l’expo du duo suisse était à la hauteur de leur réputation, mais vu le nombre et la petitesse des tirages présentés, j’aurais préféré voir ce travail dans un autre contexte que celui d’Arles. Certains travaux qui méritent une attention soutenue sont desservis par le trop grand nombre d’expos et d’images à voir.

Que dire de plus, rapidement, alors que ce billet est déjà trop long ? Sur la promenade argentine ? À tout seigneur, tout honneur, Leon Ferrari, Lion d’or à la biennale de Venise en 2007 pour son œuvre marquée par son opposition radicale à la dictature qui sévit dans les années 70 en Argentine; par son anticléricalisme forcené et par, sinon son antiaméricanisme, du moins sa haine de George W. Bush et de ses acolytes ; rien qu’on ne puisse lui reprocher en somme, au contraire. Cela dit, c’est quand même un art du bazooka, même si l’on rit souvent (surtout pour les blagues ou les photomontages anticléricaux et purement mécréants), tout en se disant par ailleurs devant telle allusion à Videla, Astiz ou les autres : « Ah, quelle horreur ! Ah, les salauds ! Well done Leon».

Il y a certes beaucoup à voir dans cette œuvre multiple (photomontages, dessins, sculptures), du meilleur et parfois du moins bon, y compris des choses plus poétiques comme ces photographies de nus sur lesquelles sont écrits en braille des poèmes comme Union libre de Breton. Des photographies à toucher et à caresser pour les lire.

A sweet joke by Leon Ferrari. Arles 2010 © Thierry Girard

Le reste de la promenade argentine se décline en partie sous le signe d’une dictature qui hante encore les esprits et qui a fait, ne l’oublions pas, 30 000 morts : ainsi les portraits par Marcos Adandia des Mères de la place de Mai, vieillies mais dignes et magnifiques ; ainsi le travail conceptuel de Leandro Berra sur la question de l’identité, de l’exil, du fichier de police, de la disparition…

Quand aux déclinaisons plus contemporaines de la photographie argentine, elles me font beaucoup penser à certains avatars de la photographie espagnole actuelle… Ce qui m’a amené à accélérer le pas.

En fait, pour soulever les interrogations utiles que j’évoquais au début de cet article, il y aurait aussi beaucoup à dire, au-delà même de ce qui est proposé aux Rencontres, sur ce que celles-ci appellent les passages de témoin ; passages qui ne sont pas seulement ceux d’une génération à l’autre, mais qui sont aussi ceux d’une technique à l’autre, du numérique à l’argentique, et d’une esthétique à l’autre. Il y eut des débats en Arles à ce sujet, rue du Dr Fanton, mais finalement peu d’échos dans la presse. Il faut donc y revenir. Mais cet article est déjà trop long et je m’arrête là. Rendez-vous donc dans un prochain billet pour l’analyse d’autres expositions—témoins : ReGénération, les bons élèves des écoles d’art du monde entier ; les bons élèves également de la dernière promotion de l’école d’Arles ; les lauréats du Prix SFR ; mais aussi l’étrange attelage et bric-à-brac de l’exposition France 14 (The Depardon team) que l’on pourra utilement comparer (il s’agit des mêmes problématiques et globalement de la même génération de photographes, à quelques “anciens“ près) au travail rigoureux entrepris par l’association Diaphane qui montrait à la bourse du travail, Off festival, la politique de commandes et de résidences qu’elle mène en Picardie. Sans oublier les propositions documentaires que nous offre le Prix Pictet, le mieux doté de tous…

Autoportrait en l’église des Frères Précheurs. Arles 2010 © Thierry Girard


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