Petites scènes de la vie shanghaienne # 4

Retour à Shanghai après une trop longue absence. Je craignais de retrouver la ville profondément transformée par la frénésie de construction qui a précédé l’EXPO, mais c’est moins l’irruption de tours toujours plus nombreuses dans le ciel voilé de Shanghai qui m’a frappé que l’esprit de la ville, tournée plus que jamais vers la consommation à outrance, le luxe et la frivolité. Les prix s’en ressentent évidemment, la ville devient chère (même pour des Occidentaux), et la vie des shanghaiens modestes devient dès lors chaque jour plus difficile, jusque dans la nourriture la plus simple —même si l’on trouve encore, le matin à l’entrée du marché, une grande omelette toute chaude, roulée dans un papier comme une crêpe, pour seulement trois kuai (trente centimes).

De fait, il m’est apparu avec encore plus d’évidence que Shanghai était, métaphoriquement, la nouvelle Grande Prostituée, la Babylone de ce siècle, creuset de multiples influences, génitrice de pouvoir et de richesse, et séductrice couchant à ses pieds toute une nouvelle génération, cosmopolite, d’aventuriers de la vie. Pékin, qui n’est pas à l’écart non plus (loin de là même) de la fièvre consumériste, présente un tout autre visage, du fait évidemment de la proximité du Pouvoir, mais aussi parce que c’est une ville de longue tradition intellectuelle et artistique : à quelques exceptions près, la plupart des grands artistes, écrivains, intellectuels, universitaires etc. sont à Pékin. Ville du Pouvoir, mais aussi de sa contestation : « Tian An’men » hier, Liu Xiao Bo, Ai Weiwei et bien d’autres aujourd’hui. À côté, Shanghai apparaît avant tout comme une « viveuse »—à l’image de ce qu’elle fût jadis, au temps des Concessions—, ce qui en fait son charme, indéniable, et sa limite ! Mais on peut aussi considérer, plus prosaïquement, que Shanghai is a true fashion victim.
Un adage dit : « À Shanghai il n’y a pas d’hommes, à Pékin il n’y a pas de femmes ».  Shanghai  est une ville « féminine », pour le meilleur et pour le pire ; la place et l’importance des femmes y sont prépondérantes.Pour le meilleur, considérons que les femmes, qui incarnent globalement en Chine la vertu de l’avenir, trouvent en cette ville le lieu privilégié de leur séduction et de leur intelligence. Du coup, le choix que j’ai opéré précédemment d’aborder photographiquement la ville à partir de portraits de jeunes femmes ne s’en trouve que plus justifié.

Shanghai 2008 © Thierry Girard

Tryptique n°6 : portrait de Na Xiaozhang

[22 ans. Employée dans un laboratoire photographique. Originaire de la province de l’Anhui, elle vient d’arriver à Shanghai et elle trahit, par son physique, son teint hâlé, sa démarche, sa façon de parler, le côté rustique de la petite paysanne qui faisait les marchés il y a encore quelques semaines. L’entraide familiale lui a permis de trouver tout de suite cet emploi ainsi qu’une chambre chez sa cousine qui est mariée avec un imprimeur lui aussi originaire de la même province. Elle est censée apprendre l’anglais pour servir d’intermédiaire et de traductrice entre la clientèle étrangère et les opérateurs. Sa cousine qui est comptable et qui est âgée de 26 ans vit dans une belle résidence sur Long Hua Xi Lu.]

Mais pour ce séjour de trois semaines, je ne voulais pas seulement compléter le travail amorcé en 2007 et 2008 et qui se résume à une dizaine de triptyques (portraits et paysages urbains). Je souhaitais également étendre ma réflexion sur cette ville et ses habitants en essayant de travailler sur ses limites. Certes, il est difficile de savoir quelles sont les limites (même administratives) d’une telle ville, d’autant plus qu’elle ne cesse de s’étendre pour loger ses 20 ou 25 ou plus millions d’habitants, s’accaparant de fait des campagnes, des villages, des bourgs, vite absorbés et noyés dans un paysage qu’on croirait parfois sorti de quelque bande dessinée futuriste et nous projetant dans un monde entièrement minéral et bétonné.

Mais de même que Mark Power a choisi de traiter le limes de Londres en se basant sur le célèbre plan A to Z, il m’est apparu assez pertinent de m’en remettre aux lignes du métro shanghaien qui a considérablement étendu son réseau ces trois dernières années (en relation bien sûr avec l’Exposition universelle). Outre la ligne circulaire, ce sont aujourd’hui dix lignes qui s’éloignent toujours plus du centre pour desservir les espaces les plus divers : parfois le métro suit la progression de la ville, parfois il la précède, la gare toute neuve s’ouvrant alors sur un espace vierge et non construit, ou sur des structures urbaines plus anciennes, s’annonçant alors comme le signe et la menace d’un changement radical à venir.

11 novembre. Au bout de la ligne 7, direction nord-ouest.

Ce qui est passionnant, c’est que chaque bout de ligne nous a raconté une histoire différente : chaque jour fut une surprise ; et même mon assistant, shanghaien de naissance, ou mes interlocuteurs proches, ne savaient rien de ces terres “barbares“ vers lesquelles nous nous dirigions chaque matin. De fait, sur fond d’urbanisation intensive, on y trouve une grande diversité de situations paysagères, et aussi toutes les classes sociales, y compris les plus riches reclus dans leurs compounds. Avec cependant plus de non-shanghaiens que de shanghaiens, à l’instar de nos banlieues qui attirent d’abord les provinciaux de toutes sortes : des mingongs certes, cette main-d’œuvre servile d’ouvriers-paysans utilisée à vil prix pour l’édification du capitalisme immobilier chinois ; toutes sortes de travailleurs pauvres qui viennent tenter leur chance et exercer différents petits métiers, mais aussi une classe moyenne qui ne peut pas se payer les appartements de downtown Shanghai et qui trouve son bonheur dans de vastes espaces résidentiels en périphérie de la ville.

Mais en attendant de voir le résultat de cette nouvelle aventure photographique, les paysages à la chambre 4 x 5 et les portraits au moyen-format, voici quelques modestes snapshots, pris avec mon petit Leica numérique, making-off du travail et petites notules sur cette ville à la fois légère et léviathesque.

4 novembre. Ligne 1 nord.

Depuis le métro, en allant vers Fujin Lu Station, comme une promesse de paysage…

Chen HaiHong est un élève de Lin Lu, professeur et critique connu, ami de Jean Loh, mon galeriste à Shanghai. Il apprend vite le dur métier d’assistant : discuter avec les gens, les convaincre de se laisser photographier, prendre des notes sur chaque personne photographiée, porter le trépied avec la chambre, marcher beaucoup, oublier de déjeuner à midi…
En trois semaines, Hong aura perdu trois kilos, pris un teint hâlé et se sera surtout départi d’une certaine timidité, jusqu’à prendre parfois lui-même l’initiative d’une rencontre…

Chen HaiHong discute avec une femme que je viens de photographier au bord du carré de légumes qu’elle entretient au milieu d’un paysage en friche.

6 novembre. Ligne 5 sud.

Elle, est directrice d’un McDonald, et lui, responsable logistique d’une société de transport. On sent que le McDo ne va faire qu’une bouchée de la logistique. « À Shanghai, il n’y a pas d’hommes etc… ».

6 novembre. De la censure.

Vernissage dans une galerie de Shaoxin Lu dans la Concession française. Exposition de groupe sans intérêt majeur, si ce n’est la présence d’une artiste, Wu Meng, qui est aussi critique d’art, et qui présente trois photographies sur un mur, plus une vidéo sur un tout petit lecteur qu’elle passe discrètement de main en main parmi les visiteurs. Elle m’explique, sans s’appesantir, qu’il s’agit de la vidéo d’une performance qu’elle a faite devant le pavillon allemand de l’Exposition universelle ; la performance a été interrompue et la vidéo censurée (interdite de projection publique) parce qu’elles évoquent des « chinese situations » me dit-elle. Nous convenons de nous revoir.

Une semaine plus tard, j’ai rendez-vous pour la photographier chez elle. Son mari, Zhao Chuan, écrivain, critique d’art, directeur de troupe théâtrale, parle beaucoup mieux l’anglais et m’explique toute l’hypocrisie du régime à vouloir censurer des œuvres d’art qui relatent des situations, des histoires, des faits de société qui sont connus de tous pour avoir été repris par l’ensemble de la presse après avoir fait l’objet de buzz sur internet. Telle cette affaire d’une jeune femme qui a assassiné un hiérarque du Parti qui tentait de la violer, et qui, après une vaste mobilisation sur internet, a pu bénéficier du droit de plaider la légitime défense. Histoire qui est arrivée jusque chez nous, puisque je l’ai lue également sur internet.
J’apprends aussi que les trois photos ont été décrochées deux jours après le vernissage, censure oblige. Sur les photos, il n’y avait pourtant rien de renversant pour le Pouvoir : des vêtements flottant dans l’air (est-ce déjà trop de liberté ?) sur lesquels étaient inscrits ces fameuses « chinese situations ». Je demande à Zhao Chuan s’il pense que les artistes sont néanmoins plus libres qu’il y a dix ans. Il me répond : « Artists are not more free ! Capitalists are more free !».

Devant une vidéo de Ciu Xiuwei, « Ladies » (2000), déjà maintes fois projetée. En arrière-plan, des œuvres en éponge découpée, Spontex curiosa…

13 novembre. Nightbirds.

En allant dîner dans l’une de mes cantines favorites sur Xuijiahui, croisé deux oiselles de nuit, campées sur leurs grêles échasses à l’entrée du Bucking Ham (sic) Palace —que l’on pourrait traduire par « le palais du jambon de rodéo » ou « le palais du jambon de jeune mec » (en l’occurrence, ce sont plutôt des donzelles)…
J’en profite pour jeter un œil à l’intérieur après avoir franchi une entrée luxueuse. Dans un vaste hall, deux hôtesses revêtues d’une sorte de robe de mariée rehaussée de crème chantilly m’accueillent gentiment, mais, volontairement ou non, semblent tout ignorer de l’anglais. L’endroit est en fait un club pour nouveaux (très) riches shanghaiens qui se réunissent dans des « executive suites » pour conclure des affaires, mais surtout boire, manger et se laisser distraire par quelques nightbirds… qui ne sont évidemment pas des geishas. Ni par le style, ni par le talent, ni par la culture. C’est tout le paradoxe de cette Chine de parvenus : devant le perron du « Palace“ stationnent un coupé Bentley, une Ferrari, deux Porsche, toutes flambant neuves, mais ceux qui les conduisent fricotent avec des filles habillées comme des petites catins ordinaires. Ça manque encore de classe messieurs ! Depuis le hall, j’entends la voix aviné d’un chanteur de karaoké filtrer de l’une des suites. Peut-être un membre éminent du Parti, ou un héros de la bourse shanghaienne ?
Repassant le lendemain par le même endroit, mais plus tard, à l’heure où même les riches doivent rentrer chez eux retrouver leurs femmes légitimes, je tombe sur la sortie d’un groupe dont le personnage central, un homme d’une soixantaine d’années, habillé plutôt modestement, semble d’importance tant il est entouré d’attentions bruyantes et d’hommages courbés. C’est sans doute lui qui a payé la soirée, et son chauffeur l’aide à rejoindre sa magnifique Audi A 8 —car il est un peu pompette le chef !—, tandis que les oiselles plantées en haut des marches et transies de froid —elles n’ont pas grand chose sur le dos— lui font des grands signes d’adieu. L’un des hommes du groupe, particulièrement enthousiaste et heureux de la soirée, m’aperçoit et se précipite vers moi les bras grands ouverts : «You are my friend, welcome to Shanghai !». J’ai envie de lui rendre son accolade en lui disant : « I’m your friend, invite me to your party !». But anyway, it’s too late, the party is over.

16 novembre. Mingongs et recycleurs.

La fin de l’exposition universelle sonne le retour en force des Mingongs, ces ouvriers d’origine paysanne qui fuient la pauvreté de leurs provinces (pas toujours lointaines, parfois limitrophes comme l’Anhui ou le Jiangsu) pour de maigres salaires, des conditions de vie précaires, et surtout des conditions de travail encore plus précaires. L’arrêt et l’interdiction de toutes constructions pendant les six mois que durait l’Expo les avaient contraints de retourner dans leurs campagnes, ainsi que le « nettoyage » des rues pour éliminer tous les petits métiers qui font tâche dans une ville qui se veut clean et qui veut porter haut le motto de l’Expo : « Better life in a better city ». Donc, le temps de la belle vitrine ouverte sur le monde, il fallait exclure les pauvres, comme chez nous les sans-papiers ou les Roms etc. Les Mingongs sont en quelque sorte les sans-papiers de la Chine : on les fait venir et on les exploite quand on en a besoin, on les renvoie quand on n’en a plus besoin. Comme ça se passe entre Chinois et dans un régime autoritaire, c’est finalement plus simple que chez nous ; et le shanghaien ordinaire regarde avec beaucoup de condescendance et d’inquiétude ces loqueteux, leur attribuant évidemment tous les vols de poules !

Des travailleurs pauvres, j’en ai photographié en fait tous les jours. Ce sont eux que l’on retrouve majoritairement dans tous les métiers qui sont liés à la transformation du paysage urbain : destruction, récupération, construction. Comme ce jour, au bout de la ligne 7, direction Nord. À la sortie du métro, à gauche, un campus universitaire ; à droite, un ensemble de petits immeubles et de cottages, style anglais, très tranquille. Un peu plus loin, un bourg modeste, rattrapé par la grande ville, et qui vit ses dernières heures d’autonomie. De l’autre côté de la rivière, tout est arasé. Au loin, dans la brume, on perçoit déjà les montagnes de nouveaux immeubles. La prochaine montagne s’élèvera ici, une fois que tout aura été nettoyé. Sur un terrain qui n’est encore qu’un champ de ruines s’activent une vingtaine de « recycleurs » qui creusent dans les gravats, parfois des trous profonds, pour récupérer essentiellement des fers à béton et les revendre. Il y avait sans doute là des échoppes et des commerces. L’un d’entre eux y a laissé ses mannequins qui gisent éclatés dans les ruines. On dirait des restes de corps après un tremblement de terre.

17 novembre. Planète Mars ou Cannes ?

Je n’ai jamais eu de problèmes sérieux pour photographier en Chine, à part deux petits accrocs avec les autorités, la première fois à Hangzhou en 2001, la seconde dans le Sichuan en 2005. Le fait de photographier systématiquement avec un trépied a toujours suscité plus de curiosité que de soupçon. J’ai toujours eu droit à quelques attroupements bon-enfants lorsque je me retrouvais à photographier dans des endroits peuplés. Dans les campagnes, on m’a regardé parfois de manière extatique, avec stupeur même, jeunes et vieux mêlés, comme si j’étais tombé de la planète Mars; dans les villes ce fut souvent plus amusé. Je me souviens d’une prise de vue dans une petite ville du Sichuan. Je sentais que ça palabrait et discutait fort derrière mon dos. Je demande à Chen Mingying, mon interprète : « Qu’est-ce qu’ils disent ?». « Oh, me répond-il, ils se moquent gentiment ! Ils se demandent quel est l’intérêt de ce que vous photographiez !». Ça, j’en conviens…


Cela dit, photographier à la chambre suscite encore plus de curiosité et d’intérêt, mais a surtout l’effet de réduire encore plus à néant les soupçons éventuels des gardiens, agents de sécurité ou autres policiers qui sont quand même très présents en ville. Surtout lorsque je les convie gentiment à regarder le dépoli de la chambre. J’ai droit alors à un grand sourire, le pouce levé, et à une immunité parfaite ! Dans Shanghai, où des tas de gens semblent s’y connaître en photographie et me posent toutes sortes de questions, je n’ai jamais été autant photographié que cette fois-ci. Je dois être présent dans un nombre considérable d’albums FlickR, de blogs ou de sites. Mais le pire, ou le plus amusant, m’est arrivé en toute fin de séjour, lorsque je me suis retrouvé au pied de la tour incendiée quelques jours plus tôt, et au milieu d’un recueillement populaire et d’une procession de plusieurs dizaines de milliers de personnes —parmi lesquelles il y avait très très peu d’européens. Lorsque j’ai sorti la chambre pour photographier la carcasse noircie de la tour, je me suis trouvé entouré d’un coup par plusieurs dizaines de personnes, à la fois amusées et flattées de ma présence, des gens ordinaires et des photographes professionnels, très nombreux, qui, au moment où j’ai cliqué mon one-shot, se sont faits un devoir de tous me mitrailler au même moment. Rires et crépitements des flashs, c’était Cannes ! J’ai refait une deuxième prise, par sécurité…

18 novembre. Ligne 2, ouest.

La ligne arrive au milieu de nulle part. Comme toujours, tout un flot de motos et de taxis attendent le client, et, là, c’est plus nécessaire plus que jamais, puisqu’il n’y a rien alentour, ou presque. Nous sommes les seuls à ne pas être vraiment concernés. Nous scrutons l’horizon et tentons notre chance vers l’autoroute surélevée, au loin. Passé un campement de Mingongs, abandonné ; passé deux cours de fermes où tout un groupe de paysans étend au râteau du grain d’orge à faire sécher au soleil; passé sous l’autoroute qui mène vers l’aéroport de Hongqiao, nous arrivons enfin devant un grand bâtiment énigmatique entouré de plusieurs chantiers. En cette fin de mâtinée, il y a peu de gens à flâner, tout le monde est au travail. On découvre en fait tout un ensemble de bâtiments blancs, d’une architecture minimale, qui semblent à la fois tout autant dédié à l’habitation qu’au commerce. L’ensemble forme un grand quadrilatère partagé entre trois rues dans un sens, et quatre dans l’autre. En rez-de-chaussée, les commerces de deux rues sont consacrées à des car-fixers (tuning et entretien); ceux des deux autres rues sont consacrées à des brocanteurs qui vont chercher des vieux meubles dans les villages. Pourquoi cette spécialisation ici, mystère ? On nous répond que c’est comme ça, non pas de tout temps, mais depuis 2005, date de la construction de ce village de commerces ! Les habitations, modestes, sont à l’étage, accessibles par un escalier en pierre qui monte sur le côté de chaque immeuble.
Soudain, nous entendons, depuis la rue voisine, des cris de femmes. Je dis à Hong : « Ah, une bagarre de femmes, on va voir !». Las, l’incident est plus tragique. Un homme a chuté dans l’un de ces escaliers en pierre et est tombé lourdement, se fracassant le crâne. L’homme n’est pas mort, il est inconscient, la tête baignant dans une large flaque de sang… Et il ronfle, comme s’il dormait paisiblement ou comme un ivrogne ! Bizarrement, personne n’ose intervenir et ne sait réellement quoi faire, si ce n’est de s’interpeller violemment entre femmes (pour quelles raisons ?). Les agents de sécurité eux-mêmes semblent fort démunis, regardant le gisant, les mains croisés dans le dos. Un homme s’approche, se penche sur l’ouvrier, l’appelle de son nom, pas de réponse évidemment, il n’insiste pas. Une femme arrive avec une grande serviette, mais personne n’ose toucher le corps et le soulever. J’ai déjà vu ce genre de scène en Chine (et même au Japon), des gens victimes d’un accident ou d’une crise cardiaque, entourés de badauds hagards, et laissés là, à leur destin, en attendant qu’une ambulance arrive. Elle arrive justement, à peine dix minutes après l’accident, une petite ambulance avec juste deux brancardiers. L’homme est enfourné en 20 secondes, l’ambulance repart avec une sirène un peu dérisoire. Personne n’a cherché à accompagner le blessé. Je ne donne pas cher de sa survie. On va chercher du sable pour absorber le sang.

 

21 novembre. Don’t cry Shanghai.


Dimanche 21 novembre. Cela fait six jours qu’un terrible incendie a détruit une tour d’habitation dans le district de Jing’An, au centre de Shanghai, faisant 58 morts, quelques disparus et une centaine de blessés ; essentiellement des personnes âgées, puisque l’immeuble abritait une majorité d’enseignants à la retraite. C’est le plus lourd bilan en Chine pour un incendie de ce type. La catastrophe arrive, est-ce un hasard, tout juste deux semaines après la fin de l’Expo et la reprise des travaux urbains. Cette tour, emmaillotée d’échafaudages (comme ses deux sœurs voisines), était l’objet de travaux de rénovation « énergétique ». Le 15 novembre, quatre soudeurs mettent le feu dans les échafaudages et s’enfuient illico sans chercher à arrêter l’incendie, n’y prévenir qui que ce soit. Le temps qu’ils redescendent, le feu a déjà pris de l’ampleur, alimenté par les bâches qui entourent les échafaudages. Les pompiers lutteront tout le reste de la journée et toute la nuit pour éteindre l’incendie. Depuis le quartier où je vis, j’ai simplement remarqué que le ciel me semblait plus rouge que d’habitude, mais sans plus : à Shanghai le ciel est rouge la nuit.

[Par miracle, le vent soufflait dans le bon sens, depuis les tours jumelles vers l’extérieur. Sinon, les deux autres tours se seraient embrasées tout aussi rapidement que la première.]


Mais s’agit-il simplement d’un accident malheureux ou faut-il y voir, une fois de plus, le mariage funeste de la concussion et de la négligence habituelles ?
En fait, l’ensemble résidentiel appartient au district de Jing’An, l’un des plus riches, mais aussi notoirement le plus corrompu de Shanghai. Le district a émis un appel d’offres pour la rénovation des façades et notamment des fenêtres, appel d’offres remporté par une agence gouvernementale, qui, moyennant commission, refile aussitôt le bébé à une autre entreprise … qui elle-même sous-traite auprès d’une troisième entreprise … qui emploie des travailleurs non-qualifiés (les fameux Mingongs) qui ne disposent d’aucunes consignes de sécurité. Résultat, les quatre soudeurs sont en prison en compagnie de huit cadres des différentes entreprises concernées. Et pendant ce temps-là les shanghaiens pleurent leurs morts. En ce dimanche 21 novembre, jour de repos, ce sont donc des dizaines (centaines ?) de milliers de Shanghaiens qui vont défiler au pied de la tour calcinée, sous un ciel très gris, presque opaque, comme si toute la fumée de l’incendie était restée. Il y a évidemment plusieurs centaines (milliers ?) de policiers, qui quadrillent et surveillent la foule, l’obligeant à faire un large détour pour être finalement canalisée entre deux rangées de barrières et d’hommes en uniforme, côte à côte, qui empêchent les resquilleurs et essayent de maintenir ce flot humain dans un mouvement continu. Certains vendent, d’autres distribuent des chrysanthèmes jaunes et surtout blancs, couleur de deuil. Je me mêle à la foule avec quatre chrysanthèmes blancs que je mets sur mon trépied, à l’épaule, pendant que j’essaye de photographier, malgré la lumière défaillante, avec mon petit numérique. Cela me vaut d’être arroseur arrosé, photographe photographié à de multiples reprises. Dans les rues adjacentes, de petits groupes se forment autour de banderoles et de calicots de soutien, ou autour d’habitants (du quartier, des tours ?) qui racontent avec force gestes “leur“ incendie tout en montrant régulièrement la tour infernale. Parfois les voix s’élèvent, on sent bien qu’il y a de la colère, personne n’est dupe, tout le monde se doute que ce genre d’accident n’est pas le seul fait du hasard, mais jusqu’où et comment l’exprimer alors que tout le monde, médias officiels et autorités politiques compris, ne cessent d’exprimer sa compassion ?

La procession se termine au pied de la tour, à quelques mètres de la carcasse noircie qui sent encore l’odeur âcre du brûlé. Chacun dépose ses chrysanthèmes sur l’impressionnant amoncellement de fleurs. Quelques gerbes plus élaborées sont apportées par les familles des victimes qui ont le droit d’accéder directement à la tour. Une famille arrive derrière deux grandes gerbes blanches : femmes éplorées, hommes dignes, chacun tenant dans ses mains jointes un petit bâton d’encens. Ici, le portrait d’une femme, plus loin quatre grands caractères chinois composés de fleurs jaunes, et puis, ces deux posters accrochés chacun à une gerbe : Don’t cry Shanghai, don’t cry…


Toutes les photographies sont © Thierry Girard. Aucune utilisation des textes et des photographies ne peut être faite sans l’accord préalable de l’auteur.


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