Au Japon meurtri

Déjà, combien de semaines ont passé depuis qu’un matin d’hiver la Terre a tremblé sur la côte nord-est du Japon, et que la Mer s’est enflée, dévastant et engloutissant des paysages entiers et des vies par milliers ? Fatal ourlet de la vague blanche, vite transformée en cloaque épais et sombre. Et que l’on revoit encore sur nos écrans avec le même effarement dans son avancée funèbre, broyant menu ce qui avait résisté au tremblement de terre. Sans compter la menace nucléaire, tout aussi terrible, sinon plus, car si elle n’ôte pas la vie immédiatement, elle est là, sournoise, diffuse, insaisissable, tapie au creux des corps et des choses, maligne comme les maladies qu’elle génère, faisant peser sur les esprits des Hommes une inquiétude sans fin…  À la brutalité incommensurable de la Nature vient se rajouter la  funeste monnaie de nos délires prométhéens.

 Dans la Grèce Antique, Neptune qui savait rendre la mer vineuse et démontée lorsqu’il était en colère était aussi celui par lequel arrivaient les tremblements de terre, tel le dragon s’agitant au fond des abysses. Alors, que s‘est-il passé  pour que les dieux du Japon se soient ainsi mis en colère ? Qu’en est-il de tous ces dieux du shinto, de tous ces millions de kami, célestes ou terrestres, auxquels les Japonais accordent beaucoup d’importance et qui sont ordinairement bienveillants lorsqu’on les honorent régulièrement ? 

Kamigano Shrine, Kyoto, 22 avril 1997 © Thierry Girard

Je pense particulièrement aux paysans et aux pécheurs du Japon qui entretiennent avec leur milieu naturel une relation on ne peut plus étroite, considérant toute chose comme vivante et habitée, sans pour autant se comporter en glèbe superstitieuse et soumise. Mon amie Susan Buirge qui vit depuis trois ans au bord de la mer du Japon et qui travaille sur les kagura, ces danses sacrées du Shintô que l’on pratique, sous des modes différents, à la fois dans les grands sanctuaires et dans les plus petits villages, sait qu’il ne s’agit pas de soumission à quelque Toute-puissance divine, mais simplement d’harmonie. Et lorsque l’harmonie se brise, comme elle s’est brisée au Nord du Japon, au-delà des vies à reconstruire, c’est tout un équilibre entre le monde profane et le monde sacré que l’âme japonaise se doit de restaurer. Y compris dans les grandes villes, et dans ce monde de l’hyper-sophistication technologique qu’est devenue une grande partie du Japon.

La conception du Temps chez les Japonais n’est pas linéaire et progressive comme en Occident. Le Temps est fondamentalement cyclique dans un univers régi également par le principe bouddhiste de l’impermanence des choses qui vient se rajouter à la dimension animiste du shintoïsme. Tout est fragilité, tout est recommencement. À cela se rajoute une mémoire des catastrophes, transmise de génération en génération (y compris bien sûr Hiroshima et Nagasaki), qui fait que l’âme japonaise ne projette pas l’idée du bonheur dans un futur fantasmé et sans contours, mais l’exprime au quotidien comme une sorte d’état ontologique du présent, non pas dans une quête de jouissance à-tout-va comme nous pourrions l’imaginer ailleurs sous d’autres cieux, mais par un souci constant de l’harmonie à préserver, à travers notamment le culte de la  beauté exquise des choses. Dans un monde éphémère et fragile, ce qui importe, ce n’est pas tant de saisir la vie goulûment que de la saisir de manière raffinée en l’inscrivant dans la répétition des événements, des saisons, des sensations, des rituels. La Beauté est consolation, qu’elle dure à travers un objet ou une calligraphie par exemple, ou qu’elle soit éphémère comme la brièveté d’un haiku qui saisit la manière dont une sensation fugitive vient faire frissonner le côté immuable du temps cyclique. 

Près du temple au-dessus de la Villa Kujoyama, Kyoto, 6 avril 1997.
© Thierry Girard

Et j’y pense particulièrement en ce moment, en ce ré-avènement du printemps au Japon —printemps que j’ai évoqué dans un billet précédent— et dont nul ne peut mesurer le bonheur extatique qu’il procure s’il ne l’a pas vécu sur place, s’il ne s’est pas penché lui-même sous les branches des sakura, les cerisiers en fleurs, au moment de l’acmé de la floraison. Rien à voir avec nos propres cerisiers, puisqu’il ne s’agit pas simplement de fleurs ou de lumière tremblant entre les fleurs, mais d’une communion  dont seuls les Japonais semblent mesurer la grâce et la raison.

Temple To-ji, Kyoto, 6 avril 1997 © Thierry Girard 

Je pense aussi à ces paysages meurtris, dévastés, dont les blessures seront longues à cicatriser. Mais le paradoxe du paysage japonais, du moins de la partie du territoire où s’est développée la société japonaise, entre le piémont et la mer —l’œkoumène cher à Augustin Berque—, c’est qu’il s’agit d’un territoire par essence blessé, pris entre l’épaisseur inquiétante, parfois hostile, des forêts ; la violence des rivières qui dévalent de la montagne au moment des crues ; et l’incertitude des catastrophes venues des entrailles de la terre ou de la mer. L’oekoumène japonais est comme le corps d’un joueur de football américain, d’autant plus protégé que le moindre accident peut prendre des proportions dramatiques : montagnes bétonnées, rivières encadrées, “embusées“, sans oublier la côte, protégée par d’immenses digues, au risque d’être défigurée, parfois sur des kilomètres. Mais on a bien vu que cela ne suffit pas à contenir la violence la plus vive de la Nature.

Au bord de la Oigawa, Shimada, La Route du Tôkaidô, © Thierry Girard 1997

Au bord de la Fujigawa, Yoshiwara, La Route du Tôkaidô, © Thierry Girard 1997

Arai, La Route du Tôkaidô, © Thierry Girard 1997

 

Je ne connais pas le Nord du Japon, mais mon ami le photographe Yasu Suzuka m’écrit quelques jours après le tremblement de terre :  « The place where the earthquake happened was a beautiful coast that I had visited to travel and to photograph several times. However, when I remind of the things and people I’ve met then, my feelings are very painful ».  Et revenant une fois de plus vers mon cher Nicolas Bouvier et cette Chronique japonaise  dont je m’étais abondamment nourri pour mon propre voyage, je retrouve ces quelques lignes :

Matsushima, dans la province de Sendaï,  est un des «Trois paysages» du Japon. Quand le moine-poète Bashô est arrivé ici il y a trois cent ans et qu’il a vu cette baie alors sauvage, ces douzaines d’îles chevelues sur le miroir de la mer avec peut-être un peu de brume pour adoucir ce que cet horizon marin aurait eu d’intolérablement grand, il y a été si saisi que son poème de l’étape s’est réduit à :

                  Matsushima yah !

                  Matsushima yah !

                  Matsushima yak…

Cela se chante un peu sur un demi-ton d’écart et sans doute ne pouvait-on dire mieux : il y a des cas où la répétition s’impose, et l’Asiatique le comprend mieux que nous. Ce cri, l’écho d’un cri, puis l’écho d’un écho qui s’abolit lui-même, et l’on ne sait si c’est l’homme ou le paysage qui a disparu. Et c’est très beau cette leçon d’impermanence que ce pèlerin murmure pour lui-même sur un front de mer où il n’y avait encore que deux ou trois aubergistes rugueux et quelques bateaux retournés couverts de bernacles.

 Du coup, je vais chercher dans ma bibliothèque les Journaux de voyage de Bashô, et dans La Sente Étroite du Bout-du-Monde qui évoque son périple au Nord du Japon, je lis ceci :

Le soleil était déjà proche du méridien. Louant une barque, je voguai vers Matsushima. Après une traversée d’un peu plus de deux lieues, j’accostai la grève d’Ojima.

Or, encore que ce soit un lieu commun, Matsushima est bien le plus beau site du Japon et n’a rien à envier à Dôtei ou Seiko. La mer le pénètre par le sud-est, la baie est profonde de trois lieues, le flux s’y étale comme dans la baie de Sekkô. Les îles sont innombrables et diverses, il en est de verticales, doigts dressés vers le ciel, d’horizontales qui rampent sur les flots. Certaines sont doubles, d’autres pliées en trois, séparées à gauche, reliées à droite. Il en est qui se portent, il en est qui s’embrassent, comme qui cajole un enfant. Les pins sont d’un vert profond, leur ramure est tordue par le vent du large, leur mouvement naturel paraît dû au soin du jardinier. Tout ce paysage est d’une beauté distante, comme la physionomie apprêtée d’une belle. Serait-ce là l’ouvrage, aux temps jadis où régnaient les dieux impétueux, d’Ôyama-zumi ? Le génie du Céleste Artisan, quel homme pourrait le rendre par le pinceau, le cerner par la parole ? 

Deux jours plus tard, notre moine-poète errant découvre par hasard Ishi-no-maki, l’une des villes qui a le plus souffert de la dernière catastrophe en ayant perdu tous ses biens et près de la moitié de sa population :

Le douzième jour, je me dirigeai vers Hira-izumi. J’avais entendu parler du pin d’Anéha, du pont d’Odaé, mais les passants étaient rares, sur cette route que fréquentent chasseurs et bûcherons, de sorte que je ne savais où j’étais, et pour finir, je me trompai de chemin et je débouchai sur un port nommé Ishi-no-maki. Le Mont Kinka où, selon le poème dédié à un Empereur « s’épanouit la fleur d’or », domine la mer, des centaines de caboteurs se pressent dans la baie, les demeures des hommes se disputent le sol, la fumée des foyers monte en colonnes serrées. Si je m’attendais à venir en pareil lieu ! me dis-je, et je me mis en devoir de chercher un gîte, mais il n’était personne qui voulût m’accorder l’hospitalité. Enfin, je passai la nuit dans une misérable cabane, et à l’aube derechef, je repris ma marche errante par les routes inconnues. 

 

Que dire de plus ? Sinon espérer que la douleur des hommes et les cicatrices du paysage s’effaceront peu à peu et que « les dieux impétueux » nous autoriseront à nouveau à contempler ces îles, cette mer, ce rivage, en  répétant tout simplement :

Matsushima yah !

Matsushima yah !

 Matsushima yak…

 © Thierry Girard 2011


Bibliographie

Augustin Berque, Le Sauvage et l’artifice, Gallimard, 1986.
Nicolas Bouvier, Oeuvres, Quarto Gallimard, 2004.
Bashô, Journaux de voyage, Publications orientalistes de France, 1988 (avec une traduction de René Sieffert).
Thierry Girard, La Route du Tôkaidô, Marval, 1999.
 


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