Arles 2011 : et à partir de maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Bah, on continue ! On continue l’argentique, le protocole de prises de vue à la chambre grand format, la photographie d’auteur, mais… Mais on regarde aussi ce qui se passe ailleurs dans les flux et reflux des pratiques diverses et l’abîme insondable de tout ce qui se produit quotidiennement. Que répondre d’autre, dans un premier temps, au manifeste From Here On qui est l’objet central de l’intérêt et des polémiques de cette édition 2011 des Rencontres ? 

Le texte de ce manifeste, écrit par Clément Chéroux et co-signé par les quatre autres commissaires de l’exposition (Joan Fontcuberta, Erik Kessel, Martin Parr et Joakim Schmid), est, au-delà de la métaphore aurifère (il est sous-titré de manière sans doute provocante  L’Or du temps) particulièrement explicite et pertinent. Avec le web, les réseaux sociaux, Flickr , Google street view et l’Internationale Big Brother des caméras de surveillance, etc., le robinet à images est largement ouvert et rien ne semble devoir arrêter ce flot continu et la production d’images en tout genres qui en est la manne. Le web est une poubelle abyssale, avec certes de l’or, mais aussi pas mal d’immondices ; plus besoin d’aller fouiller les vraies poubelles, de faire les brocantes, de collectionner les journaux ou les magazines les plus improbables, d’ouvrir la malle du grand-père ou d’aller voler l’album de photos de famille des voisins ou des cousins. Les méthodes "anciennes" des Richard Prince, Gerhard Richter ou Hans-Peter Feldmann sont le Moyen-Age de l’appropriation des images des autres. Certes, cette question de l’appropriation par des artistes d’images modestes, banales et vernaculaires, produites anonymement ou non, est loin d’être nouvelle. On pourrait en faire une histoire parallèle de l’Art, avec évidemment cette Révolution copernicienne que furent les ready-made de Duchamp, appropriation non pas seulement d’images, mais d’objets. Quand au robinet du web, il a déjà été utilisé par quelques artistes dignes de ce nom : Thomas Ruff par exemple, qui, après avoir réutilisé des images de journaux dans les années 90 (Zeitungsfotos), a puisé sur le web sa série d’images pornographiques (Nudes, 2003) puis ses Jpegs ou ses Substrats series, tirées pour ces dernières des manga et des films animés japonais. Il faut citer aussi bien sûr Michael Wolf qui a ouvert la porte artistique de Google street view avec ses différentes séries Street view qui ont fait le tour du monde des musées et des galeries d’art contemporain, porte dans laquelle se sont engouffrés nombre de "suiveurs", deux d’entre eux, Jon Rafman (né au Canada en 1981) et Doug Rickard (né aux USA en 1968) étant d’ailleurs exposés à Arles dans From here on, avec des points de vue artistiques plutôt intéressants, notamment pour le second qui se réclame de la photographie documentaire américaine des années soixante-soixante-dix. 

Ce qu’on peut cependant reprocher au manifeste, ce n’est évidemment pas la pertinence de son statement, mais c’est de laisser croire à travers les choix proposés dans l’exposition que nous sommes en face de pionniers, de défricheurs du champ encore vierge du web, alors qu’il ne l’est plus déjà tout à fait et qu’il n’a même pas attendu les artistes pour être l’objet de tous les prurits possibles de la collectionnite aigüe, ne serait-ce qu’à travers les couches et sous-couches des images pornographiques dont la rareté faisait autrefois le sel et qui "occupent" aujourd’hui une bonne part du transit d’images sur le réseau. Il y a d’ailleurs dans l’exposition-manifeste From Here On l’inévitable série sexe avec la collection de bites en érection de Frank Schallmaier, par ailleurs rédacteur photo dans un journal hollandais. Le texte de présentation est sans doute au deuxième ou au troisième degré, encore que, allez savoir ! Je cite : « En nous proposant de visionner des centaines de verges, il nous confronte à nos désirs et nos angoisses personnels vis à vis de cet objet tant apprécié » (sic).
On imagine bien que l’on peut décliner ainsi tous les fantasmes et tous les fétichismes possibles, y compris les plus “interdits“. Mais les casts de pénis d’artistes, de rockers et d’autres que faisait la Factory en son temps, c’était somme toute plus rigolo.

Pour le reste, l’exposition est un supermarché de produits à bas prix dont on peut remplir son panier le temps d’un amusement, et de quelques autres dont l’intrinsèque valeur artistique est déjà plus affirmée. Je ne vais pas en faire ici la liste (trop longue) et encore moins la critique systématique, disons que cela va d’une chatte à trois pattes qui s’appelle Nancy Bean —comme Mr Bean— et qui photographie à l’insu de son plein gré ses dérives urbaines (c’est du situationnisme radical ! « Authentiquement naïf » nous précise "naïvement“ le texte de présentation), jusqu’au travail plus classiquement photographique de Hans Aarsman (né en 1951, donc déjà d’une autre génération) qui à travers sa série Photography against consumerism nous propose les objets qu’il convoite, ceux qu’il se résoud parfois à acheter et ceux dont il entend se débarrasser.

Il y a des choses amusantes (et effrayantes) comme la collection du Suisse Kurt Caviezel qui recherche des images de webcams dispersées à travers le monde sur lesquelles apparaissent des insectes (pouah, les grosses araignées !) ou des queues d’oiseau ; des choses plus attendues comme les images de propagande de Kim Jong-Il (Marco Bohr, Allemagne, 1978) ; des choses plus conceptuelles et plus riches de potentialités comme le travail de Mishka Henner (Grande-Bretagne, 1976), notamment avec sa série Dutch Landscapes —Mishka Henner qui utilise également Google Street View, voir No man’s land son dernier livre—; ou des choses totalement absconses comme la série de l’Irlandais Mocksim qui a « exploré » la base de données des contraventions de la ville de Brighton qui répertorie les photographies des voitures en infraction ! Totalement indispensable :-)
Penelope Umbrico (États-Unis, 1957), qui a déjà une œuvre conséquente derrière elle (elle était également proposée par l’un des commissaires du Prix Découverte), nous propose un mur entier de couchers de soleils piqués dans Flickr. Comme dit le texte de présentation jamais à court d’humour : « Cela nous fait réfléchir aux images qui manquent ». Certes…

Une œuvre de Jenny Odell devant la tour de Flickr sunsets de Penelope Umbrico

Une œuvre (détail) de Corinne Vionnet dans l’exposition From Here On

Un beau travail de la Suissesse Corinne Vionnet (née en 1969) qui accumule et superpose les clichés amateurs de lieux emblématiques (Tour Eiffel, place Tian An-Men), tous pris à l’identique, pour en faire une sorte d’image palimpseste qui trouve enfin son épaisseur. Thomas Mailaender (né en 1979), le seul Français présent —à croire que nous ne sommes pas assez geeks et que nous avons déjà un bon temps de retard sur les artistes web addicted  ; ou à moins qu’il ne s’agisse là que d’une question de commissariat—, est une sorte de clone de Pierrick Sorin qui manifeste son humour de mauvais goût (mais peut-être salutaire) à travers différents dispositifs (Chicken Museum, Handicraft, Extreme Tourism) dont l’esprit Dada ne nous pas échappé.
On peut citer également le travail de Josh Poelhein qui revisite (fort bien), à la manière des Jpegs de Thomas Ruff, les événements de l’histoire contemporaine ; Pavel Maria Smejkal, un artiste slovaque qui occulte  le sujet principal de photographies très connues (l’homme seul devant le char lors de la répression place Tian An-Men en 1989 par exemple) pour n’en laisser que l’arrière-plan, le souvenir de l’image étant tel que malgré cette absence, on “voit“; on encore Jon Haddock qui occulte lui aussi, mais cette fois-ci il s’agit de l’action principale de films pornographiques dont il ne reste que le misérable décor.

Bref, cette exposition et ce manifeste qui ont suscité l’ire des uns, la moquerie des autres et l’enthousiasme des troisièmes, avaient singulièrement leur place dans ce sanctuaire de la photographie d’auteur que sont les Rencontres d’Arles, sachant que parmi les artistes exposés, très peu étaient de fait les auteurs des images proposées, mais que tous faisaient plus ou moins œuvre d’artiste en déclinant des protocoles d’appropriation et de mises en forme parfois faciles, parfois très élaborés.

Et justement le rapport auteur/artiste est pour beaucoup le poil à gratter de ce manifeste qui semble pêcher d’une faiblesse coupable et fascinée pour une génération d’artistes-geeks qui ne se confrontent plus directement au monde réel mais se contentent de le commenter, de le critiquer et de le re-représenter à l’abri de son écran dans une sorte d’approche compulsive quasi autiste, ce qui peut générer parfois des œuvres géniales… Et souvent faire Pschittt ! Attendons donc les prochaines séances pour voir ce qu’il en est exactement.

Cette frustration des Auteurs est d’autant plus amère que cette édition 2011 est par ailleurs plutôt chiche du côté des grandes expos, malgré La Valise mexicaine et le grand show du New York Times. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai quasiment tout vu en une seule journée, certes fin juillet à un moment où l’on peut visiter les expositions l’esprit tranquille, sans crainte d’être distrait par les rencontres amicales, mais quand même, nous sommes loin de la pléthore d’images de l’édition précédente (et dire que je critiquais ce trop-plein, ah, jamais content !).
J’essaierai (si ma dérive nipponne m’en laisse un peu le loisir) de revenir sur les autres aspects d’Arles 2011 dans un prochain billet. 

PS : À propos de l’appropriation des images, je n’oublie mon camarade Vincent Cordebard, expert en détournement d’albums privés et qui a su décliner des séries parfois sulfureuses à partir d’innocentes photos de famille : Études pour les attentats à la pudeur, ou Conversations faites à un enfant mort, entre autres. Voir aussi le billet que je lui ai consacré en 2009, L’Homme stupéfait.


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