Après le fracas et le silence

Journal du Tohoku —Part 3.

J’ai déjà évoqué la genèse et l’esprit de ce travail dans mes billets précédents  (cf. Journal du Tôhoku—Part 1 et Journal du Tôhoku—Part 2), et alors que les photographies sont désormais exposées à l’Institut franco-japonais de Tokyo, voici donc une sélection un peu plus large du travail réalisé en août 2011 au Nord du Japon dans trois préfectures du Tôhoku : Fukushima, Miyagi et Iwate.  Les photographies sont accompagnées des poèmes que Ryôichi Wagô a écrit pour cette exposition.

Mais auparavant, quelques éclaircissements sur l’intitulé de cette exposition : Après le fracas et le silence... Le moment de la catastrophe, c’est celui du fracas. Tout disparait, s’engloutit, est emporté dans un vacarme inouï. Les maisons se brisent avec un bruit d’os. Les hommes périssent, certains passent l’Achéron dans le cercueil froissé et tordu de leurs voitures, tandis que d’autres, nageurs déjà morts, dont la tête seule, telle un ballon noir, émerge des flots, s’en vont vers leur terrible destin. Sauf quelque miracle, on ne retrouvera que des corps de pantins désarticulés et déchirés…  Puis, vient le silence, avant que quiconque ait pu reprendre sa respiration, ait pu sortir de sa sidération : ceux qui sont saufs ne hurlent plus, ils sont dans la stupeur, ils pleureront plus tard. Les animaux se taisent, les chiens n’aboient plus, les oiseaux ne chantent plus, les insectes même semblent avoir disparu. Ce silence, celui de la stupeur, n’est pas encore celui du recueillement ni du deuil, c’est d’abord un silence physique, le reflux du vacarme, autant que la vague meurtrière se retire.


Yotsukura, Iwaki ( いわき、四ツ倉 ), 20 août 2011 © Thierry Girard

Après… Tous les paysages dévastés se ressemblent, qu’ils aient été engloutis par la mer, fracassés par un tremblement de terre ou bombardés ; qu’ils soient figés dans une gangue de boue, qu’ils soient un amas de ruines froides, ou de ruines chaudes et de cendres… Me reviennent en mémoire ces phrases de Mishima évoquant le paysage de Tokyo après les bombardements de 1945 :

« Les escaliers et les marches de béton qui restaient semblaient dans l’attente, ne conduisant nulle part. Rien ne subsistait ni au-dessus ni au-dessous. Nulle par non plus on ne trouvait dans ce champ de ruines point de départ ou de destination ; eux seuls, les escaliers, avaient encore le sens de la direction.

            Tout était calme, mais il y avait des mouvements légers et des choses s’élevaient doucement. Quand il y jeta un regard, on eût dit comme une hallucination où des cadavres noircis se seraient mis à remuer, en proie à une vermine innombrable. C’étaient des cendres soulevées par la brise et qui montaient de partout. Cendres blanches et cendres noires. De la cendre qui flottait, en venant se coller à un mur croulant, y demeurait. Cendres de paille, cendres de livres, cendres d’une librairie d’occasion, cendres d’une échoppe de fabrication de couvertures, elles voletaient chacune de son côté ou se mélangeaient au hasard, allant de-ci, de-là, survolant l’étendue dévastée.»

             Yukio Mishima, Le Temple de l’Aube (Gallimard, 1980)


Péninsule d’Omoe, Miyako ( 宮古、重茂半島 ), 27  août 2011 © Thierry Girard

Après… Cinq mois après (la catastrophe a eu lieu le 11 mars), le paysage dévasté ressemble toujours à un paysage de guerre.  Souvent arasé, nettoyé, mis à plat, il ne reste que le canevas d’une ville, avec parfois, tels les escaliers de Mishima, une façade, un bâtiment entier encore debout, bien qu’éventré de part en part. Minamisanriku, Rikuzentakata, Kesennuma… Autant de villes qui furent et qui ne sont plus, ou qui sont à tout le moins en partie rasées, avec ces ruines pathétiques… Ailleurs, la guerre semble encore toute fraîche, le désordre reste invraisemblable, et les corps disparus —ceux que la mer n’a pas emportés— gisent toujours sous les décombres.

Tout a été photographié tant et plus. Rarement (à l’exception peut-être de celle de la Nouvelle-Orléans), catastrophe n’aura été autant inventoriée. Privilège de pays riche où les photographes sont nombreux. Et lorsqu’un grand photographe, comme Naoya Hatakeyama, originaire de Rikuzentakata, revient dans sa ville une semaine après la catastrophe, le paysage qu’il photographie à la chambre grand format est encore silencieux. Et il semble le rester, mois après mois, au fil des différents séjours que le photographe effectue. Hatakeyama, malgré sa douleur personnelle, trouve la distance juste pour dire ce qui est, l’état terrible des choses, mais sans en rajouter sur la dimension pathétique ; et il trouve aussi l’équilibre juste entre objectivité documentaire et souci esthétique. Il y a paradoxalement une “beauté“ de la catastrophe, comme il y a une “beauté“ de la guerre. Que faire avec ce paradoxe ? La réponse est dans un musée, au Tokyo Metropolitan Museum of Photography qui accueille une très belle rétrospective d’Hatakeyama au sein de laquelle figure cet inventaire qui va du 19 mars jusqu’à début août.  Dans un cube au milieu de l’espace qui lui est consacré, Hatakeyama présente 60 tirages de petit format surt trois murs d’images ; en face, 60 photographies prises entre 2002 et 2010 défilent sur un écran vidéo, rappelant les jours heureux le long de la Kesengawa…

Kesennuma, 30 août 2011 © Thierry Girard


Aussi, pour ma part, lorsque j’arrive mi-août sur les mêmes lieux, il me paraît vain de rajouter un inventaire de plus aux inventaires déjà constitués. J’arrive à un moment où il me semble que le bruit du monde a repris sa marche ; pas seulement le bruit des pelleteuses qui broient ce qu’il reste à détruire, raclent et nettoient le sol, avant d’entasser les débris sur des terrils gigantesques d’où suinte une odeur de poussière et de décomposition ; non, plutôt le bruit de la vie ordinaire, les voix douces et mesurées de ceux qui apprennent à vivre en ces lieux tragiques, le grincement de la grue qui amène de nouveaux matériaux, là où il est possible de reconstruire ; la plainte du vent qui ne porte plus de mauvaises nouvelles ; le roulis de la marée haute, qu’aucune digue n’arrête plus, et qui vient lécher et caresser les soubassements des villes effondrées. C’est cette forme de résilience des hommes et des paysages que j’ai cherchée à saisir, en essayant notamment de réinscrire les vestiges de la catastrophe, de manière parfois presque ténue, à peine visible, dans une représentation plus traditionnelle du paysage japonais, tel qu’on le connaît par exemple à travers les estampes de l’ukiyo-e. Quand aux personnages qui apparaissent dans cette série, je les ai considérés et photographiés, non pas comme des victimes, mais comme des sur-vivants, outrepassant la mémoire douloureuse de chacun pour saisir leur vie telle qu’elle se continue.


Matsumoto Masako, plage de Yotsukura, Iwaki ( いわき、四ツ倉 ), 20 août 2011 © Thierry Girard

Jusqu’au tsunami, Masako consacrait tous ses loisirs au surf. Mais depuis le 11 mars, elle n’est pas remontée sur sa planche. « La mer a été trop cruelle, et elle porte encore en elle trop de morts », me dit-elle.

 

Minamisoma ( 南相馬 ), 21 août 2011  © Thierry Girard

À 35 km de la centrale de Fukushima…

La maison qui était ma mère

le ciel qui est mon père

le vent qui est mon grand frère

mes petits frères et petites sœurs      les oiseaux marins

Rendez-moi

ma maison

ma famille

et moi-même


Saeki Setsuko, cimetière du Shôtoku-Ji, Sendai, 22 août 2011 © Thierry Girard

Wakabayashi-ku, Sendai (仙台市、若林区), 22 août 2011 © Thierry Girard

Un jour, 

le bruit d’une balle qui roule

le bruit d’un bicyclette qui passe

le bruit des fleurs qui frémissent

le bruit de la vaisselle qu’on lave

le bruit des fenêtres qu’on ouvre

le bruit d’une mère qui appelle

les rires, les soupirs 

le bruit des pas qui montent l’escalier

le bruit du saut à la corde

Les jours

qui passent en écoutant

les marées calmes

d’une mer calme

 

Watanabe Toshikatsu, Shichigahama (七ヶ浜 ), 23 août 2011 © Thierry Girard

Sur la digue, face à l’océan, devant ce qu’il reste de la maison où il est né et a grandi.

 

 Shichigahama (七ヶ浜 ), 23 août 2011 © Thierry Girard

Satô Tomoyuki et Takahashi Yasutomo, Tona, Higashi-Matsushima, 24 août 2011 © Thierry Girard

Avec leur bateau équipé d’un sonar et d’un Gps, ils repèrent les objets gisant au fond de l’eau (filets, blocs de béton, coques d’embarcation etc.) qui peuvent empêcher une libre navigation à proximité du rivage et à l’entrée des ports.

Minamisanriku ( 南三陸), 25 août 2011 © Thierry Girard

Nous courions toujours

et derrière

la trace de mes pas

tout droit

au fond du ciel vaste du matin 

Nous courions toujours

et derrière

la trace de mes pas

au milieu du chemin du midi

fit une pause         et de nouveau, en avant

Nous courions toujours

au crépuscule

la trace de mes pas

immobile

admirait les étoiles et la lune

Nous courions toujours

derrière la lumière et la vie

Endô Noriaki, Minamisanriku ( 南三陸), 25 août 2011 © Thierry Girard

Ostréïculteur, embauché par la Préfecture pour nettoyer les rizières et les alentours du port en attendant qu’il puisse reprendre son activité habituelle.

Minamisanriku ( 南三陸), 25 août 2011 © Thierry Girard

 

Péninsule d’Omoe, Miyako ( 宮古、重茂半島 ), 27 août 2011 © Thierry Girard

 

Otsuchi ( 大槌 ), 28 août 2011 © Thierry Girard

Le maire étant décédé lors du tsunami, c’est jour d’élection municipale à Otsuchi. Chaque parti reproche aux autres de vouloir s’accaparer et détourner la « manne » de la reconstruction. Peu de monde devant la mairie dont les deux-tiers du bâtiment ont été incendiés.

Le vent

vient 

de très loin

et maintenant

passe

devant nous

ce mystère

La vie

vient 

de très loin

et maintenant

traverse

parmi nous

ce mystère


Rikuzentakata, 29 aout 2011 © Thierry Girard

Rikuzentakata, 29 aout 2011 © Thierry Girard

À chaque marée haute, l’océan submerge la partie littorale de la ville qui s’est enfoncée de plus d’un mètre.

Les montagnes s’alignent

à l’invitation des nuages

les chemins continuent

de l’autre côté de la colline, c’est la mer

Moi, je fais le vent

un petit tour      en voyage

je reviens ici

en ce lieu qui est moi-même

Emportées

Je pense aux personnes

qui ne reviennent plus, devenues le vent 

 

Oisehama, Kesennuma, 30 août 2011 © Thierry Girard

 

Sunawara Tomie, Kesennuma, 30 août 2011 © Thierry Girard

Le bar dans lequel Sunawara Tomie travaille est monté d’un étage dans le petit immeuble où deux autres activités ont repris. Mais la clientèle se fait rare, tant que le centre déserté n’aura pas retrouvé son rythme d’antan.

Péninsule de Hirota, Rikuzentakata, 31 août 2011  © Thierry Girard

Je ferme les yeux

 Sur la rétine        

Les arbres au bord de la mer et leurs ombres

 Je rouvre les yeux

 Là, le vent et son ombre


Baie de Kesennuma, 31 août 2011 © Thierry Girard

Moi

Qui suis-je ?

Je suis 

Demain 

de l’autre côté de 

la ligne de changement de date

Je suis l’aube


Wagô Ryôichi, né en 1968 à Fukushima, est un des      poètes les plus remarqués de sa génération. Son oeuvre a été récompensée à de nombreuses reprises (prix Nakahara Chûya en 1998).

La série Shi no reki (Pierres poétiques), postée sur Twitter au lendemain de la catastrophe du 11 mars, a connu un écho considérable à travers tout le pays. S’en est suivie au mois de juin 2011 la publication de plusieurs recueils en lien avec le 11 mars dont Shi no mokurei (Une prosternation silencieuse et poétique) ou encore Shi no kaikô (Rencontres poétiques), série de poèmes inédits accompagnés d’entretiens avec les sinistrés du Tôhôku. Wagô Ryôichi continue également de participer à de nombreuses actions de soutien à la région de Fukushima comme Project Fukushima!

La traduction des poèmes est due à Ryôko Sekiguchi qui publie elle-même en français aux éditions P.O.L. Dernier ouvrage paru, Ce n’est pas un hasard (2011).

L’exposition se tient dans le jardin et la galerie de l’Institut franco-japonais de Tokyo du 24 novembre au 22 décembre 2011.

© Thierry Girard et Wagô Ryôichi pour les textes

© Ryôko Sekiguchi pour les traductions

© Thierry Girard pour les photographies

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