Shanghai • The Last Station

Alors que s’est achevée fin décembre ma double exposition A l’entour des êtres, présentée à la fois à l’artothèque de Vitré et à l’Institut Confucius de Bretagne à Rennes ; alors que doit paraître dans les jours prochains une revue numérique consacrée à Shanghai (Shanghai, NØ City Guide), éditée par le site Urbain, trop urbain, et à laquelle j’ai participé par deux séries photographiques ; et alors que, après une année blanche de voyage en Chine, j’espère renouer prochainement avec mon tropisme shanghaien, il me semble temps de développer ici ce travail que j’ai entrepris sur les limites urbaines de la ville.

 J’avais déjà évoqué les prémices et le making-off de ce travail dans cet article, Petites scènes de la vie shanghaienne # 4 , but let’s go further…Where Shanghai metropolitan ends.

La croissance, la richesse de Shanghai, la transformation du centre ville autrefois populaire en un espace dédié aux affaires, au commerce, aux loisirs et aux résidences “chics“ —et de fait, désormais réservé aux classes les plus aisées— ; l’afflux de populations venant de toutes les régions de Chine pour y chercher, sinon fortune, du moins un autre avenir que celui qui leur était promis, tout ceci oblige l’immense métropole (26 millions d’habitants ?) à accroître jour après jour son Lebensraum. A cela s’ajoute une frénésie de construction qui cache un blanchiment d’argent trop vite gagné et qui crée une bulle immobilière dont le possible, voire probable, éclatement risque de mettre à mal l’ensemble de l’économie chinoise.

La transformation de Shanghai downtown est certes impressionnante et le paysage urbain se modifie au rythme où croissent les bambous, pour le meilleur —une architecture de plus en plus élaborée qui en fait une belle ville—, et pour le pire —la dilution du tissu social historique et de la culture qui le constitue. Nombreux sont les photographes qui ont documenté depuis des années cette évolution radicale. Pour ma part, j’ai fait le choix de privilégier une approche de la ville à partir de ses habitants, ayant réalisé depuis 2007 un ensemble de triptyques intitulé Women in Shanghai, où j’associe des portraits de jeunes femmes avec leur environnement immédiat. Voir les articles suivants : Déjà ≠ 3 Shanghai et Un Printemps à Pékin.

Wang YiQun. 24 ans. Marchande de tissus. Originaire de Hangzhou (Zhejiang), elle travaille avec son père sur le marché aux tissus de Shiliupu où les échoppes se succèdent sur trois étages. La mère est restée à Hangzhou avec un plus jeune enfant. D’autres membres de sa famille travaillent sur le même marché. Elle partage avec son père un modeste appartement au rez-de-chaussée d’une résidence traditionnelle, tout près du marché, sur Xue Yuan Lu, dans un quartier où les derniers lilongs sont en cours de destruction, mais où il reste deux ou trois rues très actives. Ils vivent modestement, toutes leurs économies allant vers la famille à Hangzhou. L’appartement sert plus d’abri que de lieu à vivre. Leur vie est dans l’échoppe.

Shanghai juin 2008 ]

Mais, j’avais depuis longtemps envie de sortir de l’espace “confiné“ et sur-photographié du centre ville. Lors de mon dernier séjour en novembre 2010, j’ai donc décidé d’aller voir à quoi ressemblait la ville vers ses limites, vers cette frontière toujours repoussée où le drapeau shanghaien est planté, jour après jour, sur des terres nouvellement conquises. Parfois des terres vierges sur lesquelles s’élèvent soudain d’improbables cités minérales, hautes comme des montagnes et noyées dans la brume ; parfois des terres habitées depuis longtemps, hameaux et bourgs modestes qui voient arriver des machines à détruire et à araser pour faire place nette ; parfois des banlieues ordinaires, comme dans toute grande ville, avec ses usines, ses entrepôts, ses ateliers, ses immeubles, ses commerces, où la vie semble organisée depuis une poignée de décennies déjà, et qui semblent presque en retrait par rapport à l’ébullition urbaine actuelle.

Pour déterminer géographiquement ce limes incertain et fluctuant, j’ai choisi de m’en remettre, de manière un peu arbitraire, à la progression du métro shanghaien dont les lignes se sont multipliées ces dernières années —grâce notamment à l’Expo Universelle— et semblent suivre tout uniment la progression régulière de la conquête du territoire. Le plan du métro fait penser à une sorte de Léviathan étendant ses tentacules toujours plus longues vers quelques nouvelles proies. J’ai donc entrepris une série de voyages métropolitains jusqu’à la dernière station, afin de voir à quoi ressemblait la ville au bout des tentacules : une ville en train de se faire ou de se défaire, une ville ouverte le plus souvent, avec des paysages en attente de sacrifice urbain.

Ces lignes-tentacules sont actuellement au nombre de onze, ce qui fait vingt-deux extrémités : si l’on excepte la ligne circulaire et quelques stations downtown, ce sont dix-sept extrémités qui peuvent faire l’objet d’une invitation au voyage, sachant que les lignes continuent de croître et qu’on devine déjà au bout de certaines stations, l’annonce de la prochaine. J’ai travaillé sur neuf d’entre elles, choisissant de n’y consacrer à chaque fois qu’une seule journée de travail. De fait, il ne s’agissait pas pour moi de faire un travail documentaire précis et exhaustif sur la situation urbaine de chaque extrémité (travail qui aurait alors nécessité à chaque fois un séjour plus long), mais bien d’être en voyage, passant d’une station à l’autre comme dans mes itinéraires habituels, tout en essayant de saisir, dans un temps limité, mais de la manière la plus juste possible, l’essence et la singularité d’un lieu. J’ai ainsi conçu ce projet comme une sorte de performance où le défi consiste à réunir en quelques heures, en un lieu inconnu et incertain, non repéré à l’avance, un ensemble cohérent d’images permettant de représenter et d’identifier les alentours d’une station de métro qui jusqu’alors n’était qu’un nom énigmatique sur une carte —y compris pour mon assistant shanghaien tout aussi dépaysé et sidéré que moi…

Paysages et scènes urbaines traités à la chambre 4 x 5, portraits réalisés au moyen-format, chaque entité, chaque station est constituée de ce composite qui fait aussi la spécificité de mon travail photographique.

Le résultat —provisoire, en attendant donc de pouvoir prochainement compléter et achever ce travail— montre de façon évidente qu’à partir d’une problématique commune, ce sont bien des territoires différents et singuliers qui se sont offerts à notre discernement. Par contre, du côté de ceux qui y habitent ou y travaillent, le fil rouge est le même : l’immigration en provenance de provinces plus pauvres.

Chaque série comprend entre cinq et neuf images. La série n° 6 est publiée dans son intégralité dans Shanghai, NØ City Guide. Je présente ci-dessous une sélection de chaque série :

1 • Fujin Rd Station • Metro Line N° 1 (North)

M. Huang et Mme Wang

35 et 34 ans. Ils viennent du Jiangxi. Ils sont arrivés ici il y a quatorze ans. Ils ont deux garçons. Lui répare des camions dans un garage situé de l’autre côté de la route. Ils se sont appropriés ce petit carré de terre bien sèche  pour faire pousser quelques salades et améliorer l’ordinaire.

Wang Yan

24 ans, vit avec son mari et son bébé dans un bâtiment collectif délabré où ils entassent leurs maigres affaires dans une pièce unique. Ils sont arrivés il y a cinq ans du Jiangsu et pensent rester encore quelques années à Shanghai, le temps d’avoir suffisamment d’argent pour acheter un petit commerce. Son mari est vendeur dans une entreprise d’air conditionné, et leur propre appareil est le seul luxe dont ils disposent.

2 • Xingjiangwanchen Station  • Metro Line N° 10 (North)

Mademoiselle Zhi

29 ans, originaire du Yunnan, sans doute d’ascendance tibétaine. Elle est arrivée à Shanghai il y a deux mois pour travailler sur les chantiers de construction avec d’autres travailleurs migrants, les Mingong. Elle vient de terminer un chantier, elle ne sait pas encore où sera le prochain. Elle vit dans des dortoirs collectifs et préfère se laver les cheveux près d’un point d’eau sur la rue que dans les toilettes du baraquement.

Chen XiuXia et Wang Jiao

Elles ont toutes les deux 20 ans. Elles sont arrivées à Shanghai il y a six mois, l’une venant du Shandong, l’autre du Hubei. Elles travaillent pour une agence immobilière qui revend des appartements récents.Elles essayent de proposer des appartements à acheter aux passants du quartier ou aux habitants de la résidence devant laquelle elles stationnent, et qui sont le plus souvent des locataires. Les promoteurs sont liés à l’Armée populaire qui possède une grande partie des terrains alentour.

3 • Minhang Development Zone Station  • Metro Line N° 5 (Southwest)

Mariage de Chen ZhenJia, 27 ans, responsable logistique d’une société de transports et Shi LiMing, 28 ans, gérante d’un MacDonald’s.

Ils sont tous les deux originaires de Shanghai. L’homme est timide, la jeune femme, effrontée, presque provocante. Ils ont loué de grosses et belles limousines pour transporter les proches. Ils étaient en train de faire des photos dans le parc lorsque je les ai approchés.

4 • Songjiang Xincheng Station  • Metro Line N° 9 (West)

Madame Shen est infirmière, son mari est directeur d’une agence bancaire. Ils ont un fils de 17 ans. Ils ont acheté un bel appartement en dupleix dans une résidence tranquille où vivent essentiellement des fonctionnaires disposant d’un revenu moyen. Ce quartier extérieur de Shanghai est comme une petite ville en soi avec des constructions déjà « anciennes », mais quand on voit la masse de vélos et de scooters parqués aux abords de la station de métro, on devine qu’il s’agit-là plutôt d’une ville-dortoir.

5 • Gangcheng Road Station  • Metro Line N° 6 (Northeast)

M. Wang et Mme Sun, 30 ans, et leur fille âgée de deux ans. Ils sont arrivés à Shanghai il y a six ans et disposent d’une pièce dans un petit immeuble de travailleurs migrants où logent plusieurs familles. Monsieur Wang est conducteur de camions dans une zone essentiellement liée à l’activité et au trafic portuaires.

6 • Anting Road Station •  Metro Line N° 11 (Northwest)

Qi XinXin

19 ans, arrivée de la province d’Anhui il y a un an, elle travaille comme serveuse dans un restaurant où sa mère est plongeuse. Elle habite avec sa mère et son père, conducteur de camion, un quartier en cours de démolition, au bord d’un maigre cours d’eau, pour céder la place à une fausse ville ancienne. Ils ont reçu un avis d’expulsion l’été précédent, mais ils ne savent pas quand ils devront effectivement quitter les lieux, ni où ils pourront alors s’installer. En attendant, ils vivent à trois dans une petite pièce, sans fenêtre, avec pour seule ouverture la porte d’entrée.

7 • Shanghai Aerospace Museum Station  • Metro Line N° 8 (South)

Lu ChangChun, 29 ans, et Liu BaiXuan, 27 ans, sont arrivés à Shanghai depuis leur province du Jiangsu, le premier il y a sept ans, le second il y a un an. Ils sont tous les deux mariés à deux soeurs et les deux couples vivent dans des conditions très précaires, avec chacun un enfant, dans un taudis de tôles, de cartons, de planches et de plastiques de serres. Tous les quatre travaillent à l’année comme ouvriers dans une pépinière qui appartient à la ville de Shanghai. Le terrain risque d’être vendu prochainement pour faire place à un programme immobilier et ils espèrent être reclassés sur une autre plantation, mais sans doute encore plus à l’extérieur de la ville.


8 • Shanghai University Station • Metro Line N° 7 (North)

Xu Hehua

40 ans, originaire de l’Anhui, travaille depuis six ans comme masseuse dans un établissement qui comporte six autres employés dont un jeune masseur aveugle. Le quartier, où s’est installée une annexe de l’université de Shanghai, est à l’origine un bourg de campagne  en cours d’étouffement et d’arasement devant le développement de plusieurs programmes immobiliers.

9 • Xujing Zhong Road Station • Metro Line N° 2 (West)

Chen KeHui

26 ans, originaire du Anhui, vit et travaille depuis un an dans cette cité qui regroupe des échoppes et des commerces, et où vivent uniquement employés et ouvriers. Deux rues sont en partie dédiées à des petits garages, plutôt spécialisés dans le « tuning », et deux autres rues sont dédiées à des brocanteurs qui récupèrent et restaurent des meubles anciens venant de la campagne. Le quartier, qui est cerné par un ensemble de voies autoroutières surélevées, est un peu au milieu de nulle part, entouré de friches urbaines en cours d’urbanisation.

© Thierry Girard 2010 pour l’ensemble des textes et des photographies. Aucune reproduction autorisée sans accord préalable de l’auteur.

© Thierry Girard 2010 for the texts and the photographs. No reproduction available without previous authorization by the author.


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