Kamaishi (Journal du Tohoku —part 4)

A propos de l’exposition Kamaishi (après le fracas et le silence) présentée au Cairn, centre d’art contemporain du musée Gassendi à Digne (Alpes-de-Haute-Provence) du 6 mars au 28 avril 2013.

Petit rappel : en août 2011, l’Institut français du Japon m’a invité à venir photographier la côte nord-est du Japon, sinistrée par le tsunami du 11 mars 2011. J’ai alors effectué un voyage de douze jours, depuis Iwaki au sud de la zone interdite de la centrale de Fukushima jusqu’à Miyako dans la province d’Iwate.
J’ai longuement relaté ce périple à travers trois billets de mon blog : Après le fracas et le silence, Journal du Tohoku –part 1 (Fukushima), Journal du Tohoku – part 2 (Miyagi)

Kamaishi, août 2011 © Thierry Girard

Kamaishi, août 2011 © Thierry Girard

Lors de ce premier voyage, je suis passé par la ville de Kamaishi où j’ai évidemment pris un certain nombre de photographies, mais peut-être moins que dans d’autres villes dont la destruction totale disait pleinement la violence de la catastrophe. Kamaishi me semblait relativement épargnée, comparée par exemple à Otsuchi, la ville voisine, dont il ne reste plus grand-chose. Il y avait quand même cette image très emblématique d’un énorme cargo, l’Asia Symphony, qui était venu se poser sur l’extrémité de la digue, à quelques encablures des premières maisons.  Le cœur de la ville, tout autour du port, était certes détruit, mais les maisons éventrées étaient pour la plupart encore debout, tout en étant en partie noyées, le sol s’étant abaissé d’un mètre après le tremblement de terre, et la digue ayant cédé en plusieurs endroits.

 

Kamaishi, août 2011 © Thierry Girard

Kamaishi, août 2011 © Thierry Girard

L’explication m’a été donnée par le maire de Kamaishi lui-même, Monsieur Noda, lors du second voyage entrepris en novembre 2012. Alors que j’étais reçu par le Maire et ses plus proches collaborateurs, à un moment de notre discussion, Monsieur Noda s’est levé et m’a montré sur une grande photo satellite qui orne son bureau les deux digues qui barrent l’entrée du goulet du port de Kamaishi — la ville est située au fond d’une baie creusée entre deux longues presqu’îles. Ces digues remarquables, longues de près de deux kilomètres, profondes de 63 m —ce qui est un record dont la ville s’enorgueillit à juste titre— et hautes de 6 m, ont cassé l’énorme masse d’eau du raz-de-marée et ralentit sa vitesse. C’est ce qui a en partie « sauvé » la ville de Kamaishi. Mais Unosumai par exemple, la zone intermédiaire entre Kamaishi et Otsuchi, qui n’était pas protégée par cette double digue, parce qu’elle s’ouvre, dans cette côte extrêmement découpée, sur une autre baie, a été quasiment rasée.

Cela dit, la catastrophe a bien eu lieu : les photographies de Kamaishi prises juste après le tsunami montrent l’ampleur du désastre. Admettons que cela aurait pu être encore pire. Malgré tout, le bilan du 11 mars 2011 pour Kamaishi —et les villes et villages environnants—, ce sont quand même 1041 morts et disparus sur une population de 40 000 habitants ; 4658 maisons totalement ou partiellement détruites sur les 16 000 que compte l’agglomération ; plus de la moitié des établissements industriels et des ateliers ont été noyés sous l’eau ; la quasi-totalité des bateaux de pêche qui représentent une activité essentielle pour l’agglomération ont été endommagés ou perdus…

Kamaishi, Unosumai, novembre 2012. Portrait de Nakasato Isamu © Thierry Girard

Kamaishi, Unosumai, novembre 2012. Portrait de Nakasato Isamu © Thierry Girard

Nakasato Isamu

70 ans, mécanicien et ancien moniteur de moto-école.

Il vivait avec sa femme dans la petite ville d’Unosumai, entre Kamaishi et Otsuchi. Cette ville a payé, en vies humaines et en destructions de biens, un lourd tribut au tsunami. Beaucoup de gens, des femmes et des personnes âgées notamment, s’étaient regroupées dans le Community Center, un bâtiment d’une certaine importance au centre du village, qui abritait aussi les pompiers. Elles y avaient été appelées par les haut-parleurs de la mairie et pensaient y être en sécurité. Malheureusement, la vague, ici comme ailleurs, était beaucoup plus haute que celle annoncée, et après avoir explosé les portes et les vitres, elle est montée jusqu’au plafond de l’étage, et même au-delà, noyant presque tous ceux qui s’y trouvaient, soit 200 personnes.

Nakasato Isamu et sa femme ont eu du nez. Ils ont désobéi, ils n’ont pas suivi les consignes et sont partis à pied vers la montagne d’où ils ont vu la vague emporter leur maison, et celles des autres. Mais paradoxalement, cette “désobéissance“ qui leur a sauvé la vie les met mal à l’aise vis-à-vis des autres familles qui ont perdu nombre des leurs. Nakasato Isamu se garde bien de se vanter d’avoir choisi la bonne option.

Comme il a lui aussi tout perdu et qu’il ne disposait que d’une toute petite retraite, il est obligé aujourd’hui de retravailler. Avec l’accord des autorités, il s’est installé un préfabriqué provisoire le long de la route principale. Il a commencé par récupérer des vélos pour les remettre en état et les revendre à ceux qui n’avaient plus rien pour se mouvoir. Et puis maintenant, tout en continuant à récupérer des objets perdus, il achète et revend des vélos neufs, des pneus et du thé ! Un petit commerce qui l’aide à survivre.

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Novembre 2012, retour donc à Kamaishi. L’Asia Symphony a retrouvé les flots il y a quelques mois, mais, s’il reste encore nombre de bâtiments debout —soit qu’il ait été décidé de les conserver, soit que les pelleteuses n’aient pas encore tout à fait achevé leur travail de démolition-—, je suis surtout frappé par les espaces vacants. Au cœur de la ville, ce qui reste debout, ce qui a échappé au désastre, semble relever de la pure grâce divine.

Kamaishi (derrière le port), novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi (derrière le port), novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, novembre 2012. Portrait de Higuchi Kenichi © Thierry Girard

Kamaishi, novembre 2012. Portrait de Higuchi Kenichi © Thierry Girard

Higuchi Kenichi

65 ans, ancien professeur de mthématiques.

Il vit seul avec sa mère depuis que sa femme, après le tsunami, est partie habiter à Tono, une ville dans la montagne. Leur maison a été endommagée, mais ils s’en sont sortis sains et saufs.

Il passe une partie de sa journée à ramasser dans les rues du centre-ville tout ce qui traîne, tout ce qui a été jeté par inadvertance ou inconséquence, comme s’il fallait que la ville soit totalement “nettoyée“. Une bouteille en plastique abandonnée, et c’est le syndrome de la ville submergée d’une mer de débris qui revient.

Kamaishi, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, novembre 2012. Portrait de Satodate Kyo © Thierry Girard

Kamaishi, novembre 2012. Portrait de Satodate Kyo © Thierry Girard

Satodate Kyo

53 ans, agent de sécurité sur un chantier.

Satodate Kyo est un pêcheur d’algues qui n’a pas encore repris son activité car il n’a pas pu se racheter de bateau malgré les aides apportées. En attendant, comme beaucoup de ceux qui ont perdu leur travail après le tsunami, il a trouvé à s’employer comme agent de sécurité sur les chantiers de déblaiement. Il prend les choses avec philosophie, espérant bien pouvoir retrouver d’ici quelques mois son vrai métier.

Kamaishi, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, novembre 2012 © Thierry Girard

Dans les villages et les petits ports de pêche qui se nichent dans chaque anse de cette côte découpée comme de la dentelle, des barques de pêche tanguent à nouveau dans les havres dont on reconstruit peu à peu les digues. Mais, entre la grève et les premières maisons habitées, il n’y a plus qu’un no man’s land où pousse désormais l’herbe folle et où ne subsistent des maisons d’autrefois que quelques soubassements en béton. Des piquets avec des faveurs roses délimitent ici ou là les anciennes propriétés dont personne ne sait encore si un jour elles pourront être reconstruites.

Kamaishi, Toni, novembre 2012. Portrait de Sasaki Yoko © Thierry Girard

Kamaishi, Toni, novembre 2012. Portrait de Sasaki Yoko © Thierry Girard

Sasaki Yoko 

59 ans, pêcheuse d’algues et de coquillages.

Dans le petit port de Toni, au bout d’une presqu’île, la pêche reprend peu à peu, et une vingtaine de barques neuves tanguent à nouveau dans la brise légère, à l’abri de la petite digue que l’on est en train de refaire après qu’elle se soit abaissée d’un mètre et brisée en plusieurs endroits. Il y a aussi un bateau plus gros, flambant neuf, spécialisé dans la pêche de nuit aux poulpes, avec cet air étrange de vaisseau galactique que lui donnent les rampes lumineuses qu’on déploie au-dessus de la mer pour attirer les petits léviathans.

Mais ici, la plupart des pêcheurs se contentent de petite pêche côtière, et surtout ramassent des coquillages, des crustacés et des algues. Les algues de cette région sont très prisées et fournissent un excellent revenu. Sasaki Yoko, dont la maison n’a pas été touchée par le tsunami parce qu’elle se trouve dans la partie haute du village, est en train d’insérer de jeunes algues dans les boucles d’un long filin qui sera, une fois le travail terminé, déposé un peu au large dans la baie. Au bout de quelque temps, les algues auront poussé tout le long du filin jusqu’à le faire disparaître ; et il suffira alors de le relever et d’en détacher les algues avec précaution, car il est très important que celles-ci gardent un bel aspect.

Kamaishi, Kojirahama, novembre 2012. Portrait de Hatakeyama Kazunobu © Thierry Girard

Kamaishi, Kojirahama, novembre 2012. Portrait de Hatakeyama Kazunobu © Thierry Girard

Hatakeyama Kazunobu 

65 ans, pêcheur.

Hatakeyama Kazunobu possédait auparavant son propre bateau… qui a été emporté par le tsunami, comme des milliers d’autres. Il pense qu’il est désormais trop âgé pour s’en racheter un ; aussi, en attendant de prendre sa retraite, il préfère être employé sur de plus gros bateaux qui partent pêcher au large au milieu de la nuit et reviennent en fin de matinée.

Après la criée très rapide sur le quai tout neuf du port de Kojirahama, les pêcheurs vont se déshabiller dans un vestiaire flambant neuf également ; puis ils repartent, chacun avec leur sac de poissons frais pêchés. Ici des sanma, un poisson typique de cette côte, dont la chair rouge, crue, salée, grillée ou fumée, au goût prononcé, est très appréciée.

Après la pêche, Hatakeyama retourne dans son village, Oishi, de l’autre côté de la baie, là où se trouvait autrefois son bateau. Oishi signifie “l’oiseau de pierre“. Le nom vient de trois grosses pierres “tombées“ dans le port, qui font comme un oiseau foudroyé aux ailes déployées. Mais le tsunami a brisé et emporté l’une des pierres… Hatakeyama, qui est au conseil municipal, se demande s’il faut remettre ou non une pierre dans le port pour que le nom du village garde son sens.

Kamaishi, Kojirahama, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, Kojirahama, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, Kojirahama, novembre 2012. Portrait de Takemoto Osamu © Thierry Girard

Kamaishi, Kojirahama, novembre 2012. Portrait de Takemoto Osamu © Thierry Girard

Takemoto Osamu

53 ans, ingénieur civil.

Takemoto Osamu est originaire de l’île d’Hokkaido, mais il travaille depuis plusieurs mois à la reconstruction de port de Kojirahama qui est le port de pêche le plus important du district de Kamaishi. Une première digue qui permet aux gros bateaux de pêche d’accoster a déjà été entièrement refaite et le chantier s’est désormais déplacé vers l’intérieur de la baie où il faut reconstruire les digues intermédiaires qui sont censées casser les tsunami. Plus tard, il faudra repenser la très haute et très épaisse digue qui devait protéger le village et dont les énormes piles, bousculées comme des jouets par la violence du tsunami, se sont disjointes les unes des autres, laissant la mer briser et emporter tout le bas du village.

Kamaishi, Ryoishi, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, Ryoishi, novembre 2012 © Thierry Girard

Sur le plan esthétique, je suis resté dans la continuité du travail précédent, et la question que je me pose alors en photographiant, c’est comment représenter ce territoire du vide, constitué d’absences, de cicatrices, de débris oubliés ou d’objets récupérés puis entassés, mais aussi de vestiges portant encore la marque de la violence des eaux. Dans ma relation du voyage précédent, j’avais souligné qu’en essayant de réinscrire les vestiges de la catastrophe, de manière parfois presque ténue, à peine visible, dans une représentation plus traditionnelle du paysage japonais, celle que l’on connaît par exemple à travers les estampes, je souhaitais mettre en valeur une forme de résilience des hommes et des paysages.

Kamaishi, Ryoishi, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, Ryoishi, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, Ryoishi, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, Ryoishi, novembre 2012 © Thierry Girard

Ces espaces meurtris m’apparaissent comme autant de blessures, de griffures lacérant un paysage d’estampe… Caps et presqu’îles montagneuses couvertes de forêts magnifiques ; petites îles comme des morceaux de planète tombés dans la mer, et sur lesquelles s’accrochent des arbres tordus par le vent…

Kamaishi, Murohama, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, Murohama, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, Hongo, novembre 2012. © Thierry Girard

Kamaishi, Hongo, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, Murohama, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, Murohama, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, Hongo, novembre 2012 © Thierry Girard

Kamaishi, Hongo, novembre 2012 © Thierry Girard

Les hommes et les femmes qui apparaissaient dans cette première série, je les avais considérés et photographiés, non pas comme des victimes, mais comme des sur-vivants décidés à ne pas subir l’accablement des choses. De même, celles et ceux que j’ai photographiés à Kamaishi ont chacun leurs cicatrices intérieures. Certains ont réchappé de peu à la mort, d’autres ont vécu la catastrophe de plus loin. La mémoire est souvent douloureuse, le traumatisme est là, en chacun, évident, s’exprimant discrètement, comme il sied aux Japonais, mais la vie continue et même ceux qui ont tout perdu essayent de croire en les promesses de l’avenir.

 

Kamaishi, Unosumai, novembre 2012. Portrait de Tanaka Yukari et de Tanaka Setsuko © Thierry Girard


Kamaishi, Unosumai, novembre 2012. Portrait de Tanaka Yukari et de Tanaka Setsuko. ©Thierry Girard

Tanaka Yukari et Tanaka Setsuko 

45 et 49 ans, fleuristes.

Les deux cousines ont un modeste magasin de fleurs, installé dans un préfabriqué au bord de la route qui va d’Otsuchi à Kamaishi. Le magasin est sur l’emplacement même de la maison où vivait la mère de l’une d’entre elles. Leurs deux mères et un oncle sont morts noyés dans le Community center qui est tout près de là.Setsuko, qui n’habitait pas la région, est revenue aider sa cousine à remonter ce magasin de fleurs, mais les clients ne sont pas nombreux. Plus personne n’habite alentour et, même si cette route est par ailleurs très fréquentée, les deux fleuristes ne peuvent compter que sur des clients de passage.

En fait, leur choix est davantage symbolique que marchand. En s’installant ici, elles honorent la mémoire de leurs ancêtres et elles fleurissent ce grand cimetière sans corps et sans tombes qu’est devenu Unosumai.

Cette exposition fait suite à une commande du Musée Gassendi et de la ville de Digne qui est jumelée avec Kamaishi, une ville côtière de la province d’Iwate au Nord du Japon, durement touchée par la catastrophe du 11 mars 2011. Ce séjour a été facilité par l’accueil chaleureux et l’aide logistique de la mairie de Kamaishi et de l’Ong japonaise Joca. Par ailleurs, ce voyage, qui a bénéficié également de l’aide de l’Alliance française de Sendai, s’inscrit dans une nouvelle phase de travail sur le Japon qui reçoit le soutien de la Région Poitou-Charentes.

Note complémentaire, 4 avril 2013 :

« Mille Cercueils », est le témoignage du journaliste et écrivain Kôta Ishii qui s’est rendu à Kamaishi dès le 12 mars, soit le lendemain de la catastrophe. Le livre vient d’être publié en français (mars 2013) aux éditions du Seuil.

Kota Ishii n’a pas recueilli directement le témoignage des victimes, il s’est plutôt intéressé à ceux qui ont été amenés à gérer la question de la Mort et des morts dans les semaines qui ont suivi le tsunami. Que faire de tous ces cadavres, comment les identifier, quelles relations établir avec ces corps qui sont parfois ceux d’amis ou de connaissances, ou qui racontent des histoires tragiques de mères et d’enfants que la vague a séparés et engloutis ? Ou ces cadavres anonymes dont on relève l’Adn et la dentition pour leur donner peut-être un nom un jour, et qu’aucune famille ne réclame ; cadavres boursouflés, souvent rendus méconnaissables par leur séjour prolongé dans l’eau et la boue, ou défigurés par les chocs subis. La face cachée de la tragédie en quelque sorte, puisque si on relève des chiffres, des noms, des histoires, on expose avant tout une comptabilité macabre, mais sans visage. Paradoxalement, alors que dans les guerres ou les attentats —dans certaines catastrophes aussi, Haïti par exemple—, les médias ne sont pas avares d’images montrant des cadavres, concernant cette catastrophe au Japon, et malgré l’énorme masse de documents dont on dispose dès les premiers instants du tsunami, il y a eu comme une sorte de black-out sur la représentation de la mort physique. On voit bien sur les premières vidéos, prises à l’arrivée de la vague, des gens qui sont emportés par la violence du flot ; mais plus tard, dans l’inventaire qui nous est restitué de la destruction physique des villes, la présence des corps est quasiment occultée. Des photos ont été faites évidemment, elles existent, il y avait sur place, entre les photographes amateurs et les journalistes de toutes sortes, des centaines de personnes qui ont documenté l’après-catastrophe, mais par pudeur, par respect pour les morts, et pour ne pas céder au voyeurisme (qui pourrait s’en plaindre ?), ces photographies et ces films sont restés discrets. On peut se rappeler aussi l’attentat contre les Twin Towers à New York où l’on voit l’affolement de ceux qui se pressent aux fenêtres des tours, où l’on voit aussi ceux qui choisissent de se précipiter dans le vide, mais pas plus, et d’autant moins que le site a tout de suite été bouclé par la police. Mais la mort est bel et bien là, à Kamaishi comme dans les autres villes de cette côte du Tohoku,  tous ces cadavres que les pelleteuses dégagent de leur gangue de boue ou de débris, ou que la mer ramène, parfois déjà en partie mangés par les poissons. Ces cadavres, des hommes de toute provenance (des médecins, des dentistes, des pompiers, des employés municipaux, des soldats, de simples volontaires), se sont dévoués dans des conditions terribles, alors que plus rien ne fonctionnait dans les premiers jours —et l’électricité en premier lieu—, pour les ramasser, les rassembler, les identifier, les préparer et les accompagner dans leur ultime voyage. Le livre de Kota Ishii leur rend hommage en quelque sorte. Mais de tous ces portraits, je retiendrai d’abord celui d’Atsuchi Chiba, qui, parce qu’il travaillait avant sa retraite dans un crématorium, fut chargé de gérer la morgue n°2 : dans son long côtoiement avec la Mort, il a appris à parlé aux esprits des morts et à les apaiser. Il murmure à chacun quelques mots de sérénité, appelant si possible chaque mort par son prénom, rassurant un enfant sur le fait que ses parents vont venir le chercher, remerciant  un ami d’avoir fait son devoir avant d’être emporté, consolant une mère de n’avoir pu sauver son enfant malgré ses efforts, ou promettant à un anonyme un repos digne dans l’enceinte d’un temple. C’est aussi ce mélange de shintoïsme et de bouddhisme, cette double religion des Japonais, qui induit ce rapport particulier à la mort, même si le livre montre bien, hors toute religion et toute « culture » japonaise, comment des hommes ordinaires et « médusés » doivent en quelques heures apprendre à faire face à l’effroi devant l’accumulation et l’état des cadavres ; et comment les survivants, face à leurs êtres chers, sont partagés souvent entre le rejet de l’évidence de la mort —certaines familles ont mis du temps à venir reconnaître leurs morts, comme si elles ne voulaient pas faire face à cette vérité de la misère d’un cadavre abîmé—, l’affliction la plus absolue —le chagrin inconsolable d’une mère qui ne peut se séparer de son enfant qu’elle veille jour et nuit—, et le souci de tous, malgré les conditions, que les rites funéraires, et notamment la question de la crémation, soient bien respectés, afin que chaque mort puisse aller en paix dans l’Au-delà et que les esprits des morts ne puissent être éternellement blessés et insatisfaits.


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