Histoire de Wu Xingmin (A letter from China)

C’est une belle histoire que l’histoire de Wu Xingmin. Elle commence pour moi un jour de février 2006 alors que nous effectuons —Chen Mingying, mon interprète, Zhang Delu, mon chauffeur, et moi-même— notre troisième équipée au cœur de la Chine pour ce qui donnera l’année suivante le livre et l’exposition, Voyage au pays du Réel.

Nous sommes sur les routes hivernales du Sichuan. Nous revenons de Kangding, à l’Ouest, une petite ville enserrée entre deux montagnes, qui s’étire le long d’une rivière pentue, le Dadu He. La population y est déjà majoritairement tibétaine. Victor Segalen, dont je suis le périple —cette grande diagonale qu’il avait tracée sur une carte de Chine en 1914—, avait renoncé à aller plus loin sur la route du Tibet. Un missionnaire allemand, le père Monbeig, venait d‘être assassiné par des pillards tibétains entre Kangding et Batang, un bourg à la frontière du Tibet, et le gouverneur militaire chinois avait alors dissuadé Segalen et ses compagnons d’équipée de poursuivre leur voyage vers l’Ouest, et les avait enjoints de prendre la route du Sud vers Li-Kiang (Lijiang).

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Portrait de Ren Zhen, lama tibétain, Kangding, Sichan, 19 février 2006 © Thierry Girard

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Le Dadu He entre Kangding et Luding, Sichuan, 19 février 2006 © Thierry Girard

Quatre-vingt dix ans après Segalen, nous voici donc sur cette route du Sud et nous avons quitté les Tibétains pour retrouver d’autres minorités, notamment les Yi et les Mosso (que Segalen appelle les Lolo). Mais pour mieux situer le contexte de cette rencontre avec Wu Xingmin, je reprends mes feuilles de route et le récit complet de cette journée, en gardant l’esprit et l’écriture directe des notes prises le soir du 21 février dans une chambre du Heng Liang Hotel à Lugu, Sichuan.

 

Lugu (district de Mianning), Sichuan, 21 février 2006.

 

Nous avons quitté de bonne heure l’hôtel de Hanyuan (Fulin) où nous avons passé la nuit pour la somme la plus modique du voyage, 200 RMB (20 €) pour les deux chambres, et dîné hier soir dans une gargote pour 15 RMB (1,5 €) à trois, ce qui ne nous était pas arrivé depuis je ne sais plus quelle étape dans le Henan en 2003. La preuve que nous sommes non seulement dans une petite ville, mais surtout dans une partie de la Chine encore oubliée par les grands changements en cours…

Après avoir photographié, comme presque à chaque étape, le paysage vu de ma chambre d’hôtel, nous avons traîné longuement dans les rues de Hanyuan où toutes les constructions, y compris les petits immeubles de briques claires qui enserrent le centre ville, relèvent d’un autre âge. Rien de ce qui fait la “modernité“ en Chine aujourd’hui et qui commence par l’érection de banques, de bâtiments municipaux, de collèges et d’hôtels tout neufs, ne semble encore avoir atteint cette modeste bourgade.

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Vue depuis l’hôtel, Hanyuan, Sichuan, 21 février 2006 © Thierry Girard

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Hanyuan, Sichuan, 21 février 2006 © Thierry Girard 

En quittant Hanyuan, nous avons longé le Dadu He qui bifurque vers le Sud et vers les territoires Yi. A la sortie de la ville, la route surplombe une cimenterie et quelques usines d’engrais dont j’imagine, vu l’état, les dégâts qu’elles peuvent causer à l’environnement. Certaines sont heureusement à l’arrêt. Je longe le mur d’enceinte de l’une d’entre elles, mais aucune ouverture, tout est clos. L’intérieur décati de ces usines doit vraisemblablement ressembler à ce que Burtinsky a pu photographier. Le paradoxe : on s’imagine être dans une Chine rurale, or les terres sont maigres, les paysans pauvres, et le travail est ailleurs. Il n’y a pas une seule vallée le long des routes principales qui ne soit pas exploitée industriellement : gravières, mines, carrières, usines de chaux ou cimenteries, barrages hydrauliques, le fond des vallées est un immense chantier où l’on se contrefout totalement de la préservation du paysage. Qu’importe, la Chine est vaste, n’est-ce pas ? Derrière toute vallée assassinée se dresse une montagne encore vierge…

Quitté le Dadu pour remonter dans la montagne en longeant l’un de ses affluents dont le lit, presque à sec, est tout du long un véritable chaos. Beaucoup de ces chantiers sont illégaux et ne tiennent que par la corruption des autorités.

 GD277-2A117 copieEn quittant Hanyuan, usines le long du Dadu He, 21 février 2006 © Thierry Girard

En montant vers les cols, la brume fait seuil entre les nappes jaunes des champs de colza et les taches blanches de ce qui reste de neige clairsemée. Un col, puis un autre, et encore un autre derrière lequel se découvrent les premiers villages Yi, cette ethnie montagnarde qui s’accroche à sa terre ingrate depuis des siècles. Les premiers hameaux suintent la misère avec leurs maisons de parpaings bruts à peine jointoyés —cadeau somptueux du gouvernement pour remplacer les maisons traditionnelles aux murs d’osier et de torchis qui avaient l’avantage de mieux préserver du froid l’hiver et de la chaleur l’été…

En s’approchant du village de Meng Ho Cun, Chen me dit qu’une fameuse bataille entre Yi et Han s’est tenue ici à l’époque des Trois Royaumes au troisième siècle après JC. Les Yi ont été défaits. Ils le sont toujours. Un homme vient à notre rencontre sur la route au-dessus des maisons. Il se présente comme le chef du village et nous dit la difficulté à vivre ici. Quelques arbres fruitiers, des pommes de terre, du maigre maïs, des petits cochons noirs en liberté… [Tous les Yi ne vivent pas ainsi. Les jours suivants, nous verrons plus bas dans la plaine, des hommes et des femmes Yi, vêtus de leurs magnifiques costumes traditionnels, se pressant aux foires et marchés de quelques gros bourgs où les produits de la terre abondent.]

La minorité Yi, qui s’apparente aux groupes Tibéto-birmans, compte près de 8 millions d’âmes. Elle est dispersée entre quatre provinces de l’Ouest de la Chine et ceux qui vivent dans les montagnes sont parmi les plus pauvres. Notre chef de village, avec son teint cuivré et son long nez, n’a pas l’air du tout chinois. Il pourrait très bien, s’il avait les cheveux plus longs et quelques plumes sur la tête, passer pour un chef indien, tels ceux que Edward S. Curtis a photographiés.

 109a copiePortrait de Badio Tieha, minorité Yi, village de Meng Ho Cun, district de Mianning, Sichuan,
21 février 2006 © Thierry Girard

GD278-4A120 copieVillage de Meng Ho Cun, district de Mianning, Sichuan, 21 février 2006 © Thierry Girard

Après avoir franchi un nouveau col, nous passons devant le chantier d’un tunnel qu’on perce sous la montagne pour passer d’une vallée à l’autre. Nous nous arrêtons un peu plus loin devant quelques baraques misérables. Contrairement aux villages de paysans où nous n’avons vu presque personne, là il y a du monde, des ouvriers du chantier, des Yi et des Han mêlés. Derrière l’impression de désœuvrement se cache un drame : on nous apprend qu’il y a eu un accident dans le tunnel. Quatre ouvriers sont morts. Le travail est interrompu. Une vieille femme nous raconte la scène en détail, mais elle parle Yi, avec juste quelques mots de chinois. Chen ne comprend quasiment rien. Etrangement, personne ne semble troublé outre mesure. Pas de colère ni d’émotion apparente. Fatalisme et résignation ?

GD279-2B122 copieMinorité Yi, village de Cheyang, district de Mianning, Sichuan, 21 février 2006 © Thierry Girard

Je vais photographier un groupe de Yi qui se tient un peu plus haut sur la route, près de ce qui s’apparente à une maison, un parallélépipède de parpaings dont la porte constitue la seule ouverture. À l’intérieur, des hommes et des femmes, assis sur une pauvre natte jetée sur le ciment froid du sol, jouent aux cartes dans l’obscurité. Mélange de gène et de sourires, ils refusent d’être photographiés. Je n’insiste pas et je retourne vers les baraquements des autres ouvriers. Un homme dort, allongé à même le sol, comme s’il était tombé ivre mort. En fait, il s’agit là d’une habitude caractéristique des Yi.

 GD280-3B copieVillage de Cheyang, district de Mianning, Sichuan, 21 février 2006 © Thierry Girard

[ on peut consulter une étude détaillée de cette photographie dans un billet antérieur : Du Punctum ]

Très mauvaise route pour franchir le dernier col et retrouver une vallée large et ouverte. Peu à peu le vent perd de son piquant, la tiédeur revient. Village après village, les maisons semblent mieux bâties, et dans le fond de la vallée, là où la terre nourrit enfin son homme, c’est dans les habits des gens que l’on voit la différence avec les gueux de la montagne.

He Bing, le village de la Paix, un village étiré sur près de deux kilomètres. C’est la fin de la journée, il fait doux, les paysans discutent sur le bord de la route. Zhang passe trop vite, je lui demande de revenir en arrière. Nous rentrons à pied dans le village. Tel le joueur de flûte de Hamelin, j’entraîne derrière moi —mais pour le meilleur— une horde d’enfants joyeux, et j’essaye, avec l’aide de Chen qui prend sa grosse voix, de les maintenir dans mon dos afin de pouvoir photographier ce qui advient devant moi : de retour des champs, des gens paisibles sur le seuil de leur maison, goûtant la lumière rasante du soir, juste avant le crépuscule.

GD278-4B-Rec copieVillage de He Bing, entre Mianning et Lugu, Sichuan, 21 février 2006 © Thierry Girard

GD282-3A125 copie Village de He Bing, entre Mianning et Lugu, Sichuan, 21 février 2006 © Thierry Girard

Nous arrivons enfin, à la nuit tombée, dans la petite ville de Lugu où nous trouvons un hôtel modeste. D’habitude, nous ressortons en quête du ”meilleur” restaurant du bourg, mais nous sommes las, et il est déjà bien tard. Le restaurant de l’hôtel n’a déjà plus de clients, la cuisine est sur le point de fermer, mais on ne peut pas refuser un dîner à un étranger ! Nous voici donc dans une petite pièce autour d’une de ces tables rondes dont on fait tourner le plateau central pour picorer dans les différents plats. Deux petites gamines se présentent pour le service, mignonnes, l’une timide, l’autre plus espiègle. Comme toujours, c’est Chen qui choisit les plats et passe la commande. La plus mutine s’approche de moi avec un petit sourire et me dit trois mots en anglais : « Hello ! How are you ? ». Je lui réponds : «  Fine ! And you ? ». Chen relève la tête de son menu, la regarde, étonné —nous sommes au milieu de nulle part, pas de touristes, pas de businessmen étrangers—, et lui demande à quel niveau elle a arrêté ses études. Et voilà notre petite serveuse qui se met à pleurer discrètement, le menton qui tremble un peu, une petite larme dans le coin de l’œil, et elle explique à Chen qu’elle a été obligée d’interrompre ses études. Sa petite camarade se met elle aussi à avoir la larme à l’œil. Elle repartent en courant avec notre commande dans la cuisine, mais lorsque la plus enjouée revient, Chen décide de l’interroger un peu plus. Et la voilà qui s’effondre d’un coup en sanglots en expliquant qu’elle a dû interrompre sa première année de lycée (elle a seize ans), parce que ses parents, des paysans pauvres, ne pouvaient plus payer ses études —il en coûte 700 RMB par an pour les frais de scolarité, plus l’internat, soit 3 000 RMB par an (300 €). Et elle nous avoue qu’elle est la cinquième d’une famille de six enfants !!! Aucun de ses frères et sœurs n’a fait des études, mais elle, elle aimerait bien continuer… [Nous sommes certes au pays de l’enfant unique, mais dans les campagnes, il y a une tolérance pour avoir deux enfants, surtout lorsque le premier-né est une fille. Ça permet d’éviter un peu les infanticides de petites filles… Et les minorités ne sont pas contraintes par cette limitation autoritaire. ]

Chen lui explique qu’il connaît des gens à Pékin, une association qui s’occupe de cas comme le sien, mais qu’il ne peut rien promettre. Or cette situation, la difficulté pour les plus pauvres à poursuivre leurs études, est devenue à ce point préoccupante que le PCC s’en est emparé comme un thème de discussion majeur pour le prochain Congrès qui se prépare.

La gamine repart dans la cuisine et revient avec un bout de papier où elle a écrit son nom, Wu Xingmin, et l’adresse de l’hôtel où elle travaille depuis un mois, depuis qu’elle a été forcée de quitter le lycée. Elle se met même à genoux devant Chen pour le supplier de faire quelque chose. Chen, très calme, très paternel, la force à se relever. Sa copine, plus discrète, qui est dans le même cas, mais qui est restée un peu à l’écart, arrive de la cuisine et s’évanouit dans les bras de l’autre. Nous nous précipitons vers elles et les voilà toutes les deux par terre, pleurant l’une contre l’autre. Nous les relevons, nous sommes tous émus et un peu chamboulés, même Zhang qui, du coup, en a perdu sa nonchalance habituelle. Bizarrement, les autres serveuses, la responsable du restaurant, la directrice de l’hôtel se montrent fort discrètes. Personne n’est venu s’immiscer ou interrompre de force ce qui se passait, comme si au fond les deux petites serveuses bénéficiaient d’une forme de compréhension de la part des autres.

Finalement, on nous apporte les plats, mais nous n’avons plus très faim, et pendant qu’on grappille distraitement, sur mon insistance à savoir comment agir au mieux, Chen m’explique la situation : « Dans leur cas, la seule solution, c’est d’être “adoptées“, soit par un Chinois riche qui leur paye leurs études, soit par une association qui les aide financièrement et peut contrôler le suivi réel des études. Leur donner de l’argent ne sert à rien, ça irait directement dans la poche du père. Ce qui complique les choses, c’est que le maigre salaire qu’elles récupèrent sert aussi, vraisemblablement, à nourrir le reste de la famille… ». Il rajoute : « Chaque année, c’est un million d’enfants qui sont obligés d’interrompre ainsi leurs études, simplement à cause de la misère ! ». Je pense à Mo Yan qui a grandi dans une famille de paysans très pauvres et qui a été renvoyé de l’école pendant la Révolution culturelle avant d’être l’écrivain emblématique qu’il est devenu. Et surtout à la jeune Ma Yan, cette écolière interdite également d’études pour cause de pauvreté, et qui écrivit son désarroi dans des cahiers que recueillit Pierre Haski au début des années 2000 («Le Journal de Ma Yan», Ramsay, 2001).

Les filles sont restées debout autour de la table, comme si elles cherchaient désespérément à comprendre notre conversation. On essaye de les rassurer à nouveau et encore, et pour qu’elles n’aient pas le sentiment d’être abandonnées dès la fin du repas, je leur propose de les photographier le lendemain matin avant notre départ. Au moment où nous quittons la table, toutes les deux me disent « Good bye ! » avec un signe de la main et un petit sourire triste.

Lugu, Sichuan, 22 février 2006.

 

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Vue depuis l’hôtel Heng Liang, Lugu, Sichuan, 22 février 2006 © Thierry Girard

Levés à l’aube, pris le petit-déjeuner à l’extérieur de l’hôtel : trois bols de lait de soja et trois galettes de blé, genre churros, pour 3 RMB (30 centimes), décidément la vie n’est pas chère ici, mais elle ne vaut sans doute pas cher non plus.

De retour à l’hôtel, je fais as usual a view from my room, comme une manière de chauffer le regard avant les choses sérieuses. Les deux petites serveuses m’attendent à la réception. Elles me demandent si « Uncle Chen » est là ; je les sens inquiètes à l’idée de nous voir partir. Elles ont dû réviser leur anglais cette nuit, car elles parlent mieux et semblent me comprendre, surtout la plus timide. Chen arrive et nous allons faire des photos dans la grande salle à manger éclairée par une large baie vitrée. La directrice de l’hôtel, une jeune femme souriante qui a senti leur détresse, nous a fait signe qu’elle leur accordait le temps qu’il fallait. Elles sont très touchantes toutes les deux, avec leur petite tenue rose, la même qu’hier soir. Elles ont seize ans, mais on dirait des enfants. Pendant que je la photographie, Wu Xingmin a encore des larmes dans les yeux.

GD283-3CPortrait de Wu Taoying, Lugu, Sichuan, 22 février 2006 © Thierry Girard

GD283-2C copiePortrait de Wu Xingmin, Lugu, Sichuan, 22 février 2006 © Thierry Girard

Après les photos, nous rediscutons de la situation. Chen leur demande si elles ont le numéro de téléphone de leur professeur principal… numéro qu’elles donnent aussitôt, par cœur, preuve qu’elles ne mentent pas !

Je prends leurs mains, toutes fines, des mains de petites filles mais déjà abîmées et gercées. Petites Cosettes qui triment toute la journée, les mains dans l’eau froide. Je leur dis de s’acheter une crème grasse, ça ne coûte pas cher ; je leur dis que c’est important de garder de jolies mains à leur âge…

Nous partons. Elles nous accompagnent jusqu’à la sortie de l’hôtel. Elles me serrent dans leurs bras, elles sont vraiment toutes menues. Elles nous disent qu’elles espèrent, grâce à nous, « to come back to school »… On fera notre possible. De grosses larmes coulent sur la joue de Wu Xingmin pendant que Wu Taoying réprime un sanglot discret. Elles nous font de grands adieux et on les voit s’engouffrer dans le hall de l’hôtel, serrées l’une contre l’autre, la tête penchée, sans doute pour pleurer.

 Dans la voiture, nous faisons le point avec Chen. Nous avons le sentiment d’avoir quelque responsabilité et nous devons vraiment faire quelque chose pour ne pas les décevoir. Je suis persuadé qu’elles se sont adressées à nous parce que j’étais un étranger et que Chen, avec sa classe naturelle, inspire vraiment la confiance. Il n’a pas ce côté arrogant ou mesquin de tous ces petits fonctionnaires, petits cadres ou marchands de n’importe quoi qui sont les clients habituels de ce genre d’hôtel, imbus de leur maigre pouvoir, traitant le petit personnel avec le plus profond mépris, fumant comme des usines, buvant sec dans des banquets joyeux où plus le temps passe, plus les voix s’élèvent, et finissant la soirée du côté des “masseuses“… Par chance pour nos petites Wu, il n’y avait pas de salon de massage dans cet hôtel.

 

Yongshen, Yunnan, 25 février 2006.

 

Alors que nous redescendons du lac Lugu où nous avons fait une halte trop brève chez les Mosso, le téléphone de Chen sonne. C’est Wu Xingmin qui appelle : « Merci, merci, merci ! Notre professeur nous a appelé ce matin et nous avons le droit de retourner au lycée ! ». Elle se répand encore en mille remerciements avant de raccrocher. Nous nous regardons, un peu interloqués et ravis à la fois. Il semblerait que notre passage ait suffi à débloquer la situation : la directrice de l’hôtel a dû faire ce qu’il fallait auprès du collège, leur faisant sans doute comprendre qu’ils avaient plutôt intérêt à régulariser les choses avant que l’affaire ne monte jusqu’à Pékin ! Nous sommes évidemment soulagés, tout en étant un peu dubitatifs sur la pérennité de cette seconde chance offerte aux filles… Mais, que pouvons-nous faire d’autre désormais ?

 

A letter from China.

 

L’histoire cependant ne s’arrête pas là. Quelques mois plus tard, je reçois un e-mail intitulé A letter from China. Comme j’ai malheureusement perdu le courriel originel, je le retranscris de mémoire en ayant remis en forme un anglais encore très approximatif :

 « Dear Uncle Gi

Do you remember me ?

I’m your daughter from China

You saved my life

I’m in school now

I miss you

Wuxingmin »

 

Je n’ai pas du répondre tout de suite, mais je reçois le 1er janvier une carte de vœux électronique puis un nouveau message :

 « Dear uncle :

hello ! how are you ? I am very miss you !

do you remember me ? I am a chinese girl.

I am waiting for your letter forever.

Please write to me soon.

Thank you for you love me !

Your friend wuxingmin »

 

Et puis, un an après, j’apprend qu’elle est désormais étudiante, qu’elle a décidé de ne pas renoncer (I don’t give up !), de continuer ses études, même si le chemin est difficile, en espérant qu’un jour elle sera célèbre ! Et comment ne pas la croire lorsqu’on se rappelle cette adolescente qui décide de tenter le tout pour le tout pour changer le cours de son destin, parce qu’un soir d’hiver un “oncle“ étranger prend soudain la figure du Sauveur !

 « Do you know that I am a student now. I am studying in a vocational and technical middle school in Mianning. I decide to studying, so I do not give up . I hope you give me some courage. Although my way is very longer and harder, I think one day I will go over our country and be famous. I want make friends with you forever. »

 

Je lui écris qu’il y a sa photo dans un beau livre que je viens de publier et je lui donne le lien vers mon site web. Je crois aussi que je lui envoie une photo d’un grand tirage d’elle qui est dans mon atelier (le diptyque des deux petites serveuses roses recueille toujours davantage de suffrages lorsque je l’expose), mais là je n’ai pas de réponse… Le temps passe, et ce n’est que trois ans après que, à ma grande surprise, je reçois un nouveau courrier de Wu Xingmin. Elle me dit qu’elle pense souvent à m’écrire, mais qu’elle n’ose pas, parce que je n’ai pas répondu à ses messages précédents ! ? Les grandes oreilles chinoises seraient-elle passées par là, jetant à la poubelle de la censure les courriels innocents d’une petite étudiante du Sichuan ? Elle rajoute :

 « In fact I met you among the six years that you have been my spiritual faith, really, every time I think of and I have a foreign uncle ( » family « ). (…) I now have a very good work, but I still hope very much with my uncle could have kept in touch? Miss you WuXing sensitive » (sensitive pour min, l’idéogramme de la deuxième partie de son prénom).

 Je lui demande : « Quel travail ? », et elle me répond aussitôt qu’après avoir obtenu son diplôme, elle est rentrée à la China construction Bank au service des prêts ! Elle n’est pas très enthousiaste, mais c’est un job ! Elle précise :

« I believe I can do better because I always feel quite capable, hey hey, uncle, you this little niece in boast ha ! » 

Je reconnais là son côté espiègle, d’autant plus que la ligne suivante, elle se moque de moi : pensant vraisemblablement que je suis désormais un vieillard, elle me conseille de ne pas attraper froid avec le changement climatique… Et elle m’envoie aussi en pièce jointe, tout un dossier de petites photos qui montre son parcours de jeune fille depuis l’hôtel Heng Liang jusqu’à aujourd’hui.

16岁恒良酒店里Photographie prise par Chen avec l’appareil photo d’une des deux filles.

Et puis la correspondance s’interrompt à nouveau. Mais, le 13 septembre dernier, je reçois un e-mail qui m’émeut profondément : elle m’apprend qu’elle est mariée, qu’elle a un nouveau travail, un passeport, qu’elle voyage pour son travail jusqu’à Singapour et que ce serait un grand bonheur pour elle de venir me voir en France. Et surtout le message est accompagné de photographies d’elle et de son mari, où on la voit radieuse, conquérante et toute en beauté ! La petite fille de paysans à la bouille un peu trop ronde est devenue vraiment une très jolie jeune femme.

Elle me renvoie peu après un nouveau message, toujours intitulé A letter from China, où elle me donne de nouvelles précisions :

« Dear uncle, Hello, every time when I receive your reply to me, I will be very excited, happy, although my English is not very good, but I still hope your message, we know from the 8 years now, ever since I met you, I find I can’t give up, I learned to insist, learn to change, learn to adapt to the society, until now I do, parents are more than 70 years old, but I still put them to take care as I can, I now in an optical communication device company Chengdu’s marketing department, we have foreign customers, I live in Shuangliu International Airport nearby (…).

Really thank you for letting me change, thank you very much indeed, at the crossroads in my life (…) Our group photo I have on my body, because that is the most precious gift in my life »

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Et le bien le plus précieux qu’elle m’ait envoyé, ce sont ces images de bonheur qui racontent en quelque sorte une success story à la chinoise. Soyons clair, le système social chinois est violent, il faut du courage, de l’ambition, de la détermination pour pouvoir tordre ainsi le cou à un destin mal parti comme celui de Wu Xingmin. Et je pense que ma petite nièce chinoise m’accorde plus d’importance que je n’en ai réellement eu, car d’évidence, elle possède en elle tous les éléments pour résister et réussir. Et d’abord une volonté farouche de sortir de la misère. Je pense aussi qu’elle doit beaucoup à Chen et à la directrice de l’hôtel (sans doute parce que c’était une femme), mais que sans ma présence, elle n’aurait vraisemblablement pas sollicité Chen…

Au-delà de son cas, il est manifeste que la prospérité nouvelle de la Chine fait fonctionner l’ascenseur social, et du coup, malgré les dégâts humains et environnementaux du capitalisme made in China, malgré un système toujours répressif et autoritaire (même si les espaces de liberté sont de plus en plus nombreux), une grande partie de la jeunesse chinoise vit aujourd’hui dans cette euphorie d’un avenir qui lui semble, sinon radieux, du moins ouvert ; chose inimaginable pour la génération de leurs parents qui, au même âge, ont connu les heures sombres post Tian An’Men, voire comme le père de Wu Xingmin qui a du avoir 25 ans au milieu des années 60, les heures encore plus sombres de la Révolution culturelle !

Cette formidable confiance, c’est ce qui fait aussi la force de ce pays, et a contrario, notre faiblesse : croire ou ne pas croire en l’Avenir !

Une partie des photos qui illustrent la première partie de cet article ont été publiées dans le livre, Voyage au pays du Réel, paru chez Marval en 2008 avec un très beau texte de Christian Doumet « Chine, la maison du dehors ». Les autres photographies sont inédites.


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© Thierry Girard 2013 pour les textes et les photographies. Tous droits réservés pour les photographies de Wu Xingmin dont toute reproduction ou utilisation sont strictement interdites.

© Thierry Girard 2013 for the texts and the photographs. All rights reserved for the pictures of Wu Xingmin. All use or publishing of them is strictly forbidden.


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