En observant, en écoutant.

Ce troisième billet consacré à l’Observatoire photographique du paysage du Parc naturel régional des Vosges du Nord diffère des précédents par le souci de rapporter, en plus du travail photographique proprement dit, la nature des rencontres et des échanges qui se font sur le terrain, in situ, avec les gens qui vivent et travaillent dans ces petites villes et ces villages du nord de la Moselle et du Bas-Rhin.

Un territoire, ce sont des paysages bien sûr, mais ce sont aussi des modes de vie, des mentalités, une Histoire qui se transmet plus ou moins bien à travers ceux qui pensent en être les héritiers, des réalités économiques et sociales qui ne sont pas les mêmes partout et qui peuvent évoluer, des espoirs et des déconvenues, des façons de vivre ou de ne pas vivre ensemble, et des histoires de gens, de chacun, des petites histoires qui en disent beaucoup sur le reste, sur la mémoire, sur ce qui a été et sur le présent.

 Comme je reviens régulièrement sur les mêmes lieux (depuis de très longues années parfois, les premières photos de cet OPP remontant à 1997), non seulement je suis repéré, mais même presque attendu, la méfiance initiale ayant laissé la place à une sorte de sympathie amusée. J’ai l’impression alors d’être comme le facteur qui fait sa tournée en prenant des nouvelles du pays, mais au mieux pour moi c’est une fois par an, et le plus souvent tous les deux ou tous les trois ans…

Généralement, les gens viennent à moi, ne comprenant pas tout à fait ce que je fais et pourquoi (suis-je un géomètre, un arpenteur ? « Ah, photographe !? »), et surtout attirés par cette boite étrange posée sur le trépied, la chambre en bois de cerisier japonais… Il y a parfois de longs et beaux échanges, d’autres plus anecdotiques. Je relance juste la conversation pour que mon interlocuteur, mis en confiance, aille plus loin… Je ne cherche pas à polémiquer ni à m’engager dans des échanges un peu vains, même lorsque certains propos sonnent désagréablement à mes oreilles.

J’observe aussi en silence, et je sais alors que certains jugements que je tire de cette observation des gens et des choses peut prêter à critique. Mais je n’ai jamais eu pour habitude de voyager en état de béatitude…

Je reprends ci-dessous, avec d’autres éléments de mon carnet de route, quelques-unes de ces rencontres impromptues, faites lors des deux dernières missions, celle de l’automne 2013 et celle de l’hiver 2014. En espérant qu’il sera bien compris qu’à travers ces petites histoires, c’est aussi une façon d’évoquer le bonheur d’être photographe lorsqu’on peut prendre le temps de saisir quelques bribes de la vie d’autrui au-delà de l’apparence des choses vues et photographiées.

 

Journal d’automne 2013

 

La Petite-Pierre, Bas-Rhin, 22 octobre 2013

 

Chaque nouvelle mission commence en général par un comité de pilotage où se retrouvent les responsables du Parc, ceux qui pilotent l’observatoire ou qui sont directement concernés par ses résultats, quelques observateurs extérieurs (parfois, rarement, un élu…) et les représentants de l’Etat, à travers les Dréal, qui sont en fait les financeurs de l’OPP. Depuis quelques temps, la discussion porte principalement sur les actions à mener et les choix à opérer en amont pour valoriser l’observatoire dans la perspective de ses 20 ans que nous fêterons en 2017.

Mais chaque réunion se termine par une sorte de cerise sur le gâteau qui est la découverte et l’analyse des photos de la mission précédente. Entre 20 et 22 tirages pour chaque mission, partagés entre le retour récurrent des points de vue originels qui constituent la base historique de l’OPP ; le suivi de points de vue récents dont la pertinence par rapport à l’évolution du territoire est souvent plus vive que celles de points de vue plus anciens ; la découverte de nouveaux points de vue, parfois suggérés par les représentants du Pnr, souvent déterminés de mon seul fait, au hasard de la route, sachant que cette année, ce sont dix-huit nouveaux points de vue, à réaliser sur des endroits précis, qui me sont demandés après des repérages effectués sur le terrain par mes commanditaires…. Et puis la surprise de voir ressurgir, comme cette fois-ci, des points de vue anciens qui n’avaient jamais été jusqu’alors reconduits…

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Les prairies à « dos » de Niedersteinbach (Bas-Rhin). Première reconduction d’un point de vue de 1997. Les Highland cattle entretiennent ces prairies traditionnelles où l’eau qui ruisselle de la montagne est guidée dans des rigoles creusées dans l’a-plat du terrain (d’où l’effet de dos). En ce jour de neige, ce sont des adolescents qui font de la luge, accompagnés d’un gros chien qui court avec eux le long de la pente.


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Le petit village de Mattstall (Bas-Rhin), un peu à l’écart de la route, au-dessus du piémont alsacien. Là aussi un point de vue de 1997, jamais reconduit. Ici, c’est le jeu des 7 (ou des 14) erreurs ! A priori, tout semble immuable, figé pour l’éternité ! Et pourtant, du gît fraichement planté, devenu arbre, aux maisons qui ont toutes subi des modifications (crépis, volets, barrières, portails etc.), c’est l’évolution lente caractéristique d’un village aisé où les améliorations successives sont le signe d’un bien-être discret.

 

Phillipsbourg, Moselle, 23 octobre 2013

 

Il y a dans cette région une tradition de l’auberge de village où le midi, ouvriers, voyageurs, retraités, familles, touristes (allemands…), se côtoient autour d’un menu copieux et roboratif pour moins d’une douzaine d’euros. La lumière des salles de restaurant est le plus souvent tamisée par les vitres épaisses et teintées des fenêtres, et je recherche toujours une table où je peux consulter à loisir mes notes et mes cartes sans devoir sortir une lampe de poche…

Lorsqu’il y a du personnel, les serveuses sont des filles des villages alentour, des filles à la peau blanche et laiteuse. Parfois une petite brune se glisse dans le lot, une fille du Sud dont les parents, Turcs (ils sont nombreux dans cette région frontalière), Maghrébins ou même Italiens (la Lorraine du charbon et de l’acier n’est pas loin) se sont souvent installés ici depuis une ou plusieurs générations. Et là, souplesse, vivacité et art de la séduction effacent d’un trait la discrétion un peu fade des blondes aryennes…

Je m’arrête régulièrement à Phillipsbourg, ce village au milieu du Parc où j’ai le choix entre trois auberges ! Phillipsbourg est à la limite de la Moselle et du Bas-Rhin sur l’axe Bitche-Niederbronn. C’est une sorte de nœud entre plusieurs itinéraires possibles pour mes reconductions, itinéraires que je choisis en fonction du temps, de la lumière, de ce qu’il me reste à faire. J’ai également deux points de vue réguliers dans ce village, l’un d’automne et l’autre d’hiver.

J’ai choisi cette fois de m’arrêter à l’auberge du Falkenstein. Il y a de nouveaux gérants, un couple vraisemblablement franco-maghrébin. Vacances scolaires obligent, c’est leur fille adolescente qui fait office de serveuse. Elle glisse de table en table telle une gazelle, joli visage intelligent sur un corps fin, délié et dansant, et s’adresse à chacun d’une voix posée et élégante, sans accent mosellan, avec juste ce sourire qui n’en dit pas trop. Elle vient vers moi et je lui demande quel est le plat du jour :

— Du civet de faon…

Je la regarde avec un petit sourire amusé.

— Du civet de faon, vraiment ?

Elle se pince un peu les lèvres pour ne pas trop sourire, baisse la tête pour noter “plat du jour“ dans son carnet, et hop ! Deux ou trois bonds, la voilà repartie dans la cuisine…

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Phillipsbourg. Point de vue 148 (2010). Seconde reconduction. Un ancien étang devenu zone marécageuse, puis racheté et drainé pour en faire une zone de pêche-loisir. Médiocrité des installations et de l’entretien des abords.

 

Baerenthal, Moselle, 24 octobre 2013.

 

Chaque fois que je repasse à cet endroit, la vieille dame qui habite la maison de l’autre côté du chemin sort illico, sa truelle de jardin à la main. Elle m’annonce derechef qu’elle sait depuis quinze jours qu’elle a la maladie de Lyme : «  Peut-être depuis trente ans, allez savoir ! C’est ce que le médecin m’a dit ! Je l’ai peut-être attrapée dans le jardin, ou dans la forêt…». Je la laisse parler, je suis préoccupé par mon point de vue, il y a quelque chose qui cloche… En fait, une modification légère du premier plan fausse mes repères… D’un autre côté, la lumière n’est pas belle, un peu trop terne, alors que l’étude de ce fond de vallée nécessite une lumière vive et aigüe qui permette de bien distinguer les différents types de végétation ainsi que la couverture forestière à l’arrière-plan.
Je reviens chaque année à cet endroit, mais je renonce presque une fois sur deux à faire une nouvelle prise de vue. À cause de la lumière qui est ici souvent compliquée. De fait, je ne cherche pas à photographier pour photographier. Je dispose désormais d’un tel corpus d’images que je peux être de plus en plus sélectif sur les conditions de prises de vue. Ce qui m’amène, lors de chaque mission, à “visiter“ beaucoup plus de points de vue que je n’en photographie.

La voisine, voyant que je renonce, reprend la conversation, comme l’année précédente, sur l’état du fond de vallée devant nous.

« Il y a cinquante ans, soixante ans, j’vous dis, on pouvait passer à pied ! On mettait juste les bottes pour passer de l’autre côté. Après, on n’a plus entretenu, ça s’est dégradé et c’est devenu dangereux. Il y en a même un ou deux qui sont morts, aspirés, impossible de se dégager. Plus on bouge, plus on s’enfonce, vous savez ! Y’en a un qu’on n’a pas pu sortir, ils l’ont juste recouvert de terre, il est là dans la tourbière… Même les animaux n’y vont plus : cette année, je n’ai pas entendu de brame, et pas vu une seule biche. C’est bien triste ! ».

 

Vallée du Dortbach, sur la route entre Bettviller et Urbach, Moselle, 25 octobre 2013.

 

Une des raisons pour lesquelles je suis attaché à cet observatoire et à ce territoire est liée au plaisir que j’ai, année après année, à emprunter certaines routes qui traversent des paysages que je revois toujours avec autant de bonheur. Je pense par exemple à la route en lacets qui monte au-dessus de Niedersteinbach vers le Wasigenstein et le Zigeneurfels (le rocher des Tsiganes), et le point de vue qu’il y a, depuis le sommet, vers le petit village de Wengelsbach, au creux d’une vallée sans issue, entourée de petits monts boisés qui sont déjà l’Allemagne.

Du côté mosellan, le plateau lorrain ­—qui commence ici— bute sur quelques vallées forestières où les feuillus dominent, et qui, particulièrement à l’automne, sont de toute beauté. On comprend l’attachement des habitants à ces forêts épaisses, riches en gibier et en champignons. Mais il y a aussi tous ces ruisseaux qui traversent et creusent la paysage, où croissent les aulnes, les bouleaux, les frênes et les charmes.Et dix-sept ans après mes premiers repérages, il me reste encore des endroits à découvrir, comme cette route qui longe la vallée du Dortbach après le petit village d’Urbach —autour duquel j’ai déjà plusieurs points de vue actifs—, et que je n’avais encore jamais empruntée parce qu’elle est à la limite du territoire du Parc.

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 Vallée du Dortbach, sur la commune d’Epping (Moselle). Point de vue 174 (2013).

 

Loutzviller, Moselle, 25 octobre.

 

Une femme, la soixantaine, remonte la rue avec un petit chien en laisse. Nous nous saluons.

— Vous faîtes des photos ?

— Oui.

— Des photos de tout ?

— Bah, oui !

Je ne vais pas me lancer à chaque fois dans des explications sur l’OPP, d’autant plus que, là, j’ai mon numérique à la main, car je viens de photographier autour d’un banc public une installation d’art brut villageois : deux vraies citrouilles (c’est la tradition de l’automne, on en trouve partout, sur le seuil des maisons ou découpées en masques grotesques sur le rebord des fenêtres…), un faux champignon pour Schtoumpfs et deux vrais nains de jardin.

Son petit chien s’accroche à mon mollet en frétillant. Je lui serre la tête dans ma paume, il jappe de bonheur.

— Elle est gentille, on l’a trouvé à la SPA. Elle s’était perdue ! La SPA, c’est quelque chose, hein, ils sont venus voir chez nous comment c’était !

— Elle a l’air heureux en tout cas…

— On l’a depuis quinze jours ! Elle s’appelle Flora ! J’ai pas voulu d’enfant, alors…

— …

— À l’accouchement, on a été abandonnés, la mère et le père y buvaient, tout le monde buvait ! On n’a pas été à l’école, je sais pas lire, ni écrire, enfin, j’écris mon nom… C’est pour ça que j’ai pas voulu d’enfant, j’aurais pas su faire… C’est trop compliqué…

— …

— Bon, j’ai ma maison…

— Vous avez une maison, un petit chien, c’est le bonheur, non ? Vous avez un mari aussi ?

— Oh, bah, sûr !

— Il est gentil au moins ?

— Oh, ouais, pas tout le temps…

— C’est comme ça les maris, c’est pas tout le temps gentil !

— Et vous, vous êtes marié ? Vous avez des enfants ? Des fils ?

— Oui, deux !

— Pas de fille ? Faut faire une fille !

— Bah, c’est un peu tard, faudrait que je la fasse avec une plus jeune !

— Oh là, deux femmes c’est quand même beaucoup d’emmerdements !

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 Loutzviller (Moselle). Point de vue 156 (2011). Seconde reconduction.

 

 

Offwiller, Bas-Rhin, 26 octobre.

 

Samedi, début d’après-midi, il fait doux. Les fenêtres des maisons sont ouvertes. À l’étage de la maison près de laquelle je me tiens, j’entends la conversation d’un jeune couple. La jeune femme apparaît à la fenêtre, épaules nues, un vêtement souple modelant des seins généreux et libres. Soudain, je donnerais cher pour changer de statut, être l’amant et non plus l’arpenteur.

OPP275-2A-L©Thierry GirardOffwiller (Bas-Rhin). Point de vue 61 (1997). Troisième reconduction.

 

Niederbronn-les-Bains, Bas-Rhin, 26 octobre.

 

En haut de la rue d’Eymoutiers (en hommage à cette petite ville de Haute-Vienne qui recueillit une partie de la population de Niederbronn pendant la débâcle de 1940).
Cette rue étroite grimpe le long d’une pente raide vers le sommet d’une colline plantée de vieux arbres fruitiers, secs de fruits, qui n’ont plus que des branches effeuillées. Dans la dernière maison au bout du macadam, une jeune femme est en train de nettoyer son parterre de fleurs. Je l’interroge :

 — Est-ce que vous avez entendu parler d’un lotissement ici, sur le sommet de la colline ?

— Ça fait 20 ans qu’on en parle, c’est une vieille affaire ! Nous, ça fait quatre ans qu’on est là et j’ai rien vu bouger ! Il est quand même prévu 300 maisons !

— 300 ? C’est énorme ! Mais, je n’ai pas l’impression qu’il y a de l’activité ici pour recevoir 300 familles…

— C’est sûr ! On se demande vraiment pour quoi faire, alors qu’en centre ville il y a plein de maisons à vendre. Ici, il y a quand même beaucoup de personnes âgées, et quand elles meurent, leurs maisons ne sont pas rachetées… Et puis le problème, c’est qu’il n’y a pas d’eau sur la colline. Avant de faire un lotissement, il faut déjà faire un château d’eau.

Son mari arrive.

 — J’ai entendu dire que les travaux pour le château d’eau avaient commencé dans la forêt…

Elle, inquiète.

 — Ah, bon ! T’es sûr ?

— S’ils font des travaux, c’est que la situation peut évoluer… Et pourtant, là vous êtes vraiment bien ! Tranquilles… Le verger et la forêt toute proche pour se balader. Ce serait dommage d’avoir des maisons au-dessus…

Une joggeuse passe. Le fils ainé rentre d’une promenade avec le chien.

— Avant, on habitait à Strasbourg, vingt ans. On était dans un joli quartier de petites maisons, c’était bien, mais on a voulu changer, sans être pour autant dans la cambrousse. Là, ça va, mais l’hiver c’est parfois difficile avec la neige et le verglas. Comme la rue est très en pente, on est tout de suite bloqué. Parfois, ils passent à cinq heures du matin, mais parfois, il faut les attendre jusqu’au milieu de l’après-midi. Alors, j’envoie pas les enfants, les petits du moins, à l’école… Vous voyez, c’est de l’autre côté de la vallée, là-bas !

— Il faut descendre en ville et la traverser pour passer de l’autre côté ?

— Oui, c’est ça ! Le paradoxe, c’est qu’à Strasbourg on faisait tout à pied ou à vélo. Ici, on ne peut rien faire sans voiture.

— Il vous en faut même deux !

— Oui, une pour mon mari, pour son travail. Et moi, pour le reste…

— C’est le paradoxe. En venant habiter ici, vous faîtes des économies pour certaines choses, c’est moins cher de s’acheter une maison ici qu’à Strasbourg, mais vous avez des coûts supplémentaires qui n’étaient pas forcément prévus !

— C’est un peu ça… Vous avez quelque chose à voir avec le projet ?

— Non, non…

 Et me voilà une fois de plus à raconter mes sornettes tout en sortant le matériel de la voiture pour aller photographier quelques mètres plus haut le bout de la rue et le chemin de terre chaotique qui monte à travers le verger…

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 Niederbronn (Bas-Rhin). Point de vue 176 (2013).

 

Journal d’hiver 2014 

 

La Bremendell, Moselle, 18 février 2014.

 

Je viens d’installer la chambre, le trépied sur la chaussée d’une petite route étroite. Une voiture passe devant moi, fait demi-tour et revient. Un homme jeune en descend et me demande sur un ton plutôt affable : « Vous avez besoin d’un renseignement, de quelque chose ? Je me permets parce que je suis le propriétaire du champ ! ». J’ai justement en main le dernier tirage de ce point de vue, qui date de 2009, et je lui explique ce que je fais, ce qui semble le rassurer immédiatement. Il me dit tout de suite qu’il n’est pas responsable du bordel en fond de vallée, à l’orée du bois. « Ça ne m’appartient pas ! ». Lui possède le camping qui est dans mon dos, où stationnent des caravanes d’habitués (surtout des Allemands) qui viennent là pour le week-end et les vacances, du printemps à la fin de l’automne. Les caravanes sont modestes. Les gens viennent là pour la pêche et font des barbecues collectifs… Notre homme possède également le restaurant et la cave à vins, à cent mètres à peine de là où nous nous trouvons, dernière habitation française avant la frontière avec l’Allemagne qui commence juste après, en lisière de forêt, une simple borne.

Je lui fais remarquer que la pointe du bois a été éclaircie et que l’on voit désormais les bouleaux qui étaient cachés derrière. « Ah oui ! Le paysan a effectivement coupé des épicéas…». Un moment de silence, puis il reprend : « Vous comprenez, avec les élections, on fait attention à tout. Je me suis dit, tiens, voilà un géomètre, qu’est-ce qu’ILS sont encore en train de préparer ! ».

Ce qui peut l’inquiéter, c’est effectivement que la route de contrebandier qui permet de rejoindre la petite ville allemande de Ludwigsfinkel, de l’autre côté de la forêt, puisse devenir un jour une vraie route. On peut imaginer alors toujours plus d’Allemands se déversant le weekend vers les forêts et les villages frontaliers, ce qui ne serait pas forcément mauvais pour l’économie locale, mais la tranquillité de ce bout du monde —qui en fait aussi le charme— et son économie seraient sans doute durablement compromises…

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La Bremendell (Moselle). Point de vue 9 (1997). Dixième reconduction.

 

Ormersviller, Moselle, 18 février 2014.

 

Une grande partie de ces villages au nord de la Moselle ont été une première fois détruits en mai 1940 lors de l’offensive allemande. Et à nouveau pendant l’hiver 44-45 lorsque la 7e Armée américaine et la Wermacht se faisaient face. Volmunster, Loutzviller, Epping et bien d’autres… Il ne restait après-guerre que des maisons éventrées et calcinées, et des églises ruinées. Un habitant de Loutzviller m’a montré une fois des photos prises par son père à la fin de la guerre. Juste des pans de mur.

Dans les années qui ont suivi, on a reconstruit des villages entiers avec une architecture simplifiée qui rappelait cependant les corps de ferme anciens, un peu massifs, traditionnellement accolés les uns aux autres pour former des villages-rue.

L’architecture de la reconstruction, ce ne sont pas seulement les grandes villes, Caen, Le Havre, Dunkerque, ce sont aussi tous ces villages modestes et frontaliers où la prospérité n’est pas revenue tout de suite, et qui ont affiché une tristesse un peu sévère pendant des décennies, avant de connaître, depuis quelques années, une sorte d’embellie —avec un décalage d’une demi-génération par rapport au Bas-Rhin voisin, initialement plus riche. Voierie modernisée, meilleur entretien des bâtiments, reprise de la construction de maisons neuves etc. C’est dû en partie au fait qu’il n’y a plus autant de fermes qu’autrefois —il reste quelques gros agriculteurs qui ont concentré les terres et les moyens— et que le reste de la population, du moins une grande partie d’entre elle, va travailler en Allemagne, tout près, ramenant de ce côté-ci de la frontière un peu de la prospérité de l’ancienne ennemie.

Le crépuscule s’annonce, il reste juste assez de lumière pour faire une dernière photographie depuis le parvis de l’église. Sur le parking en contrebas, deux adolescents discutent dans l’abribus en bois. Le plus âgé, un grand blond filiforme, se lève et remet son casque avant d’enfourcher sa moto. Il a une combinaison de motard qui lui donne un air félin. Il fait rugir le moteur dont il a manifestement enlevé les silencieux. Et le voici parti vers le haut du village en montant les vitesses rapidement, de façon à ce que tout le monde puisse en profiter. Dans les maisons quiètes, les enfants qui font leurs devoirs se disent : « Ah, c’est Untel ! ». Ils l’envient, ils n’imaginent pas combien l’ange blond s’ennuie. Silence, puis à nouveau le vrombissement. Maintenant, ce sont les vitesses qui descendent l’une après l’autre, et la moto s’arrête net devant l’abribus d’où l’autre ado n’a pas bougé. Le motard enlève son casque, se penche sous sa machine : « P’tain ! Ça coule de l’huile ! ».

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Ormersviller (Moselle). Nouveau point de vue 2014.

 

Bannstein, Moselle, 21 février 2014.

 

Conversation avec un vieux paysan.

Je me gare toujours devant sa ferme, sise en contrebas de l’ancienne voie ferrée. Les années précédentes, il est déjà venu, par curiosité, voir ce que je faisais. Cette fois-ci, je lui dis bonjour de loin, il n’en faut pas plus pour qu’il rapplique. Je retrouve son ton chaleureux habituel.

— Ça n’a pas beaucoup changé, me dit-il en regardant la montagne en face de nous. On ne voit plus les rochers… Pourtant on a de beaux rochers ici, mais la forêt cache tout maintenant !

— On va bien faire une coupe rase un jour ou l’autre, non ?

— Oh ! Pas tout de suite…

— Pourtant, il y a toute une partie de sapins, ça ne semble pas si vieux. Vous vous rappelez de la dernière coupe rase ?

— C’était dans les années 60 ou 70…

— Il y avait moins de forêt qu’aujourd’hui, à l’époque ?

— Non, non, il y en avait tout autant, mais c’est la vallée qui a changé. Autrefois, tout était cultivé. Les hommes travaillaient chez de Dietrich ou dans les bois, et les femmes —et les filles qui étaient encore à la maison— s’occupaient des champs. On avait de tout… Mon père avait quinze vaches et trois chevaux, et moi, dès que je sortais de l’école, j’allais le rejoindre dans les bois. Mon père avait été blessé à la guerre, celle de 14, et il ne pouvait pas tout faire tout seul…

— Il était bucheron ?

— Il faisait le débardage du bois, c’est pour ça qu’on avait les vaches et les chevaux…

— Les vaches ?

— Ah oui, on montait aussi les vaches dans les bois. On avait souvent deux chevaux et deux vaches sous le joug pour tirer les chariots, et ça obéissait ! Fallait voir ! Ils comprenaient tout ! Les chariots étaient très lourds, à l’époque, ils avaient encore les roues pleines. Les chevaux, ils savaient où aller, à droite ou à gauche, c’était marrant !

— Mais ça, cette manière de travailler, c’était avant-guerre ?

— Avant-guerre et pendant la guerre, et même après la guerre ! Les tracteurs ne sont pas arrivés tout de suite…

— Quel âge vous avez, si je puis me permettre ?

— Ecoutez, moi, j’ai 87 ans !

— Ça va, vous avez l’air en forme !

— Je ne me plains pas, et pourtant j’ai déjà beaucoup beaucoup travaillé…

— Vous allez encore faire du bois ?

— J’en fais encore, mais je fais attention ! L’année dernière, j’ai fait encore une dizaine de stères, mais là j’ai dit ça suffit ! Mais je vous dis une chose : aujourd’hui, ils viennent avec leur fendeur, pour fender (sic) le bois, le bois de chauffage ; mais quand je suis tout seul, je crois que je fend autant par tête que lorsqu’ils sont avec leur machine ! Et j’ai quand même des quartiers qui sont des beaux quartiers ! Tandis que, eux, ça éclate de partout, c’est pas du travail ! Reconnaitre le bois, savoir comment le prendre, c’est un métier, ça s’apprend !

— Aujourd’hui les gens ne savent plus travailler comme ça, non ?

— Même nos jeunes, ils me disent : « Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu te fais mal ? »… Mais je fais ça avec une facilité… Parce que je sais comment les prendre ! Vous imaginez les tonnes que j’ai porté sur le dos… Après la guerre, on a coupé du bois de mine. On les coupait sur quatre, cinq mètres, et après on les chargeait dans le camion, et puis du camion, sur la rampe dans les wagons ! Et tout sur le dos ! Sur le dos ! Et les traverses de chemin de fer ! Autrefois, c’étaient de bonnes traverses et on avait toujours besoin de poteaux. Alors, des fois, quand ils les changeaient, et que les ouvriers étaient partis le soir, dans la nuit, il fallait le faire en douceur, tout ça, on allait là-haut et on en sortait ! On en ramenait sur le dos, jusqu’à la maison !

Et il éclate d’un grand rire. À ce moment-là le soleil perce enfin les nuages, débarrassant la montagne en face du voile gris qui l’éteignait. Il faut que j’en profite rapidement. Je lui dis :

— Bon, le soleil est là, je vais faire ma photo maintenant, comme tous les ans, n’est-ce pas ?

— Faites, faites…

Et il repart avec son chien vers sa grange à bois.

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Bannstein, commune d’Eguelshardt (Moselle). Point de vue 21 (1998). Neuvième reconduction. Le long de la voie ferrée désaffectée Bitche-Niederbronn.

 

Ratzwiller, Bas-Rhin, 21 février 2014.

 

L’endroit est improbable. On pourrait se croire au fin fond des Appalaches. Un ancien moulin au fond d’une vallée étroite, à l’écart de tout. Il n’y a plus de moulin depuis longtemps, mais un café triste entouré de quelques granges vermoulues et recouvertes de mousse. Je pousse la porte du café. À l’intérieur, une vieille femme, la patronne, visage pâle et cheveux filasses, attablée avec deux clients, à côté d’un poêle qui dispense une agréable chaleur. Je demande un café. Il n’y a pas de café, ici on ne boit que de la bière —en faisant le tour des lieux, j’ai vu, dehors sous une grange, des dizaines de caisses remplies de bouteilles de bière vides… À la rigueur, je peux avoir un Coca-Cola ou un Orangina. Allez, va pour un Orangina ! Peut-être périmé, qui sait ?

J’entame la conversation, un peu de méfiance en face, mais je sais jouer les innocents. Ils ont bien vu que je n’étais pas du pays, ils me demandent d’où je viens.

«  Ah ! La Charente-Maritime ! On est allé là-bas pendant la guerre… Ou peut-être en Charente, je ne sais plus » me dit la vieille femme en levant vers moi son visage fatigué et sans expression. L’un des deux hommes remarque ma loupe de mise au point autour du cou : « Il manque la lunette ! » me dit-il. Il me prend pour un chasseur. Lui est plutôt du genre taiseux râleur ; le second, avec sa moustache et son bonnet de laine bien enfoncé sur le crane, a la conversation et la plaisanterie plus faciles. Le premier est contre tout et tous, le Président “normal“ et celui d’avant. Il finit par glisser : « Ici, en Alsace, on a besoin d’la Marine…». Et avec un petit sourire, comme pour me provoquer, il rajoute presque en chuchotant : « Et ses Nazis !».

Je lui réponds : « J’vous la laisse, bon débarras !»

Un petit moment d’hésitation et il rajoute en marmonnant : « Oh ! Elle dit beaucoup de choses justes…»

Je préfère ne pas poursuivre cette conversation ni rentrer dans la polémique, ça ne sert à rien. Comme je les ai entendus parler entre eux en dialecte, je leur demande si c’est de l’Alsacien ou du Platt, le parler mosellan. Ici, en Alsace bossue, nous sommes déjà sur le plateau lorrain, et la Moselle est à deux kilomètres d’ici. L’homme à la moustache me répond que c’est ni l’un ni l’autre, un peu des deux, et plutôt le Platt à bien y réfléchir : «  À Colmar, dans le Sud, je les comprends pas, c’est pas du tout la même langue… Même à Niederbronn, c’est pas pareil ! ».

Le misanthrope reprend la parole : « Il faudrait rattacher l’Alsace et la Moselle, comme ça on serait débarrassé de tous les fainéants ! ». Les fainéants, ce sont “les Français de l’intérieur“, comme ils disent ici, et sans doute leurs supplétifs immigrés… Et je pense en moi-même : comme au bon vieux temps du Reich et de Bismarck !

Je les regarde en me disant que c’est malheureusement ce genre de losers qui rêvent d’un régime dur ! Quel miracle en espèrent-ils pour leur pauvre vie ? Et celui qui traite les autres de fainéants est là, au milieu de l’après-midi, à boire une bière avec son pote, alors qu’il est censé travailler et répandre du sel sur les routes qui traversent la forêt en prévision d’une nuit froide !

Le soleil tombe directement sur la tablée, mes personnages se découpent entre ombre et lumière. C’est beau et pathétique, comme dans un film… L’un des murs est recouvert de photomontages où l’on voit, au milieu de photos d’actualité détournées ­— toutes les légendes sont en “platt-alsacien“—, des images prise l’été, dehors, entre le ruisseau et le café : chaudes ambiances de parties fines de saucisses et de bière. J’entends les voix fortes et les rires sonores.

Je demande à pouvoir les photographier, ainsi que l’intérieur du café. Refus immédiat et absolu des trois ! J’essaye de négocier, mais en vain ! Je n’insiste pas. Il ne me reste plus qu’à terminer mon Orangina. Le misanthrope se lève : « So ! Moi, j’vous laisse, à la bonne heure ! J’vais aller saler ! ». Il vide son verre et s’en va.

Quelques minutes plus tard, alors que je me tiens sur un étroit terre-plein surélevé, au pied de la colline boisée, la vieille femme apparaît à la porte du café, et me crie avec son fort accent alsacien : « Je ne veux pas ça ! Je ne veux pas ça ! Pas de photo ! Je ne veux pas ça !». Je lève les bras au ciel en lui disant : « Trop tard, Madame, trop tard ! ». Et elle rentre, très fâchée, dans son antre.

 OPP286-1A-S©Thierry Girard

Ratzwiller (Bas-Rhin). Nouveau point de vue 2014.

 

Vallée du Moosbach, Sturzelbronn, Moselle, 24 février 2014.

 

La nuit a été claire et a recouvert le paysage d’une mince gelée blanche. Dans la forêt de Sturzelbronn, je retourne pour un dernier point de vue le long du  Moosbach, ce mince ruisseau qui file désormais en continu sans se perdre dans les étangs qui ponctuaient jusqu’à très récemment son parcours. Dans le cadre du programme Natura 2000, il a été décidé que les étangs seraient asséchés pour laisser se développer, sans aucune intervention, une nature “insoumise“, afin de privilégier la biodiversité.

C’est un endroit que j’aime beaucoup et où j’aime revenir chaque année. J’y ai trois points de vue, deux anciens et un récent, que je reconduis tour à tour ou simultanément.

Lorsque j’arrive, le soleil matinal a déjà réchauffé l’atmosphère et la forêt crépite comme sous une pluie drue. C’est le givre qui fond à toute allure et tombe des branchages sur les tapis de feuilles mortes.

Le Moosbach chante comme pour un matin de printemps et l’on entend au loin, au fond des bois, les bucherons qui s’activent : la plainte d’une scie électrique qui force le tronc à abattre, un silence, le bruit d’une cognée et le son plus aigu d’une frappe sur un objet métallique. Et encore un long silence avant que la scie ne remplisse à nouveau la forêt de son chant douloureux. Ces sons lointains et clairs de l’activité des hommes, dès l’aube, me font toujours penser à l’ouverture de Porgy and Bess…

Et puis soudain, la guerre ! Du côté du camp militaire de Bitche, à une poignée de kilomètres d’ici, ce matin c’est exercice de tir ! Pas de la petite mitraillette, non, du sérieux, du canon et du char, du lourd ! Le son de la bataille traverse la forêt et résonne en écho de l’autre côté de la montagne, là où sont les bucherons. Et puis, encore un silence, celui d’après la bataille, et à nouveau la scie, des voix d’hommes —les bucherons sont sans doute plus proches de moi que je ne l’imaginais —, et le ruisseau qui rigole en chutant de la petite écluse qui fermait autrefois l’étang.

OPP290-1B-NB-S©Thierry Girard

 Vallée du Moosbach, commune de Sturzelbronn. Point de vue 12 (1997). Douzième reconduction. Le rideau d’arbres au premier plan se ferme peu à peu, occultant l’ancien étang où ne coule plus qu’un mince filet d’eau.

 

Quelques autres photographies nouvelles de l’OPP (campagnes automne 2013 et hiver 2014).

 

OPP271-2B-L©Thierry Girard

Rahling (Moselle). Point de vue 173 (2013).

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Vallée de la Horn à Waldhouse (Moselle). Point de vue 175 (2013).
Suivi d’une grande roselière de plus en plus colonisée par des arbres ou des plantes invasives.

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Vallée de la Schwalb à Schweyen (Moselle), sur le frontière entre la France et l’Allemagne. Nouveau point de vue 2014.

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L’entrée de la vieille ville de Wissembourg (Bas-Rhin). Nouveau point de vue 2014.

OPP287-2B-S©Thierry Girard

Mouterhouse (Moselle). Nouveau point de vue 2014.
Suivi de la gestion d’un étang privé le long d’une route touristique.

Rappel des précédents billets sur l’OPP des Vosges du Nord

 

De l’Observation des paysages n°2 (mars 2012)

De l’Observation des paysages (mars 2009)

 

Tous les textes et les photographies © Thierry Girard 2014 et © OPP Pnr Vosges du Nord pour les photographies.. Toute reproduction interdite sans autorisation préalable de l’auteur.

 

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