Arles 2014 : « Parade, vous avez dit parade ? »

Le lundi 7 juillet, lors des discours d’inauguration des 45e Rencontres de la photographie, Jean-Noël Jeanneney, dont nous connaissons la science des mots, nous a diverti des différentes acceptions du mot Parade, terme générique des Rencontres d’Arles 2014. Passant vite fait sur la parade militaire et son ordonnancement millimétré, il a esquissé une fausse hésitation rhétorique sur la parade amoureuse comme art de la séduction, puis évoqué, non sans arrière-pensée, la parade comme art de l’esquive dans un duel, pour terminer sur la parade de cirque lorsque les artistes à la fin du spectacle viennent saluer le public et se montrer une dernière fois. Il fallait bien comprendre que dans l’esprit de Jeanneney cette dernière acception était sans doute la plus pertinente pour qualifier ces Rencontres.

 

Du côté des Ateliers Sncf, Arles 2014  © Thierry Girard

Du côté des Ateliers Sncf, Arles 2014 © Thierry Girard

Si l’on veut prendre au mot Jeanneney, on pourrait dire effectivement qu’on nous a proposé cette année, autour de Monsieur Loyal-Hébel dont c’était le dernier tour de piste arlésien, quelques numéros certes bien rodés, mais dont on connaissait déjà un peu les ficelles : avec Martin Parr dans le rôle du clown blanc ou de l’Auguste, pince-sans-rire émérite de la photographie documentaire et grand collectionneur de nez rouges et autres accessoires (je crois me souvenir qu’il y a dans sa série d’autoportraits un autoportrait au nez rouge… A moins que je confonde avec Cindy Sherman🙂. Avec Raymond Depardon dans le rôle du prestidigitateur essayant de nous faire prendre ses monuments aux morts pour des lapins blancs ; Erik Kessels en roi du trapèze hollandais pour figures insolites (et risquées), ou Christian Lacroix en dresseur de chevaux avec écuyères arlésiennes, qui, quoi qu’il fasse, finit par nous séduire parce qu’on aime toujours les écuyères… Et Christian Lacroix.

Parmi les habitués de la piste arlésienne, on retrouvait également Vik Muniz dont on se rappelle le film Wasteland, projeté en 2010 dans le théâtre antique lors d’une mémorable soirée, et qui présentait cette fois-ci dans l’église des Trinitaires l’une des expositions les plus intéressantes de cette édition : des puzzles photographiques de cartes postales en couleur et de photographies d’album de famille (le sien), reconstitués à partir de centaines ou de milliers de petites photos découpées, amassées au fil du temps et dont il ne savait que faire. On se souvient des Googlegrams de Joan Fontcuberta qui reprend notamment l’une des photos les plus sinistres des gardiens américains de la prison d’Abu Ghraib pour la reconstituer en un puzzle-mosaïque de milliers de petites images numériques, capturées sur le web. Avec Vik Muniz, ça sent encore le tirage argentique, le ciseau et la colle, et les images sont délibérément plus vernaculaires et anodines (encore que, sur l’obscénité des photos ordinaires, il y aurait beaucoup à dire…), mais en tout cas, en format “tableau“, ça fait son effet !

 

"Album" de Vik Muniz, église Sainte-Anne, Arles 2014.

« Album » de Vik Muniz, église Sainte-Anne, Arles 2014.

"Album" de Vik Muniz (détail de la photographie précédente).

« Album » de Vik Muniz (détail de la photographie précédente).

Joan Fontcuberta, autre figure arlésienne, est présent comme commissaire d’une exposition étrange que l’on peut voir au musée de l’Arles antique, la collection Trepat, du nom d’un industriel catalan qui excella (dans les années 30) dans le petit machinisme agricole et la belle fonderie, et dont on nous assure que l’homme, épris de photographie (notamment constructiviste), invita dans ses ateliers les plus grands photographes de son époque (Rodchenko, Moholy-Nagy, Charles Sheeler, Man Ray, Walker Evans) pour sublimer ses beaux moyeux et ses roues dentées. Il s’agit évidemment, une fois de plus, d’un de ces fakes géniaux qui sont au cœur de l’œuvre de l’artiste. Celui-ci est tellement bien fait qu’on s’y laisserait presque prendre. Cela me rappelle notamment, autre imposture parfaite, la “découverte“ de l’hydropithèque de la cascade Saint-Benoît, auquel est consacré désormais une salle entière au musée Gassendi de Digne.

Et bien évidemment, Primus inter pares de l’aréopage arlésien, Lucien Clergue-Bouglione, auquel il n’était pas pensable de ne pas rendre hommage pour ses 80 ans… Hommage rendu en privilégiant (heureusement) les années 50 et 60 : les photos de gitans, les premiers portraits (Picasso bien sûr, mais pas seulement), les premières photos de tauromachie, les photos d’oiseaux morts prises en Camargue et les premiers nus, dont les plus beaux s’inspirent directement de Weston… Après, après ça se complique, surtout lorsque la couleur apparaît, même si de temps à autre la grâce revient —et l’on se dit alors que cela doit tout autant à la beauté du modèle qu’au talent du photographe. Mais il est intéressant de noter qu’au moment (les années 50) où la scène photographique française se partage entre une certaine idée du reportage et de l’engagement incarnée par Cartier-Bresson, et la photographie humaniste, le réalisme poétique des Doisneau, Boubat, Izis et consors, Clergue, qui appartient à une autre génération, est le premier à revendiquer haut et fort ce qu’il doit à la photographie américaine et en tout premier lieu à Weston. On ne peut pas lui retirer ça.

Lucien Clergue, atelier de chaudronnerie, Arles 2014.

Lucien Clergue, atelier de chaudronnerie, Arles 2014.

L’exposition est présentée dans un long couloir, et, tout le temps de la visite, la voix de Dieu est dans le tunnel et rappelle aux pauvres pékins que nous sommes le récit lumineux de sa vie, insistant d’un air gourmand sur ses « aventures » (professionnelles, cela va de soi) avec ses modèles préférés. Mais cet interview sans effets où Clergue se raconte, avec son côté à la fois matois et bonhomme qui n’arrive pas cependant à cacher la fatigue due à la maladie, vaut somme toute mieux que le mauvais film hagiographique qui nous avait été proposé en 2009.

 

Cela dit, alors que l’édition précédente nous avait globalement réjoui (lire ici le compte-rendu que j’en avais fait), il semble que la plupart des commentaires soient cette année beaucoup plus critiques —cf. les articles de Claire Guillot dans Le Monde («Dernière parade sans panache ») ou de Brigitte Ollier dans Libération («Plus d’exigence n’aurait pas nui à Parade»). Sans aller jusqu’au coup de gueule de Jean-Jacques Naudet (L’œil de la photographie) qui titre son article : « Un festival raté ? Pire, un festival bâclé ! », nombreux sont ceux qui ont eu le sentiment que les choix avaient été faits un peu à la va-vite en se reposant sur les piliers de la troupe, pour le meilleur avec Martin Parr et pour le pire avec Raymond Depardon qui dans une interview parle de « Land Art » à propos des photographies amateurs de monuments aux morts, envoyées de toute la France à partir d’un protocole qu’il avait préalablement établi, et qui plombent l’atmosphère d’une église des Frères prêcheurs dans laquelle on a connu des moments plus glorieux.

L'installation "Monuments aux morts", avec l'entrée vers l'exposition Léon Gimpel, église des Frères prêcheurs, Arles 2014.

L’installation « Monuments aux morts », avec l’entrée vers l’exposition Léon Gimpel, église des Frères prêcheurs, Arles 2014.

Mais, continuons notre parcours labyrinthique à travers les rues d’Arles en commençant par faire un tour du côté du Bureau des Lices, un ancien bâtiment du Crédit agricole qui fut proposé en dernier ressort à Hébel pour compenser la perte d’une partie des Ateliers Sncf sur lesquels les travaux de la future fondation Luma ont déjà commencé. Hébel a choisi de faire de ce bâtiment ingrat un lieu clos, sans lumière extérieure, et dont toutes les salles d’exposition sont plongées dans une obscurité rougeâtre qui obligent les visiteurs à errer dans les couloirs tels des spectres, munis d’une lampe sourde qui permet de découvrir les œuvres comme on guette l’apparition d’aurochs et de bisons sur les parois d’une grotte néolithique (la visite est déconseillée aux claustrophobes). Brigitte Ollier dans Libération évoque une ambiance de sous-marin nucléaire, pour ma part j’hésite entre le tunnel du train fantôme à la foire du Trône, le cabinet de curiosités (l’exposition Pop photographica de Daile Kaplan), le salon rouge d’un musée de l’érotisme (Bons baisers des colonies, la collection de Safia Belmenouar et Marc Combier), ou les caves de la Sigurimi, l’ancienne police politique albanaise, telle la pièce où Anouck Durand déploie des fac-similés de son livre sur les photographes d’Enver Hodja au temps de « l’amitié éternelle entre les peuples frères albanais et chinois » —Au menu de cette exposition, mensonges et paranoïa…

Martin Parr faisant la visite guidée de son exposition, Bureau des Lices, Arles 2014.

Martin Parr faisant la visite guidée de son exposition, Bureau des Lices, Arles 2014.

Le parcours a certes un côté ludique, mais rapidement le balayage aléatoire des murs ou des vitrines finit par dissuader tout et un chacun d’une visite attentive et soutenue. Il m’a fallu deux visites pour avoir le sentiment d’avoir presque tout vu, et notamment la magnifique collection de livres sur la Chine, réunie par Martin Parr et le duo de photographes néerlandais WassinkLundgren : il y a là quelques trésors, tant dans la conception de certains livres que par leur richesse iconographique, et je me suis particulièrement intéressé à un ensemble d’ouvrages traitant de la guerre sino-japonaise, et notamment des livres de propagande japonais vantant leurs “bonnes actions“ et le bonheur de vivre dans le Mandchoukouo. Quand on connaît la réalité des faits, dix millions de Chinois enrôlés de force dans les mines et les usines dirigées par les Japonais ou leurs affidés, une situation économique désastreuse, y compris pour les Japonais émigrés, envoyés pour coloniser les terres —nombre d’entre eux ayant été abandonnés sur place après la guerre—, le mensonge de ces images n’en est que plus accablant.

Reproduction d'un livre de propagande japonais, exposition de Martin Parr & WassinkLundgren.

Reproduction d’un livre de propagande japonais, exposition de Martin Parr & WassinkLundgren.

Claude Hudelot, ancien directeur des Rencontres, fin connaisseur de la Chine contemporaine et collectionneur invétéré, avait proposé en 2003 une exposition et un film (co-réalisé avec Jean-Michel Vecchiet) consacrés à Hou Bo et Xiu Xiaobing, photographes de Mao. Il revient cette année au Bureau de Lices avec toute une série de panoramiques (le plus grand fait plus de trois mètres de long) où le pouvoir maoïste se met en scène en établissant d’une manière extrêmement formelle et presque rituelle les codes de la représentation de la bureaucratie céleste autour de “l’Empereur“. Sur l’un d’entre eux, ce sont plus de 4000 personnes qui entourent Mao Ze Dong, figées telle l’armée de Terre cuite de Qin Shi Huangdi, le Premier Empereur. Malheureusement, si l’accrochage semblait plaisant d’un prime abord, devoir quasiment s’allonger par terre avec sa lampe pour lire l’un des panoramiques les plus intéressants en a dissuadé plus d’un.

Claude Hudelot détaillant l'un de ses panoramiques, Bureau des Lices, Arles 2014.

Claude Hudelot détaillant l’un de ses panoramiques, Bureau des Lices, Arles 2014.

Daile Kaplan, collectionneuse et directrice d’une maison de vente aux enchères (ça peut aider à valoriser sa propre collection, surtout lorsqu’il s’agit au départ d’objets “sans valeur“…) présente donc avec Pop photographica toute une panoplie d’objets vernaculaires (vêtements, objets de décoration, souvenirs, colifichets divers etc. ) utilisant des photographies, essentiellement des portraits. A part un Mao (toujours lui !) sur une tenture chinoise du début des années 80, la plupart des trouvailles en question se réfèrent à la culture américaine. C’est évidemment amusant, mais l’on se dit que le filon est inépuisable, la photographie étant désormais partout et si facile à imprimer, détourner ou réutiliser sous différentes formes. Je me rappelle une exposition de Martin Parr à la MEP qui présentait des objets de sa propre collection, collection qui était à l’image de son auteur, pleine d’ironie et d’autodérision —et je pense que je vais proposer prochainement à la vente les deux assiettes chinoises en porcelaine décorées avec deux de mes photographies… Si, si ! Et des mugs en plus !

"Pop photographica", collection de Daile Kaplan, Bureau des Lices, Arles 2014.

« Pop photographica », collection de Daile Kaplan, Bureau des Lices, Arles 2014.

Evidemment, la valeur de certains des objets présentés tient aussi à leur ancienneté et à leur contexte, telle cette petite poupée en chiffon affublée d’une tête représentant le visage presque effacé d’une petite fille noire. Bon, admettons que la prochaine tendance, après les albums de famille dont les prix ont du flamber depuis l’exposition d’Erik Kessels l’année dernière, soit la photo la plus insignifiante, imprimée, collée ou gravée sur l’objet le plus moche ! Tous chez Emmaüs !

 

Mais il fallait sortir du Bureau des Lices pour découvrir les deux plus importantes collections exposées, celle de William Hunt ­—qui a lui aussi déjà participé aux rencontres, en 2006, avec Sans regard or no eyes, une exposition consacrée à un ensemble d’images où l’on ne voit jamais les yeux ni le regard des personnages—, et la formidable collection Walther qui a remporté tous les suffrages, et c’est mérité !

William Hunt nous propose cette année un ensemble (énorme, trop peut-être !) de photos de foules et de groupes, prises aux Etats-Unis avant les années 50. Si on compare ces photographies à celles ramenées de Chine par Claude Hudelot, on ne peut que mesurer l’écart entre les deux systèmes : sur le plan formel, inventivité des poses et des situations du côté de l’Amérique, formalisme rigide du côté de l’Empire du Milieu. S’agissant des individus, on peut justement parler d’un coté d’un rassemblement d’individualités construisant leur culture commune dans un cadre plutôt euphorique. De l’autre, un seul individu, Mao ou son substitut, entouré, comme je l’ai déjà écrit, d’une armée d’ombres.

 

Quand à la collection d’Artur Walther, présentée sur les deux étages de l’Espace van Gogh, ce fut sans doute le must de cette édition 2014. Steidl vient d’éditer trois épais volumes consacrés à cette collection, ce qui en montre l’ampleur, sachant qu’elle n’est pas terminée et qu’elle est sans cesse en augmentation. Ce qui la caractérise, contrairement à beaucoup de collections qui privilégient l’acquisition de photos individuelles ou d’un ensemble restreint d’images à l’intérieur d’une série (et notamment la plupart de nos collections publiques !), c’est de pouvoir constituer des ensembles complets ou du moins extrêmement conséquents de certaines œuvres majeures. Cela va d’une grande série de portraits d’August Sander (avec des tirages de toute beauté marouflés sur un papier de grande qualité) à des works in progress d’artistes africains contemporains auxquels Walther s’intéresse particulièrement. Culture allemande oblige, Walther privilégie les séries ou les ensembles constitués comme tels. On ne peut pas tout citer entre les artistes connus, voire célébrés (Karl Blossfeldt, Richard Avedon ou les Becher avec quatre ensembles très bien choisis) et ceux dont l’exposition me permet de découvrir le travail, comme le chinois Song Dong avec son œuvre Printing on water ou le sud-africain Kay Hassan avec ses montages de négatifs de photos d’identité qui évoque justement l’effacement de l’identité des Noirs. Ou cette étrange compilation de portraits en pied dont le photographe a découpé le visage pour en faire des photos d’identité la aussi : Martina Bacigalupo, une journaliste italienne vivant au Burundi, a récupéré cet ensemble dans un studio de photographe ougandais.

"Negatives 1-6" (détail), Kay Hassan, collection Walther, Espace Van Gogh, Arles 2014.

« Negatives 1-6 » (détail), Kay Hassan, collection Walther, Espace Van Gogh, Arles 2014.

"Gulu Real Art Studio" (détail), Martina Bacigalupo, collection Walther, Espace Van Gogh, Arles 2014.

« Gulu Real Art Studio » (détail), Martina Bacigalupo, collection Walther, Espace Van Gogh, Arles 2014.


Mais, tout à la fin de l’expo, après la mise en bouche (si je puis dire…) que constitue The Park, la série très connue de Kohei Yoshiyuki —et dire que j’ai boudé ce livre, aujourd’hui hors de prix, à sa sortie parce que je le trouvais mal imprimé !—, le clou du spectacle nous est offert par Araki avec son magnifique Private diary, 101 works for Robert Frank. Outre la qualité individuelle de chaque photographie, le format (modeste) la qualité des tirages (veloutée et contrastée à la fois) et l’équilibre du récit, tout contribue à faire de cet ensemble présenté dans un cabinet noir (ça nous change du rouge), l’une de ces séries qui rendent Araki particulièrement attachant (sans jeu de mots…).

"", Araki Nobuyoshi, collection Walther, espace Van Gogh, Arles 2014

« Private diary, 101 works for Robert Frank », Araki Nobuyoshi, collection Walther, espace Van Gogh, Arles 2014

 

Du côté des expositions monographiques, c’est plutôt là que le bât blesse, si l’on excepte la brillante exposition Chema Madoz que l’on doit à l’association du Méjean et qui est accompagnée d’un livre somptueux chez Actes-Sud, dont l’impression est à la hauteur de la qualité des tirages présentés. Cela dit, si je reconnais la beauté formelle et l’intelligence de ce travail qui est réellement poïesis, ce n’est pas non plus tout à fait ma tasse de thé…

"Angle de réflexion", Chema Madoz, Magasin électrique, Arles 2014.

« Angle de réflexion », Chema Madoz, Magasin électrique, Arles 2014.

Dans le même atelier n°15, la banque Pictet présentait des œuvres récentes de trois des quatre premiers lauréats du prix éponyme (les trois pièces de Luc Delahaye étant plus anciennes) : coup de cœur particulier pour New York Harbour, le dernier travail exposé et publié de Mitch Epstein (très beaux tirages argentiques et beau livre, là aussi, publié chez Steidl). Par contre, j’ai été déçu par le travail présenté par Nadav Kander sur des zones militaires soviétiques abandonnées du côté de la mer d’Aral. Sur une thématique semblable, aux Etats-Unis, les Cantos de Richard Misrach me semblent plus forts, et je ne retrouve pas ici la perfection formelle du travail sur le Yangzi auquel il doit la suite de sa carrière —je me suis d’ailleurs demandé si ce travail au Kazakhstan avait été réalisé à la chambre argentique comme les précédents ou avec un moyen format numérique, ce qui pourrait expliquer une forme de frustration sur la matière des tirages…

"New York Harbour", Mitch Epstein, collection du Prix Pictet, Magasin électrique, Arles 2014.

« New York Harbour », Mitch Epstein, collection du Prix Pictet, Magasin électrique, Arles 2014.

"Haïti", Luc Delahaye, collection du Prix Pictet, Magasin électrique, Arles 2014.

« Haïti », Luc Delahaye, collection du Prix Pictet, Magasin électrique, Arles 2014.

Par contre, un jeune Chinois, Zhang Kechun (dont j’avais déjà vu le travail à Photoquai l’année dernière) a gagné le prix Découverte en faisant un très beau remake de Nadav Kander… Mais sur le Fleuve jaune, Le Huang He, l’autre grand fleuve de Chine (avec des tirages extrêmement délicats réalisés par le laboratoire Processus à Paris). J’en avais fait mon favori et sa distinction me rassure quand à l’intérêt encore vif du public et des institutionnels pour ce type de photographie documentaire à laquelle je me rattache. En même temps, j’ai un petit pincement au cœur dans la mesure où je devais réaliser ce même parcours dans les mêmes conditions techniques (chambre 4×5) en 2011, l’année où Zhang a commencé ce travail, et le mécène qui devait me soutenir (une grande entreprise française bien installée en Chine et gagnant un max d’argent là-bas) s’est défilée au dernier moment, la direction Chine de l’entreprise considérant que le Fleuve Jaune était un sujet trop sensible (gros problèmes environnementaux, urbanisme “incontrôlé“ de certaines villes, traversée de zones sensibles telle la frontière avec la Mongolie intérieure etc.) et que le soutien à un tel projet pouvait se retourner contre l’entreprise elle-même. Bref, on annule tout, et merci une fois de plus les braves et courageuses entreprises françaises qui sont particulièrement en-dessous de tout en ce qui concerne le soutien à la création photographique. Au fait, qu’en pense la banque suisse Pictet qui ne soutient que des projets justement liés aux questions environnementales ? Il faudrait d’ailleurs s’interroger sur le très faible nombre de photographes français présents sur la liste des 68 nominés actuels du prix Pictet, ainsi que le très faible nombre de personnalités françaises participant à leur sélection. Sommes-nous vraiment plus mauvais que les autres ou devons nous une fois de plus dénoncer le paradoxe français qui consiste à s’auto-satisfaire de notre système d’aide publique (et à en vanter les mérites partout dans le monde), alors que, globalement, les moyens mis à la disposition des photographes ne sont plus à la hauteur des coûts réels d’un projet d’envergure, et que nous n’avons pas, contrairement à d’autres pays, un rééquilibrage et un soutien indispensables aujourd’hui du côté des financements privés (entreprises, fondations etc.) ?

 

"Le Fleuve Jaune qui jaillit vers le Nord en grondant", Zhang Kechun, Prix Découverte 2014.

« Le Fleuve Jaune qui jaillit vers le Nord en grondant », Zhang Kechun, Prix Découverte 2014.

Quand aux autres expositions du Prix Découverte, j’ai beaucoup beaucoup aimé le délicat et classique travail en noir et blanc du Coréen Han Youngsoo, décédé en 1999, que Koo Bohnchang, l’un des cinq nominateurs du prix, a présenté avec Zhang Kechun. L’Allemande Katharina Gaenssler, nominée par Quentin Bajac, propose de son côté une installation-mosaïque qui joue comme une sorte de trompe-l’œil créé à partir du fractionnement multiple et kaléïdoscopique d’une image, et qui recouvre intégralement les trois cloisons de l’espace qui lui est dédié. Mais ce qui m’attire, ce sont les superbes livres d’artiste, tirés à très peu d’exemplaires et protégés par une vitrine, que l’on aimerait indubitablement feuilleter.

"En convalescence (la Corée après la guerre" (détail), Han Youngsoo, nominé du Prix découverte 2014.

« En convalescence (la Corée après la guerre) » (détail), Han Youngsoo, nominé du Prix découverte 2014.

Livres d'artiste, Katharina Gaenssler, nominée du Prix découverte 2014.

Livres d’artiste, Katharina Gaenssler, nominée du Prix découverte 2014.

On quitte les ateliers Sncf pour revenir en centre ville. Au fond de l’église des Frères prêcheurs, derrière l’installation « Land art » des monuments aux morts, la lumière rouge qui baigne le seuil d’un caisson pourrait faire croire à l’entrée d’un bordel, et à l’intérieur, dans la chambre (rouge également) les petites photos enchassées derrière les cloisons suggèrent quelque proposition érotique… Il n’en est rien, et c’est un bonheur d’un autre ordre qui se présente avec cet ensemble d’autochromes de Léon Gimpel, pris pendant l’été 1915, où le photographe met en scène avec talent des gosses de Paris qui jouent justement à la guerre, comme on joue aux cow-boys et aux indiens. Il y a à la fois de l’humour et du tragique comme lorsqu’on fait “jouer“ aux enfants un peloton d’exécution, et quelque chose d’un peu dérisoire quand on mesure le décalage entre ce qui est en quelque sorte une mascarade et la réalité du front.

"La Guerre des gosses", Léon Gimpel, église des Frères prêcheurs, Arles 2014.

« La Guerre des gosses », Léon Gimpel, église des Frères prêcheurs, Arles 2014.

 

L’autre grande exposition monographique, celle consacrée à David Bailey, est par contre un beau ratage, et c’est bien dommage car si l’œuvre ne vaut pas celle de Penn ou d’Avedon, elle ne laisse pas indifférent, loin de là. Autant l’année dernière le parcours chronologique de l’œuvre de Sergio Larrain, en cette même église Sainte-Anne, était une parfaite réussite (avec l’excellent commissariat d’Agnès Sire), autant ce parcours-ci est décevant. Il ne suffit pas de s’en remettre au Swinging London et à la poussière d’étoiles pour que ça swing vraiment… Il est vraisemblable que David Bailey se retrouve dans ce foutoir bric-à-brac d’images disparates, mais le spectateur, lui, a le sentiment qu’à défaut d’une exposition pensée et construite, on a réuni des tirages de provenances diverses qu’on a essayé d’accrocher comme on pouvait dans les différentes chapelles de l’église. Les photographies les plus intéressantes sont paradoxalement les moins connues, celles qui permettent de découvrir une autre facette, moins fashion et people, du personnage : les premières photos de rues et d’ambiances de pub dans l’East End, ou quelques photos récentes prises chez les Tribal people en Inde. Mais il manque par exemple sur les photos de Papouasie les polaroïds originaux qui sont très beaux et beaucoup plus intéressants que les grands tirages qui étaient accrochés un peu n’importe comment. Pour finir, small is beautiful, once again, et les petites photographies de la femme de Bailey et de sa famille, tirées de manière très élégante, sont un des rares moments de réel contentement dans cette exposition.

 

"Bailey's Stardust", David Bailey, église Sainte-Anne, Arles 2014.

« Bailey’s Stardust », David Bailey, église Sainte-Anne, Arles 2014.

"Bailey's Stardust", David Bailey, église Sainte-Anne, Arles 2014.

« Bailey’s Stardust », David Bailey, église Sainte-Anne, Arles 2014.

Enfin, je n’oublie pas les coqueluches de ce festival, les duettistes Mazaccio & Drowilal qui sont venus nous distraire comme le font les clowns entre deux numéros de cirque. Vainqueurs de la résidence BMW 2013 au musée Niepce, ils ont travaillé pendant trois mois sous la houlette de François Cheval pour nous servir l’exposition la plus “mauvais goût“ de cette édition, entre les “pires“ photos de Martin Parr (flash, gros plans et couleurs saturées) et l’humour pas toujours fin de Thomas Mailaender. Il faut évidemment prendre ce travail au second degré et éviter l’esprit de sérieux dans les commentaires qu’on peut en faire, sachant que le must de ce travail est sans doute les photomontages de chiens regardant des couchers de soleil… Pour ma part, j’ai trouvé ça assez rigolo, parfois pertinent et en tout cas allègrement provocateur, d’autres ont crié à la nullité… En vérité, ce n’est pas plus “choquant“ (et plutôt mieux fait) que certaines des séries conceptuelles et hollandaises proposées par Erik Kessels dans l’exposition collective Small Universe… Parfois very small… Je retiens cependant de cette dernière exposition les typologies de tout et de rien de Jos Houweling, qui datent des années 70 et qui m’ont fait un peu penser au travail de Hans-Peter Feldmann par leur côté archéologie de l’ordinaire : un livre recense 700 séries qui vont de la voiture bâchée (classique) à l’inventaire de cacas de chien sur les trottoirs…
Je citerai également le travail d’Hans Eijkelboom qui propose trois séries intéressantes, et notamment les deux plus anciennes : l’une, où il s’introduit l’après-midi dans des familles, en l’absence du père, et se photographie entouré de la femme de ce dernier et de ses enfants, comme s’il était le vrai mari et le vrai père. Troublant… J’aime aussi la série où il suit pendant un certain temps le photographe d’un journal local sur les petits événements qui se passent en ville en se débrouillant pour être régulièrement sur la photo qui va paraître dans le quotidien. Inquiétant…

"Wild style", Mazaccio & Drowilal, cloître Saint-Trophime, Arles 2014.

« Wild style », Mazaccio & Drowilal, cloître Saint-Trophime, Arles 2014.

Typologie de poubelles, Jos Houweling, exposition "Small Universe", atelier de chaudronnerie, Arles 2014.

Typologie de poubelles, Jos Houweling, exposition « Small Universe », atelier de chaudronnerie, Arles 2014.

L'intrus dans la famille, Hans Eijkelboom, exposition "Small Universe", atelier de chaudronnerie, Arles 2014.

L’intrus dans la famille, Hans Eijkelboom, exposition « Small Universe », atelier de chaudronnerie, Arles 2014.

Sinon, à Arles cette année, le off se concentrait beaucoup autour de la question éditoriale avec le surgissement un peu partout dans la ville de boutiques ou de lieux improbables où l’on pouvait acheter tous les zines du monde et ces autoéditions que l’on feuillette sur internet, mais que l’on trouve rarement dans les librairies habituelles. Sans oublier, chez Photobook Store et ailleurs, tous les “petits“ éditeurs qui trouvent en Arles un public certes dédié, mais peut-être fauché…

Ainsi, place Voltaire, au bord du Rhône, dans (l’ancien ?) local du Parti communiste français, Pierre Bessard présentait son beau travail d’édition en compagnie d’Anatole Desachy qui, lui, vendait des livres soldés ou d’occasion. De l’autre côté du boulevard des Lices, dans le local de la CGT, on trouvait d’autres éditeurs, Arnaud Bizalion qui vient de recréer une maison d’édition, ou Fabienne Pavia, éditrice du Bec en l’air. Juste à côté, dans un sous-sol-parking-jardin où l’affluence ne manquait pas, entre le bar à bière et les tables un peu branlantes remplies de livres, Olivier Cablat et l’équipe de Cosmos, assistés de Sebastian Arthur Hau, proposaient sur de petits écrans vidéo et par le biais d’une brochure le résultat bluffant de leur happening facebookien, Poteaux & taureaux / Poles & bulls. Plus de trois mille photos reçues, et non des moindres… C’est évidemment aussi dans le développement de tous ces à-côtés —où se retrouve notamment la jeune génération de photographes— que résident le charme et l’esprit convivial de ces Rencontres.

Place Voltaire, la malle à 1€ la photo, Arles 2014.

Place Voltaire, la malle à 1€ la photo, Arles 2014.

Le prix du livre d’auteur, attribué cette année à Nicolo Degiorgis pour Hidden Islam, édité chez Rohrhof, est bien dans l’esprit de cette effervescence éditoriale. Quand au prix du livre historique, attribué à Paris mortel retouché, ouvrage qui reprend l’historique et la conception du célèbre livre de Johan Van der Keuken, il nous rappelle que les livres intelligents ont toujours existé…

 

Et maintenant, quid de l’avenir ? On a bien senti en ce dernier tour de piste de François Hébel une atmosphère fin de règne, jusque dans les discours que j’évoquais au début de ce billet, discours certes truffés d’éloges, mais lorsque les éloges en veux-tu en voilà viennent de ceux-là même qui ont décidé de destituer Monsieur Loyal, tous ces lauriers ressemblent étrangement à ces couronnes mortuaires qu’apportent les Parrains à l’enterrement d’un des leurs, d’autant plus nombreuses et chères qu’il faut effacer le crime. Ma comparaison est certes un peu osée, et pour tout dire, je n’ai pas vraiment d’opinion concernant les différents, les brouilles et les choix opérés qui ont amené à la situation actuelle, mais il faut bien reconnaître à François Hébel un talent d’organisateur doublé d’un réel charisme qui lui a permis aux Rencontres de changer d’échelle, et cela grâce surtout à l’extension de la manifestation vers les anciens ateliers Sncf… Et à l’augmentation conséquente du budget. Certains de ses proches prédécesseurs n’avaient pas failli, loin s’en faut, mais ils ne disposaient pas du même budget, ni sans doute du même entregent… Et la concurrence n’était pas la même !

La liste des festivals de photo, de ci et de ça, ne cesse de s’allonger et couvre désormais la planète entière. Il se passe évidemment des choses formidables ailleurs dans le monde, et ce serait faire preuve encore d’un terrible ethnocentrisme que de croire que les RIP seront ad aeternam le meilleur festival qui soit, tout simplement parce que ce sont les RIP… Et ce serait faire preuve de naïveté que de croire que l’aura particulière du festival arlésien ne tient qu’à un seul homme qui en aurait la clé et les ressources… Les couloirs arlésiens bruissaient déjà ces deux dernières années de rumeurs évoquant un possible départ de François Hébel, certains y mêlant sans doute leurs espoirs personnels…

Le communiste Schiavetti ayant définitivement fait affaire avec la riche héritière suisse, Maja Hoffmann, les dés étaient jetés et le départ de François Hébel définitivement scellé. Ces treize éditions hébéliennes (j’aimerais presque dire Douze-et-demi, allusion au film de Fellini qui se termine lui aussi par une parade) resteront évidemment dans les mémoires, et certaines années plus que d’autres.

Mais d’un autre côté, tout et chacun finit par lasser, et il n’est pas alors scandaleux qu’un changement d’homme (ou de femme) puisse s’opérer à la tête de ce genre de manifestation. Il en est ainsi pour le Festival d’Avignon, il en est ainsi pour nombre d’institutions culturelles, de la Comédie française aux grands musées. Il n’y a plus qu’à souhaiter bonne chance à Sam Stourdzé qui succède à François Hébel et qui fut entre autre commissaire d’une exposition consacrée à Fellini, intitulée… La Grande Parade !

La collection de livres chinois de Martin Parr & WassinnkLundgren (projection vidéo), Bureau des Lices, Arles 2014.

La collection de livres chinois de Martin Parr & WassinkLundgren (projection vidéo), Bureau des Lices, Arles 2014.

 

Quelques saines lectures pour prolonger Arles 2014 : 

Joan Fontcuberta, La collection Trepat, Editions Bessard, 2014

Anouck Durand, Amitié éternelle, Editions Xavier Barral, 2014.

The Walther collection, Steidl, 2011.

Chema Madoz, Angle de réflexion, Actes-Sud 2014. 

Mitch Epstein, New York Harbour, Steidl 2013.

Mazaccio & Drowilal, Wild Style, Editions Trocadéro, 2013

© Thierry Girard 2014 pour le texte et les photographies


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