The French Monument


À l’automne 1982, juste après avoir réalisé Far-Westhoek, cette première résidence d’artiste qui m’a permis de passer de longues semaines dans la région autour de Dunkerque et de produire mon premier livre (lire ici ce billet précédent de mon blog), j’entreprends un nouveau projet dans le Nord, cette fois-ci avec le soutien du Cac de Douai (devenu aujourd’hui l’Hippodrome, Scène nationale). Son directeur, Roland Poquet, homme de théâtre, est un personnage emblématique de l’action culturelle dans cette époque charnière. Nous nous sommes rencontrés deux ans auparavant, alors que je travaillais dans le Nord pour le magazine Géo, et bien que la photographie n’est pas l’action prioritaire du Cac, nous sympathisons et nous nous mettons d’accord pour que je puisse réaliser un travail sur les monuments aux morts dans le Nord-Pas-de-Calais.

Il est évident que j’ai alors dans la tête et dans les yeux le travail de Lee Friedlander, The American Monument, mais mon ambition est de pouvoir m’inscrire dans une sorte de continuité où apparaissent notamment mes principaux mentors (Walker Evans et Robert Frank)… Qui sont aussi ceux de Friedlander.

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Lee Friedlander, The American Monument, The Eakins Press Foundation, 1976.

Le principe de ce projet n’est pas tant de photographier le monument aux morts comme objet principal et d’en faire une typologie, mais de l’inscrire dans le paysage vernaculaire qui l’entoure, quitte parfois à le perdre, ou à le rendre si discret que le regard hésite avant de le retrouver ou de l’identifier comme tel.

De fait, je prends aussi cet “exercice“ comme une contrainte nécessaire pour affiner mon approche esthétique du paysage, et particulièrement du paysage urbain. L’agencement des plans, l’importance accordée à des éléments triviaux qui prennent dans l’image autant de place que des éléments “nobles“, le côté à la fois spontané (façon street photography) et construit, tout ceci fait de ce travail les prémices de ce qu’il adviendra juste après dans les commandes suivantes, Mémoire du Siècle futur en 1983 (toujours dans le Nord), et Frontières en 1984 —dont j’ai ressorti quelques images récemment dans cet autre billet de mon blog—, sachant que certaines photographies de Mémoire du Siècle futur ont été faites dès l’automne 82, lors de mes pérégrinations de bourg en bourg à travers les deux départements.

Pour ce qui concerne les monuments aux morts, on en retrouvera après, ici ou là, dans mes différents travaux ; mais s’ils reviennent de manière récurrente, ils ne feront plus jamais l’objet d’un projet spécifique.

Et même lorsque je partirai près de six mois aux Etats-Unis en 1985, dans la patrie de mes Maîtres, je me garderai bien de céder à cette tentation. En fouillant mes planches-contacts américaines, j’ai retrouvé un seul monument, photographié tout à la fin de mon voyage…

US2083-4c047Brooksville, Mississipi, 11 décembre 1985 © Thierry Girard

Aujourd’hui, dans mes projets plus récents, à part un monument emblématique, celui de Gentioux-Pigerolles qui apparaît dans Paysages insoumis, si je veux faire de l’humour, je dirais que je suis plutôt devenu un spécialiste des calvaires : j’en vois et j’en mets partout, sans doute parce que mon travail actuel sur le paysage en France est plus inscrit dans la ruralité que mes travaux des early 80’ ! Je pense notamment à Un Hiver d’oise ainsi qu‘à mes différents observatoires du paysage, notamment celui des Vosges du Nord.

L003-1A-S copie« Maudite soit la guerre », monument de Gentioux-Pigerolles, Creuse, janvier 2007 © Thierry Girard

OPP237-1A-M copieBitche, Moselle, octobre 2011, OPP des Vosges du Nord © Thierry Girard

Le travail a été exposé dans la foulée au Cac de Douai, début 1983. Le Cac a gardé un ensemble de 33 tirages de petit format (13 x 20), et la même année Jean-Claude Lemagny a fait l’acquisition de 30 photographies identiques pour le cabinet des estampes et de la photographie à la Bibliothèque nationale.

La série photographique de 1982

L’exposition originelle était intitulée Forget me not, allusion à ce terme qui sonne comme une comptine et qui évoque aussi une fleur fragile, le myosotis, et que l’on retrouve fréquemment sur les monuments aux morts britanniques et américains.

Un rapide parcours des planches-contacts montre qu’il serait pertinent de revisiter entièrement ce travail, mais je me contente pour ce billet de reproductions faites à partir des tirages de travail d’époque, vintage… Un projet à venir va sans doute m’amener à réévaluer entièrement les photographies réalisées dans ces années-là dans le Nord.

L’ordre, par défaut, est celui, chronologique, des prises de vue. Les photographies ont été prises avec un film Tri-X Kodak. Les tirages originaux étaient sur de l’Agfa Record-Rapid.

 

1218-2C-SBray-Dunes, Nord, octobre 1982 © Thierry Girard

1218-6C029Flers, Pas-de-Calais, octobre 1982 © Thierry Girard

1222-4F045Marchiennes, Nord, octobre 1982 © Thierry Girard

1222-7D044La Bruyère, Saint-Amand-les-Eaux, Nord, octobre 1982 © Thierry Girard

1228-3B040Sailly-Labourse, Pas-de-Calais, octobre 1982 © Thierry Girard

1243-5F037Moncheaux, Nord, octobre 1982 © Thierry Girard

1250-3D206Faumont, Nord, novembre 1982 © Thierry Girard

1252-2C039Cappelle-en-Pévèle, Nord, novembre 1982 © Thierry Girard

1272-5F041Maisnil-lès-Ruitz, Pas-de-Calais, novembre 1982 © Thierry Girard

1276-4B035Aix-Noulette, Pas-de-Calais, novembre 1982 © Thierry Girard

1244-1B046La Neuville, Nord, novembre 1982 © Thierry Girard

1281-1A043Abancourt, Nord, décembre 1982 © Thierry Girard

1281-2B033Abancourt, Nord, décembre 1982 © Thierry Girard

1283-5E042Willems, Nord, décembre 1982 © Thierry Girard

© Thierry Girard pour le texte et les photographies

 1218-7A-72 © Thierry GirardDouai, octobre 1982 © Jean-Marc Zaorski


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