Back from USSR (ou presque)

Il y a un an exactement, en mai 2014, je partais en Biélorussie pour y réaliser un travail sur la réserve la Biosphère de Berezinsky. Ce projet, piloté par l’Ambassade de France à Minsk, s’inscrivait dans le cadre des liens étroits tissés entre cette réserve naturelle —qui est la plus ancienne de Biélorussie— et le parc naturel régional des Vosges du Nord sur lequel je travaille depuis des années dans la cadre de l’Observatoire photographique du paysage. 

Je n’avais pas de mission particulière (pas d’observatoire à entreprendre…), si ce n’est rapporter quelques paysages et quelques portraits d’habitants de ce territoire qui est comme une sorte de grande île sauvage au milieu d’une Biélorussie qui nous est globalement inconnue. Les photographies de ce travail sont visibles sur le billet de mon blog, intitulé Berezinsky, une réserve biélorusse.

Mais le billet ci-dessous est plutôt consacré à quelques considérations sur la Biélorussie contemporaine et sur son Histoire, à partir des notes prises lors de ce séjour, notes accompagnées de photographie off, faites autant à l’Iphone qu’au Mamyia 7 ou à la chambre 4×5.

La sortie du métro, Minsk, 21 mai 2014 © Thierry Girard (photographie prise à l'Iphone)

La sortie du métro, Minsk, 21 mai 2014 © Thierry Girard (photographie prise à l’Iphone)

 

De la Russie blanche

 

La Biélorussie… Un étrange pays dont personne ne sait exactement où il se trouve sur la carte, au point que le contrôleur du train qui me ramène de Roissy à La Rochelle, après avoir fait preuve d’un certain savoir géographique (« La capitale, c’est Minsk ! C’est bien ça ?»), rassuré par cette première bonne réponse, me sort : « Ils sont bien musulmans ? ». Comme si tous les pays satellitaires de l’ex-Union soviétique relevaient de cette inquiétante Caucasie ou du lointain Altaï dont on s’attend à tout moment qu’ils génèrent de nouvelles hordes d’envahisseurs encore plus terribles que les Huns ou les Moghols d’autrefois. Eh bien, non, cher Monsieur ! La Russie blanche —tel était son nom dans les atlas ou les guides de voyage avant que le nom actuel, russifié, ne s’impose sous l’époque soviétique—, est bel et bien catholique et orthodoxe, partagée entre le monde lituano-polonais et le monde russe ! Elle fut juive également, considérablement juive, elle ne l’est plus, mais de cette tragédie-là nous parlerons plus loin.

 

Ce territoire sans frontières naturelles, sis aux marches de l’Europe et de la Russie ­—c’est ainsi que tous mes interlocuteurs sur place se sont situés, dans cet entre-deux— est la peau de chagrin d’avatars historiques et de démembrements successifs de ce que fut jadis le Grand-Duché de Lituanie qui s’étendît, dans son époque la plus glorieuse, de la mer Baltique à la mer Noire. Et par une étrange continuité historique, ce qui s’apparentât autrefois à une sorte de glacis géographique, un seuil entre la Russie impériale et l’Europe, ne le reste pas moins aujourd’hui. Le terme glacis est d’autant plus approprié qu’il se révèle particulièrement pertinent pour évoquer la situation politique de ce pays, dirigé depuis 1994 par le président Loukachenko après qu’il a mis fin brutalement à la situation anarchique qui prévalait alors (comme dans la Russie de Eltsine) pour restaurer un “état de droit“ de type soviétique. Loukachenko se vante de faire de la Biélorussie une sorte de conservatoire du système soviétique (avec un zeste de capitalisme contrôlé) et utilise à propos de son pays le terme de réserve (ЗАПОВЕДНИК ), comme on parle justement d’une réserve naturelle ou d’une réserve d’Indiens… De fait, la Biélorussie est un territoire protégé, très protégé ! Autant des dissidences intérieures que des mauvaises influences extérieures…

Soviet Belarus (1955), vase décoratif (détail) de Nikolai Mikholap (1886-1979), National Art Museum, Minsk.

Soviet Belarus (1955), vase décoratif (détail) de Nikolai Mikholap (1886-1979), National Art Museum, Minsk.

La sécurité politique est assurée par le KGB qui contrairement à son homologue russe, le FSB, a conservé son appellation d’antan, et la sécurité au quotidien ne souffre aucun accroc, comme c’est souvent le cas dans les pays à régime autoritaire : la criminalité est faible et on peut marcher, tard le soir, le long des grandes avenues staliniennes de Minsk sans craindre quoi et qui que ce soit. Les bandes mafieuses qui sévissaient en ville ou les bandits de grand chemin qui barraient les routes au début des années 90 ont été éradiqués, pour ne pas dire liquidés physiquement (parfois même avec quelques opposants… Quitte à faire du nettoyage, n’est-ce pas ?), ce qui a assuré au nouveau potentat une réelle popularité au tout début de son mandat.

Le chômage n’existe pas ou à peine, même si de nombreux emplois sont des emplois à salaire minimum pour travail minimum. C’est le bon vieux principe soviétique : tout le monde au boulot, même si le boulot en question a plus une valeur sociale qu’économique !

L’enseignement et la santé sont gratuits et plutôt de bonne qualité ; les transports, la vie au quotidien, le logement (si l’on se contente d’un appartement dans ces grands ensembles un peu tristes qui continuent de s’ériger en pourtour des villes), tout reste accessible pour un salaire bien évidemment inférieur à nos normes européennes, mais qui permet de vivre, sachant que notre consumérisme occidental n’a pas encore vraiment corrompu cette planète lointaine, et que, par exemple, les habits en vente au Goum, le grand magasin d’Etat qui a conservé lui aussi son nom soviétique, semblent issus de stocks inépuisables datant d’on ne sait quelle avant ou après guerre. Bref, comme me le disait une amie journaliste la veille de mon départ : « Si on ne s’occupe pas de politique, on peut considérer que nous vivons dans un pays de Bienheureux, comme on dit dans l’Evangile ! Des Bienheureux certes un peu naïfs, mais cela satisfait la plupart des gens, notamment tous ceux, comme ma mère communiste, rajoute-t-elle, qui sont nés “avant“ ». Mais cela crée un écart réel entre le charme d’une vie simple, tel qu’il est promis et vécu au quotidien, et une forme d’inadéquation au monde actuel dans la manière de travailler, de penser, d’agir. Le côté “conservatoire“ de la Biélorussie, c’est aussi cette façon totalement obsolète, héritée des années soviétiques, d’envisager le travail, et j’en constaterai à de multiples reprises les avatars au cours de ce séjour.

 

De la Grande Guerre patriotique et des Juifs

 

Mon ami Christian Garcin, dans un texte intitulé Russie blanche qui se trouve à la fin du volume Ienisseï paru début 2014 aux éditions Verdier, remarque avec justesse que tout le vocabulaire négatif concernant la Biélorussie, vocabulaire glané dans l’un des rares guides touristiques évoquant ce pays—et je m’amuse du fait que le nom du guide en question, le Lonely Planet, pourrait être une sorte d’appellation générique pour ce pays—, plutôt que de servir de repoussoir, l’a au contraire confirmé dans son désir de voyage :

 

« Un rapide relevé lexical suffisait à déceler quelle était l’impression globale véhiculée par ce guide touristique anglo-saxon qui, comme nombre de ses confrères, ne peut s’empêcher de considérer d’un point de vue clairement partisan tout ce qui concerne de près ou de loin les pays 1. encore communistes 2. ex-soviétiques, et à fortiori 3. les deux à la fois —tous coupables de faillite idéologique et invariablement situés du mauvais côté de la frontière entre le bien et le mal, donc inaptes à susciter le moindre attrait ou la moindre sympathie.

C’est ainsi que les mots qui émaillaient le texte de présentation du pays et de la ville de Minsk, par exemple, étaient majoritairement à connotation négative, allant de « sinistre » à « dictature » en passant par « gris », « KGB », « austère », « Tchernobyl », « massif », « triste », « bétonné » ou encore « césium 137 » – ce qui, comme je suis d’un naturel contrariant, m’attirait plutôt ».

 

Au fond, je suis comme Christian, plutôt attiré par ces pays mal-aimés qui, s’ils nous apparaissent ternes, le doivent bien sûr à quelque effet de la dictature, mais pas seulement. Ce pays a connu, au fil des siècles, une accumulation de tragédies historiques dont la dernière guerre (la Grande Guerre patriotique des Soviétiques) ne fut pas la moindre : la Biélorussie en 1945, ce sont des villes presque entièrement rasées, en ruines, des campagnes dévastées et une population réduite de plus d’un quart (voire d’un tiers selon certains historiens, ce qui est encore plus considérable). Sur ce qui fut le champ de bataille le plus meurtrier de la Seconde Guerre mondiale, les populations civiles ont non seulement souffert d’être là au mauvais endroit, coincées entre la conquête des uns et la reconquête des autres, mais soupçonnées également d’avoir trahi (ou soutenu) tour à tour les vaincus et les vainqueurs, sachant toutefois qu’il faut mettre l’essentiel des pertes humaines au débit des Nazis, de la SS et de la Wermacht qui se sont particulièrement distingués en brûlant des milliers de villages, habitants compris : on ne compte plus en Biélorussie les Oradour-sur-Glane.

Les Prisonniers (1947), Anatoly Shibnyov (1907-1990), National Art Museum, Minsk.

Les Prisonniers sont emmenés (1947), Anatoly Shibnyov (1907-1990), National Art Museum, Minsk.

Quand aux Juifs de Biélorussie, ils étaient prêts d’1 million sur une population globale de 9 millions d’habitants avant la guerre, soit 11% environ de la population. Les chiffres divergent évidemment sur le nombre de ceux qui ont été massacrés sur place ou déportés, mais on peut considérer que près de 80 % d’entre eux ont péri durant la guerre. Ceux qui ont survécu ont émigré au fil des décennies suivantes vers les Etats-Unis, Israël ou l’Allemagne… Aujourd’hui, la Biélorussie, dont certaines villes comme Vitebsk furent au cœur de la culture yiddish, ne compte plus guère que 10 000 Juifs ! Il est évident que cette absence, cette éradication de fait d’une culture juive qui durant plusieurs siècles a participé de l’identité de ce pays, a généré un manque dont ce pays souffre sans doute… même s’il ne le sait pas ; et même si, au-delà des discours officiels et d’un regain d’intérêt récent pour certains éléments de cette culture à travers notamment la place accordée à certains artistes (Chagall et Soutine en premier lieu), pour la plupart des Biélorusses, c’est désormais de l’Histoire ancienne et dans l’arrière-fond des mentalités, ne nous leurrons pas, il y a écrit en filigrane : bon débarras ! Les historiens s’accordent pour considérer que les Biélorusses n’étaient pas aussi viscéralement antisémites que les Polonais ou les Galiciens, mais ils n’ont pas fait grand chose non plus pour sauver leurs Juifs ! Y compris chez les Partisans et dans la Résistance, malgré le fait qu’avant-guerre une grande partie de l’intelligentsia communiste était juive.

 

Mémorial juif de Borisov. En novembre 1941, soit bien avant la Solution finale, plusieurs milliers de Juifs du ghetto de Borisov, au cœur du shtetl, furent emmenés par vagues successives dans cet endroit à l'extérieur de la ville pour y être fusillés. Les nazis essayèrent à la fin de la guerre d'effacer les traces de leurs crimes en répandant de la chaux vive sur les charniers. L'endroit, à peine indiqué sur le bord de la route, est aujourd'hui un peu à l'abandon. On a planté des rangées de peupliers à l'emplacement des fosses. 25 mai 2014 © Thierry Girard

Mémorial juif de Borisov. En novembre 1941, soit bien avant la Solution finale, plusieurs milliers de Juifs du ghetto de Borisov, au cœur du shtetl, furent emmenés par vagues successives dans cet endroit à l’extérieur de la ville pour y être fusillés. Les Nazis essayèrent à la fin de la guerre d’effacer les traces de leurs crimes en répandant de la chaux vive sur les charniers. L’endroit, à peine indiqué sur le bord de la route, est aujourd’hui un peu à l’abandon. On a planté des rangées de peupliers à l’emplacement des fosses. 25 mai 2014 © Thierry Girard


Dans La Fin de l’Homme rouge, la grande écrivaine Svetlana Alexievitch fait ainsi parler l’un de ses personnages :

« J’ai voulu rentrer au Parti, mais on ne m’a pas accepté. “Tu parles d’un communiste ! T’étais dans un ghetto !“ Je n’ai rien dit… Je n’ai rien dit pendant des années… Dans notre détachement de partisans, il y avait une Juive, Rosa, une jolie fille, elle trimbalait des livres avec elle. Seize ans. Les commandants couchaient tous avec elle les uns après les autres. Ils rigolaient : « Elle a juste du duvet, comme les petites files ! Ha ! Ha ! Ha !“ Quand elle s’est retrouvée enceinte, on l’a emmenée au fond des bois et on l’a abattue comme un chien… Il y avait des enfants qui naissaient, évidemment, avec tous ces gaillards qui trainaient au fond des bois. Et on s’y prenait comme ça : dès qu’un bébé naissait, on le laissait dans un village. Dans une ferme. Mais qui aurait voulu d’un petit Juif ? (…) Des centaines de Juifs qui avaient fui les ghettos erraient dans les bois. Les paysans les attrapaient, ils les livraient aux Allemands pour sac de farine, pour un kilo de sucre ».

À propos du début de la guerre :

« Les Allemands sont entrés dans la ville sur des motos. Des gens en costume brodé les ont accueilli avec du pain et avec du sel. Ils étaient contents. Beaucoup se disaient qu’avec les Allemands, ils allaient enfin avoir une vie normale. Ceux qui détestaient Staline étaient nombreux, et ils ne s’en cachaient plus. Les premiers jours de la guerre, il s’est produit tellement de choses nouvelles et incompréhensibles…
C’est au début de la guerre que j’ai entendu pour la première fois le mot “youpin“. Des voisins sont venus cogner à notre porte en criant : “Vous êtes foutus, les youpins, on va vous faire la peau ! Vous allez payer pour le Christ !“ Moi, j’étais un petit Soviétique. J’allais à l’école, j’avais douze ans. Je ne comprenais pas de quoi ils parlaient.
(…)

Il y avait des tracts qui trainaient dans toute la ville : “Liquidez les commissaires et les youpins !“, “Sauvez la Russie du pouvoir des judéo-bolcheviks !“ ».

Plus loin dans le récit, l’homme, qui n’a alors que treize ans, évoque les partisans qui l’ont récupéré au fond des bois :

« La guerre est un marécage, il est facile de s’y enliser et difficile d’en sortir. Un dicton juif dit que lorsque le vent souffle très fort, ce sont les déchets qui volent le plus haut. La propagande nazie avait contaminé tout le monde, et les partisans étaient antisémites. Nous étions onze Juifs dans le détachement… puis cinq… On faisait exprès de nous prendre à partie : “Vous parlez de combattants ! Vous vous laissez conduire à l’abattoir comme du bétail“, “Les Juifs sont des lâches…  Je ne disais rien.

(…)

Quand Minsk a été libéré, pour moi, cela a été la fin de la guerre, j’étais trop jeune pour être pris dans l’armée. J’avais quinze ans. Mais où vivre ? Des étrangers s’étaient installés dans notre appartement. Ils m’ont chassé en me traitant de sale Juif… Ils n’ont rien voulu me rendre, ni l’appartement, ni nos affaires,. Ils s’étaient faits à l’idée que les Juifs ne reviendraient jamais… ».

La Libération de Minsk, 3 juillet 1944 (1945 - 1955), Valentin Volkov (1881 - 1964), National Art Museum, Minsk.

La Libération de Minsk, 3 juillet 1944 (1945 – 1955), Valentin Volkov (1881 – 1964), National Art Museum, Minsk.

La Libération de Minsk, 3 juillet 1944 , Valentin Volkov  (détail)

La Libération de Minsk, 3 juillet 1944 , Valentin Volkov (détail)


Les faubourgs et la forêt de Minsk, 22 mai 2014.

 

Deuxième jour à Minsk. Journée libre après une première journée concoctée par l’Ambassade de France et consacrée à toute une série de rendez-vous “officiels“. Ina Matsyienka, assistante culturelle à l’Ambassade, m’accompagnait et assurait la traduction. Interview à la radio nationale, Radio Belarus, dont les locaux gardés par des policiers armés semblent appartenir —y compris les studios d’enregistrement— à une autre époque. Rencontre avec le président de l’association très officielle des photographes biélorusses, par ailleurs éditeur de “beaux“ livres et auteur d’un ouvrage consacré à Berezinsky ; visite du Musée national de l’Histoire qui possède une collection de photographies anciennes, et discussion décontractée avec le directeur et les conservateurs autour d’une tasse de thé. Visite enfin du Musée national des Beaux-arts en présence d’une des conservatrices qui me guide dans l’exposition temporaire avant de me laisser errer seul dans les salles permanentes. Je me suis alors précipité vers les trois salles consacrées au Réalisme socialiste soviétique (j’y reviendrai un peu plus loin dans ce billet). À noter cependant, deux Soutine, dont un magnifique portrait de femme, et dans une salle consacrée à la peinture de la fin du XIXe siècle, tout un ensemble de tableaux dus au grand paysagiste Ivan Shishkin qui sont comme une invitation à la découverte des paysages de la réserve de Berezinsky.

Cygne et grues (1890), Ivan Shishkin (1832-1898), National Art Museum, Minsk.

Cygne et grues (1890), Ivan Shishkin (1832-1898), National Art Museum, Minsk.

 

Donc, en ce 22 mai, Dzmitry L., jeune ingénieur en bâtiment, adepte récent de la chambre grand format, fan de Burtynsky et de l’école documentaire allemande, va être mon guide du jour dans les quartiers périphériques de Minsk. Nous allons tout d’abord dans un quartier constitué de petites maisons traditionnelles à l’allure modeste mais qui semblent aujourd’hui susciter l’intérêt d’une nouvelle classe moyenne qui rachète et rénove à tour de roubles. Dzmitry, en bon ingénieur qu’il est, critique beaucoup l’emploi des matériaux utilisés, qu’il s’agisse des toitures dont les plus anciennes sont encore en amiante et les plus récentes, faites d’un nouveau matériau qui copie l’Eternit d’autrefois. Qu’il s’agisse également des façades avec des revêtements en plastique qui remplacent les bardages en bois, ou des clôtures de jardin presque toutes faites dans le même moule de fibrociment pauvre.

La lumière est violente, le ciel trop bleu, je ne photographie pas. Et surtout, craignant de ne pas avoir pris assez de films pour les jours à venir, j’hésite à griller mes 4×5 pour des photographies qui seraient hors sujet. Si j’avais vraiment à photographier, ce serait dans la continuité de ce que j’avais entrepris à Kaunas en 2011, lorsque j’avais pérégriné pendant quelques jours dans le même genre de quartier. Je suis d’ailleurs frappé par la similitude des atmosphères. Je retrouve le même type d’espace urbain, qu’il s’agisse de ce quartier de petites maisons ou des grands ensembles qui entourent la ville. Les gens qui attendent aux arrêts de bus, qui sortent des échoppes ou qui déambulent sur les trottoirs me semblent également les mêmes, comme si la différence de destin entre les deux pays depuis vingt ans et l’écart entre les niveaux de vie ne pouvaient ainsi supprimer aussi facilement l’héritage commun des années soviétiques et, au-delà, une encore plus longue histoire commune.

Dans les faubourgs de Minsk, 22 mai 2014 © Thierry  Girard

Dans les faubourgs de Minsk, 22 mai 2014 © Thierry Girard

Nous irons ensuite à Kurapaty, une forêt le long du périphérique, où l’on exhuma en 1988 les restes des victimes de la grande purge stalinienne qui eut lieu de 1937 à 1941. Le nombre des victimes (7 000 selon les chiffres officiels, plus probablement 30 000, voire beaucoup plus selon certains historiens…) est impossible à chiffrer tant que les archives du NKVD, la police politique de l’époque, resteront sous scellés. Et ce n’est certes pas le régime actuel qui rendra justice aux victimes, le discours officiel consistant même, au mépris de toute vérité historique, à imputer aux Allemands la responsabilité de ces massacres. Il est vraisemblable que les Nazis ont utilisé cette même forêt pour y perpétrer leurs propres crimes, notamment l’assassinat par l’Einsatzgruppe B, du 15 au 17 août 1941, de plusieurs milliers de Juifs de Minsk, et cela en présence d’Himmler lui-même. Il n’empêche que la plupart des morts qui reposent en cette forêt sont le fait de la paranoïa stalinienne. L’endroit, redécouvert inopinément à la veille de l’éclatement de l’Empire soviétique, est devenu un lieu symbolique pour le nationalisme biélorusse, et la plupart des croix arborent les couleurs rouges et blanches qui sont celles du drapeau originel biélorusse alors que Loukachenko a remis en avant le bleu et le jaune qui sont les couleurs de la Biélorussie soviétique.

Dans la forêt de Kurapaty, Minsk, 22 mai 2014 © Thierry Girard

Dans la forêt de Kurapaty, Minsk, 22 mai 2014 © Thierry Girard


Nadezhda et Napoléon, 25 mai 2014.

 

La rivière Bérézina, qui traverse la Biélorussie pour rejoindre le Dniepr,passe au milieu de la réserve naturelle de Berezinsky. C’est une rivière serpentine et limaçonne, gardée en cette saison par des nuées de moustiques qui se contrefichent bien de tous les écrans protecteurs que l’on peut mettre sur soi.

Il était prévu, comme extra du dimanche, que l’on m’emmène jusqu’à Studienka, un village situé à 60 km au sud-ouest de la réserve, et entré dans l’Histoire en 1812, car c’est là où la Grande Armée, lors de la tragique retraite de Russie, franchit dans des conditions extrêmes cette rivière étroite aux abords marécageux, grâce à deux ponts de bois élevés en toute hâte par des pontonniers hollandais qui y laissèrent presque tous leur vie.

Je pars avec Alena, ma guide et interprète depuis mon arrivée sur la réserve, et Nicolaj, le chauffeur. Nous devons rejoindre à Studienka, Serguey, le responsable du tourisme sur la réserve de la Biosphère, qui possède une datcha de famille dans ce village.

Dans l'église orthodoxe de Zembin, 25 mai 2014 © Thierry Girard

Dans l’église orthodoxe de Zembin, 25 mai 2014 © Thierry Girard

En route, nous nous arrêtons dans le gros village de Zembin pour acheter des glaces. Il fait très chaud et nous roulons dans la Lada toutes vitres baissées. Le temps de faire quelques pas en dégustant nos glaces, nous rencontrons deux femmes qui nous font visiter l’église orthodoxe qui servit autrefois, pendant l’époque soviétique, de décor pour un film de guerre où l’on fit rentrer un char à l’intérieur de la nef ruinée. Elles sont très fières de nous ouvrir aujourd’hui l’église, dont la rénovation est en train de s’achever, pour nous montrer l’intérieur encore immaculé que nulle fumée de bougie n’a déjà noirci. Et puis, je ne sais plus comment cela vient, mais à un moment elles nous disent : « Vous savez qu’on a aussi un centre culturel avec un musée ! ». Et nous voici partis vers la grande place du village où derrière l’imposant monument aux morts et la rangée d’arbres, dont l’ombre épaisse abrite quelques hommes désœuvrés qui discutent torse nu, se trouve un grand bâtiment que rien, de loin, ne pourrait distinguer d’une banale salle des fêtes. Ce modeste temple de la culture n‘a pour vestales que des gardiennes un peu girondes, vêtues de robes amples, colorées et fleuries qui trahissent la fibre 100 % synthétique. On va nous chercher la directrice du centre, puis la responsable du musée, et voici qu’un groupe de femmes, presque toutes vêtues de ces mêmes robes, arrive pour répéter un spectacle de chant. Il y a parmi elles une poétesse, Ludmila Volosevich, dont on m’assure de la renommée, qui a écrit des chansons pour la chorale et qui déclame en mon honneur deux poèmes, dont l’un dédié à Napoléon. Seul l’accordéoniste qui accompagne la chorale est un homme, et je me dis, une fois de plus, que si la culture peut être sauvée ici et ailleurs, elle ne pourra l’être que par les femmes.

Ludmila Volosevich sur la scène du centre culturel de Zembin. 25 mai 2014 © Thierry Girard

Ludmila Volosevich sur la scène du centre culturel de Zembin. 25 mai 2014 © Thierry Girard

Le musée doit d’ailleurs son existence à la générosité et à l’opiniâtreté d’une femme, Nadia Léger, née Nadezhda Hodasevitch, originaire de ce modeste bourg. Issue d’un milieu pauvre, mais désireuse dès sa prime jeunesse de devenir artiste, elle suit des cours dans différentes académies, à Smolensk puis à Varsovie avant d’arriver à Paris où elle s’installe dans les années 20 pour étudier avec Fernand Léger dont elle devient la muse, l’assistante, puis sa femme beaucoup plus tard. Après la mort de Léger en 1955, elle œuvre à la création de la Fondation Léger à Biot —qui deviendra Musée national en 1969— et entreprend également plusieurs voyages en URSS. Elle fait alors don d’un certain nombre de ses œuvres à la ville de Zembin et organise une exposition itinérante de copies d’œuvres du Louvre dont quelques-unes sont encore dans le musée —on m’assure que d’autres copies sont dans des musées de Russie !

 

Portrait de Nadia léger et correspondance, musée de Zembin, 25 mai 2014 © Thierry Girard

Portrait de Nadia Léger et correspondance, musée de Zembin, 25 mai 2014 © Thierry Girard

La pièce qui comprend les œuvres de Nadezhda Hodasevitch recèle essentiellement cinq grandes mosaïques avec les portraits de Lénine, Picasso, Léger, Braque et Kahnweiler ! Et sur des petits panneaux, les reproductions de portraits similaires des camarades Thorez et Duclos, et du Héros par excellence de l’Union soviétique, Youri Gagarine. Avouons-le, ces portraits hagiographiques ne sont pas du grand art, mais il y a là la nostalgie d’une époque révolue qui transparaît aussi dans les photos noir et blanc placées dans des vitrines, où l’on voit notamment Malraux inaugurer le musée de Biot, entouré de toute l’intelligentsia communiste de l’époque ! Sur le tableau représentant Picasso, le mot “Paix“ et sa traduction en russe : “Mir“.

Picasso et Léger, œuvres en mosaïque de Nadia Léger, musée de ZEmbin, 25 mai 2014 © Thierry Girard

Picasso et Léger, œuvres mosaïque de Nadia Léger, musée de Zembin, 25 mai 2014 © Thierry Girard

Le reste du musée comporte trois salles où sont notamment exposées quelques œuvres témoins du Réalisme socialiste. Je ne vais pas dans ce billet m’engager dans une longue analyse du Réalisme socialiste soviétique que nous considérons encore aujourd’hui en Occident avec un certain mépris alors que nous semblons tout pardonner au même type d’images lorsqu’elles proviennent de Chine, mais soyons clairs : ces peintures ne sont pas tombées du ciel par hasard, ni nées d’une quelconque illumination jdanovienne ! Sur le plan formel, elles sont la continuation de la peinture naturaliste et sociale qui est l’un des grands mouvements de la peinture européenne au XIXe —même si ces tableaux sont souvent remisées, encore aujourd’hui, au fond des réserves des grands musées ou reléguées dans des musées de province—, avec l’ajout dans les œuvres d’après-guerre d’une certaine modernité picturale, certes un peu décalée par rapport à notre propre histoire… Je pense par exemple aux œuvres de Mai Dantsig, Viktor Gromiko ou Mikhail Savitsky —Savicki en biélorusse— pour ne citer que quelques artistes repérés au Musée national et considérés comme des figures majeures de l’art soviétique made in Belarus, tous médaillés de l’ordre de Lénine.

Les Partisans (1963), Mikhail Savitsky (1922-2010), National Art Museum, Minsk.

Les Partisans (1963), Mikhail Savitsky (1922-2010), National Art Museum, Minsk.

Au bord de la rivière Pripyat (1970), Viktor Gromiko (né en 1923), National Art Museum, Minsk.

Au bord de la rivière Pripyat (1970), Viktor Gromiko (né en 1923), National Art Museum, Minsk.

My Minsk (1967), Mai Dantsyg (né en 1930) National Art Museum, Minsk.

My Minsk (1967), Mai Dantsyg (né en 1930) National Art Museum, Minsk.

 

Sur le plan symbolique, la valorisation du travail, du progrès, de la production, de la famille unie et de la Nation, la représentation magnifiée du pouvoir politique, et surtout, thème majeur s’il en est, la célébration de la Grande Guerre patriotique, tout est marqué au sceau idéologique de l’édification d’un monde nouveau dont le Réalisme socialiste soviétique est l’incarnation esthétique. Les études comparées avec les autres imageries de propagande de cette période, celles de l’Allemagne nazie ou de l’Italie fasciste, montrent globalement une similitude d’approche sur le plan formel et esthétique, même si les discours s’opposent (quoique…), les uns célébrant l’Homme Nouveau et les autres, la Race supérieure. Cela dit, l’Occident, le monde capitaliste, par d’autres biais, a bien développé sa propre imagerie de propagande. Juste un exemple sous forme de clin d’œil amusé :

Œuvre de 1964 (artiste et titre non notés), musée de Vitebsk.

Œuvre de 1964 (artiste et titre non notés), musée de Vitebsk.

No comment

No comment

No comment

No comment


Quoi qu’il en soit, il y eut certainement de grands artistes —et je ne suis pas suffisamment expert en Réalisme socialiste pour les nommer savamment— qui durent faire « avec »… Comme tant d’autres artistes, comme Eisenstein, comme Maïakovski, comme Chostakovitch…

De ce que j’ai vu dans les trois musées que j’ai visités (Minsk, Zembin et Vitebsk), on peut considérer sans hésiter, pour ce qui concerne la production artistique qui commence après la Première guerre mondiale, que c’est cette école soviétique qui est la plus intéressante à étudier : l’art contemporain, tel que nous le connaissons, n’a pas vraiment droit de cité dans les musées, et quand à la peinture actuelle… À partir des années 70 — bien avant donc l’effondrement de l’Empire soviétique—, la contrainte commence à se faire un peu moins pesante et cela permet aux artistes de s’engouffrer dans le domaine interdit de la modernité occidentale. Mais on assiste alors à une vraie catastrophe picturale, à un pastiche médiocre de ce qui s’est fait plus tôt en Europe ou aux Etats-Unis (et qui est déjà souvent obsolète) ou à l’émergence d’une imagerie naïve, que je qualifierais même de réactionnaire, censée renouer avec le fil d’une histoire interrompue par l’arrivée des Bolcheviks au pouvoir. C’est ce qui saute aux yeux, au musée de Minsk, dans une exposition temporaire consacrée aux différents courants de la peinture contemporaine biélorusse : pléthore de mauvaises, voire d’abominables peintures des deux types, représentant une nouvelle forme d’art officiel, ou du moins, adoubé par le Pouvoir. Les meilleurs artistes, ceux qui sont trop radicaux (ou trop “asociaux“ disait-on autrefois) quittent vite fait, bien fait, ce non-lieu de l’art contemporain pour rejoindre les capitales occidentales et particulièrement Berlin qui est la grande capitale la plus proche et la plus attractive (il y a un siècle, les artistes biélorusses, Chagall, Zadkine, Soutine, choisissaient plutôt Paris…). Certains vont aussi à Moscou où il y a un marché de l’art contemporain.
Après une conférence que j’ai donnée au Photocenter de Minsk, invité par Aleksei Shinkarenko, nous nous sommes retrouvés à quelques-uns à discuter autour d’une bière et d’un plat local : la question de la scène artistique biélorusse est vite arrivée dans la conversation. Alors que j’évoquais l’exposition vue au musée National, la réponse, en anglais, d’un de mes interlocuteurs fut lapidaire : « Terrible ! ». On m’explique alors que les artistes biélorusses, au lieu de prendre l’art contemporain tel qu’il existe aujourd’hui dans ses audaces et sa diversité, se noient dans une sorte de quête identitaire (« Qu’est-ce qu’être Biélorusse ? ») qui les amène à faire un grand écart entre « l’art d’avant » (d’avant la période soviétique bien entendu) et un art d’aujourd’hui qui se voudrait l’héritier du précédent. Dans cette histoire interrompue, discontinue, au milieu de laquelle le Réalisme socialiste pèse lourdement, chacun va piocher un peu n’importe quoi, comme s’il y avait un art biélorusse autonome (qui m’apparaît tout bonnement “folklorique“) qui pourrait se dispenser des leçons de l’Histoire et qui ne serait atteint qu’avec retard et décalage par ce qui se passe ailleurs dans le vaste monde. Toujours le même syndrome de la “réserve“, d’un pays en quelque sorte isolé intellectuellement et artistiquement, même si les artistes peuvent voyager…
Il serait par ailleurs intéressant d’étudier les raisons pour lesquelles les artistes chinois ont su trouver la martingale qui leur a permis de faire des propositions esthétiques parfois radicales et de se hisser rapidement à la hauteur de leurs homologues occidentaux —voire de les dépasser aujourd’hui sur le marché de l’art— ; alors que, à quelques exceptions près, les artistes de l’ex-Empire soviétique sont restés en rade ! Tout comme l’économie et la société, ceci expliquant sans doute cela…

Pour en terminer avec le Réalisme socialiste, il y eut à partir des années 70 des œuvres moins emphatiques, légèrement décalées et critiques (comme le tableau ci-dessous de Leonid Dudarenko) ; mais il y eut aussi jusque dans les dernières années, des œuvres «terribles», voire «redoutables», telles les deux peintures qui terminent cette série :

Oncle Kastus et Tante Aneta (1973), Leonid Dudarenko (né en 1930), National Art museum, Minsk.

Oncle Kastus et Tante Aneta (1973), Leonid Dudarenko (né en 1930), National Art museum, Minsk.

Deux vers le titre, Nicolaj Nazarchuk, musée de Zembin.

Deux vers le titre, Nicolaj Nazarchuk, musée de Zembin.

Komsomolets (1970), Mikhail Savitsky (1922-2010),  National Art museum, Minsk.

Komsomolets (1970), Mikhail Savitsky (1922-2010), National Art museum, Minsk.


Au bord de la Bérézina, 25 mai 2014.

 

Serguey nous attend en haut du chemin de terre qui mène à Studienka. Il porte un chapeau de paille pour se protéger du soleil ardent et nous accueille avec cette voix douce et cet air souriant qui le caractérisent. Avant de redescendre à pied vers le village, nous traversons un vaste champ où trône un monument héroïque : un aigle (celui du Tsar ou celui de Napoléon ?) tient entre ses serres la hampe d’un drapeau comme s’il allait le refermer en guise de linceul sur le corps d’un soldat mourant. Une date : 26-29 novembre 1812. C’est sur les pentes de cette colline que le Général Victor contint l’armée de Wittgenstein, permettant au gros de la troupe napoléonienne de passer de l’autre côté de la rivière sur les deux ponts de bois que les pontonniers hollandais du général Eblé, au sacrifice de leur vie (une poignée d’entre eux seulement ont survécu), avaient érigé en moins de deux jours sur un endroit où la Berezina était peu large et peu profonde. Et Serguey de m’expliquer que contrairement à ce qu’on croit couramment, cet épisode tragique de la retraite de Russie peut être considéré comme une victoire napoléonienne et non pas comme une défaite, bien que la plupart des monuments (et notamment ceux qui sont de l’autre côté de la rivière), qu’ils aient été érigés à l’époque soviétique ou même plus récemment, ne célèbrent que la glorieuse armée du Tsar.

En effet, alors que la Grande Armée était attendue de pied ferme par Tchitchagov, canons pointés derrière le pont de Borisov à une dizaine de kilomètres en aval, des Biélorusses, hostiles aux Russes, avaient indiqué aux Français ce passage plus aisé de la rivière au niveau du village de Studienka. Le temps que les Russes comprennent leur méprise et que l’armée de Koutousov, en retard, arrive sur les lieux, la Grande Armée était passée de l’autre côté, protégée par Oudinot et Ney qui repoussent l’armée de Tchitchagov et font de nombreux prisonniers —et c’est là justement que se trouvent paradoxalement toute une théorie de monuments à la gloire des Russes et des Cosaques ! A chacun son récit national, n’est-ce pas ? Serguey oubliera d’ailleurs de me préciser que Tchitchagov qui était francophile, athée et admirateur des Jacobins, sera accusé de ne pas s’être suffisamment battu. Il s’exilera d’ailleurs en France en 1813 et ne retournera plus jamais en Russie !

Le 29 novembre, à 9 h du matin, Napoléon décide de faire brûler les deux ponts, abandonnant sur la rive droite ceux qui étaient trop épuisés ou blessés pour continuer, ainsi que beaucoup de civils biélorusses (y compris des femmes et des enfants) qui avaient fui l’avancée de l’armée du Tsar en espérant être protégés par la Grande Armée.

La Bérézina, à l'endroit exact où l'un des deux ponts fut érigé, Studienka, 25 mai 2014 © Thierry Girard

La Bérézina, à l’endroit exact où l’un des deux ponts fut érigé, Studienka, 25 mai 2014 © Thierry Girard

On estime qu’environ 45 000 personnes perdirent la vie durant ces journées tragiques : des soldats de toutes nationalités (dont beaucoup de Polonais qui se battaient aux côtés de Napoléon) et un très grand nombre de civils qui furent tout simplement massacrés sans pouvoir opposer quelque résistance que ce soit. On dit même que 15 000 corps furent engloutis dans la Bérézina et ses marécages, et que la rivière déborda !

Mais dans la manière dont Sergueï m’en parle ou lorsque je me rappelle le poème de ce matin, dédié à Napoléon, je mesure bien l’ambigüité de cette identité biélorusse : à quelle partie de l’Europe ce pays appartient-il vraiment ? Cette question je me la pose depuis le premier jour, et toutes les conversations que j’aurai lors de ce séjour confirmeront le sentiment suivant : la Russie, c’est le grand frère un peu trop présent et pesant, dont on ne peut se séparer tout à fait (c’est la famille, le russe est majoritairement parlé dans les grandes villes, plus que le biélorusse…), mais dont on aimerait s’éloigner pour respirer un peu mieux. On lorgne alors, selon les époques, soit vers le pays de la Révolution (la française, pas la bolchevique), soit vers la riche Allemagne, comme une partie de la population qui accueillit les Allemands en sauveurs des Bolcheviques en 1941, ou comme aujourd’hui…

Je ne saurai terminer ce billet sans citer un extrait de L’Expiation de Victor Hugo, ce long poème dédié à ce moment tragique de l’épopée napoléonienne et que l’on trouve dans Les Châtiments :

 

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.


Pour la première fois l’aigle baissait la tête.


Sombres jours ! l’empereur revenait lentement,


Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.


Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.


Après la plaine blanche une autre plaine blanche.


On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.


Hier la grande armée, et maintenant troupeau.


On ne distinguait plus les ailes ni le centre.


Il neigeait. Les blessés s’abritaient dans le ventre


Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés


On voyait des clairons à leur poste gelés,


Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,


Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.


Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,


Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d’être tremblants,


Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.


Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise


Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,


On n’avait pas de pain et l’on allait pieds nus.


Ce n’étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre :


C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,


Une procession d’ombres sous le ciel noir.


La solitude vaste, épouvantable à voir,


Partout apparaissait, muette vengeresse.


Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse


Pour cette immense armée un immense linceul.


Et chacun se sentant mourir, on était seul.

 

La Bérézina à Studienka, 25 mai 2014 © Thierry

La Bérézina à Studienka, 25 mai 2014 © Thierry

Et pourtant, à Studienka en ce jour de mai 2014, il fait déjà une chaleur d’été. Sergueï porte un chapeau de paille, je l’imagine bien partir avec un chevalet et quelques toiles de petit format pour aller peindre sur le motif. On croise, sortant de leur datcha, des gens en maillot qui vont se rafraichir dans la Berezina. Ils traversent la grève herbue, où le chemin se perd, en passant au milieu des canards patauds et des chats furtifs, et s’enfoncent un peu dans la vase en rentrant dans l’eau opaque, mais le plaisir semble délicieux. Les femmes un peu grasses sont en bikini, personne ici ne se soucie d’un peu trop de chair qui déborde. Un jeune couple, caché par les hautes herbes, pousse des cris joyeux en nageant. J’attends de les voir réapparaître de l’autre côté, poussés par le léger courant.

Le soir venu, de l’autre côté de la rivière, en contrebas du second champ de bataille, deux femmes un peu trop ivres titubent sur la berge, l’une d’elles manque rouler jusque dans la rivière, tandis qu’un couple âgé s’invective, sans doute à cause du même abus de vodka. Plus loin, des jeunes gens préparent un barbecue sous les arbres. Alena et Maria, la fille de Serguey, se baignent au crépuscule.

Au bord de la Bérézina, Studienka, 25 mai 2014 © Thierry

Au bord de la Bérézina,  25 mai 2014 © Thierry Girard


© Thierry Girard 2015 pour les textes et les photographies

Bibliographie

Svetlana Alexievitch, La Fin de l’Homme rouge (Actes Sud, 2013)

Christian Garcin, Ienisseï suivi de Russie Blanche (Verdier, 2014)

Victor Hugo, Les Châtiments.

On peut lire également le récit de Sylvain Tesson, Berezina (éditions Guérin, 2015), sorti récemment.


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