Arles 2015, une page s’est tournée.

Une page s’est tournée depuis l’été dernier. R.I.P. Lucien Clergue qui nous a définitivement quitté, lui qui fut avec Jean-Maurice Rouquette en 1965, il y a 50 ans exactement, à l’origine de l’aventure arlésienne avec la première exposition de photographie au musée Réattu, exposition qui précéda de quelques années la création des premières Rencontres internationales de la photographie.
Il a sans doute rejoint les Nuages de Michèle Moutashar qui avait succédé au même Rouquette à la direction du musée Réattu et qui a pris sa retraite après avoir, année après année, « osé la photographie » à partir des collections initiales qu’elle n’a cessé d’enrichir. Sans oublier évidemment François Hébel qui, après treize années de service actif à la tête des RIP, est parti lui aussi vers d’autres aventures (on chuchote qu’il serait candidat à la succession de Jean-Luc Monterosso à la MEP…).

Mais justement, au fil de ces dernières années, les polémiques, sur fond de rivalités personnelles, n’avaient cessé de s’amplifier au risque parfois d’occulter l’intérêt de la manifestation elle-même. Cette année, par un miraculeux effet d’apaisement, les couteaux si prompts à sortir sont restés dans leurs étuis, et tout le monde s’accorde à reconnaître que cette édition 2015 des RIP, à défaut d’en changer la face, s’est déroulée dans un esprit serein. Sam Stourdzé, le nouveau directeur des Rencontres, a manifestement bénéficié d’une bienveillance générale, d’une sorte de paix des Braves ! Tant mieux pour lui et, faut-il l’espérer, pour l’avenir des RIP.

Sam Stourdzé repondant à une interview dans l'exposition consacrée à Walker Evans au musée de l'Arles antique.

Sam Stourdzé repondant à une interview dans l’exposition consacrée à Walker Evans au musée de l’Arles antique.

Cette édition à la voilure réduite (“seulement“ 35 expositions au lieu de la cinquantaine habituelle), n’a pas été pour autant une édition peau de chagrin comme d’aucuns le laissaient craindre (ou l’espéraient) en promettant l’année dernière sa mort annoncée face à l’ogre de la Fondation Luma. Nous le verrons, la qualité de nombre d’expositions a compensé la moindre quantité.

Du côté des lieux, personne ne regrettera vraiment l’abandon du bureau des Lices ­—même si cette expérience extrême et volontairement provocatrice restera sans nul doute dans les annales des RIP, cf. mon billet précédent sur Arles 2014—, mais la découverte de la Papèterie de Trinquetaille, où l’on fit la fête un soir, est peut-être la promesse d’une intéressante extension des Rencontres de l’autre côté du Rhône. Quand au Off (voire le Off du Off), jamais il n’a été aussi présent et vivant à travers toute la ville, investissant tous les lieux et tous les murs possibles —délabrés de préférence, ruined is better—, et drainant jusque tard dans la nuit des hordes de jeunes gens joyeux, parlant toutes les langues de la terre, et qui n’avaient que faire des vieilles querelles.

Concernant les expositions, je ne souhaite pas m’engager dans un commentaire précis pour chacune d’entre elles (il faudrait pour cela plusieurs billets), mais je vais essayer de dégager quelques grandes lignes. En commençant par un brin de causticité, à l’aune de celle qui nourrit le travail de Martin Parr.

Or donc, sitôt mon passe acheté rue du Dr Fanton, je prends en sortant du bureau des Rencontres la première ruelle à droite qui mène à l’église des Frères Prêcheurs, un lieu imposant et difficile qui a accueilli néanmoins quelques expositions majeures, depuis qu’il a été repéré par Jacques Defert et Gilles Mora avant que François Hébel, avec l’appui des Monuments historiques, n’en fasse l’un des lieux phares des Rencontres. On se rappellera notamment la grande rétrospective de Koudelka et surtout les expositions de Nan Goldin, d’Alfredo Jaar ou la collection de Marin Karmitz. Or, il semblerait que depuis l’année dernière cette église soit dédiée aux enterrements : en 2014, nous avons assisté aux funérailles de Depardon avec ses monuments aux morts, et cette année nous sommes conviés à celles de Martin Parr. Je dois avouer cependant que la musique électro-planante de Mathieu Chédid vaut bien un Te Deum et que le seul véritable plaisir de se poser sur les chaises longues made in Parr —de très mauvais goût, mais ça c’est plutôt amusant— était de pouvoir imaginer des anges 3.0 voletant dans la nef sombre. Las, sur les écrans défilait le déjà-vu et revu de Martin Parr qui n’avait rien de plus à nous dire que ce qu’il nous a déjà montré maintes fois à Arles, à Paris ou ailleurs toutes ces dernières années. J’avais beaucoup aimé la grande exposition de 2005 à la Maison européenne de la photographie (et notamment le délire des collections d’objets abominables qu’il se plaît à amasser, délire accentué encore dans l’exposition Planète Parr en 2009 au Jeu de Paume), mais j’avoue que les travaux les plus récents, tant les gros plans aux couleurs sursaturées que les énièmes photos de foules à la plage, dans les musées ou en villégiature ont fini par me lasser.

Transats made in Parr

Transats made in Parr

MMM, Martin Parr et Matthieu Chédid dans l'église des Frères Prêcheurs.

MMM, Martin Parr et Matthieu Chédid dans l’église des Frères Prêcheurs.

 

Il reste à voir cependant une jolie ligne de petits tirages noir et blanc, alignés les uns à la suite des autres sur fond noir (comme l’année dernière les Araki dans l’exposition Walther). Ces early years de Parr —comprenant notamment la série Bad weather qui n’est pas une nouveauté en Arles puisqu’elle a déjà été exposée lors de l’édition 1992 des Rencontres—, sont des travaux de la fin des années soixante-dix et du début des années 80, période où stylistiquement Parr était encore sous l’influence de Tony Ray-Jones.

MMM, Martin Parr et Matthieu Chédid dans l'église des Frères Prêcheurs.

MMM, Martin Parr et Matthieu Chédid dans l’église des Frères Prêcheurs.

Cela dit, je ne saurai jamais suffisamment remercier Martin Parr, associé à Gerry Badger, pour les trois volumes (à ce jour) de son histoire du livre de photographie (tous parus chez Phaidon), et plus récemment pour l’édition (avec la collaboration de Wassiklundgren) du magnifique mais très cher (149 € à la librairie Actes-Sud, 120 € sur l’un des stands de Cosmos) Chinese photobook paru en avril chez Aperture, et dont nous avions vu à Arles l’année dernière l’exposition éponyme… à la lueur d’une torche dans les entrailles du Moby Dick des Lices.

En fait, que demande t-on à un événement comme les RIP ? Nous surprendre en nous donnant à découvrir des photographes méconnus ; les pans cachés, inédits ou récents de l’œuvre de photographes connus ; une lecture nouvelle de telle ou telle œuvre ; des choix liés à des questionnements singuliers, ou des ensembles dont la qualité laisse pantois.

Et cette année, il y a bien cinq ou six expositions qui répondent d’emblée à ces critères. En premier lieu, honneur au Maître, l’exposition Anonymous, consacrée au travail éditorial de Walker Evans, et notamment sa longue collaboration avec le magazine Fortune. Fortune, mais aussi Vogue et d’autres magazines et recueils où il n’a cessé de défendre son point de vue d’auteur. Même lorsqu’il utilise la couleur qu’il juge « vulgaire, mais convenant à des sujets vulgaires », et peut-être en sous-entendu convenant à un public vulgaire qui est celui de l’américain middle-class ou upper-middle-class qui se reconnaît dans le triomphe du capitalisme tel qu’il est célébré dans un magazine comme Fortune. Paradoxe absolu que la collaboration de cet artiste plutôt catalogué à gauche et qui dès la fin de la guerre devient le seul photographe salarié de Fortune, disposant peu à peu d’une réelle autonomie, tant dans le choix de ses sujets que dans leur édition et leur mise en page, avec en prime la possibilité d’introduire chacun de ses sujets par des textes écrits par lui, qui révèlent de fait un véritable talent d’écrivain. Je relève ainsi deux articles, Along the Right-of-way, un éloge du voyage en train (… The Ting ting ting ting ting ting of the warning bell —that heart-rending tinny decrescendo which is an early lesson in relativity of the senses), et The Auto Junkyard, une métaphore de la décadence, en plein triomphe de “la belle américaine“ et de la civilisation de la bagnole —Sic transit gloria mundi, n’est-ce pas ? Ou encore, en mars 1961, une très belle (et sans concession) série en noir et blanc consacrée au chômage aux Etats-Unis :

They speak with their eyes. People out of work are not given to talking much about the one thing on their minds. You only sense, by indirection, degrees of anger, shades of humiliation and echoes of fear.

The truth is, of course, that unemployment, let alone poverty, has to be lived to be understood and felt. This is the realm of chronic indigestion, incipient stupefaction of the will, and hardening of the spirit. The real state of mind of the jobless cannot be read about in the Stygian murk of the sociologist prose, or in the Government Report. The plain, non-artistic photograph can come closer to the matter, which is sheer personal distress.

People and Places in Trouble, Walker Evans, Fortune, mars 1961.

People and Places in Trouble, Walker Evans, Fortune, mars 1961.

 

J’ai demandé à David Campany, l’un des co-commissaires de l’exposition avec Jean-Paul Derrider et Sam Stourdzé, de m’expliquer ce paradoxe et il m’a répondu que Walker Evans jouissait dès cette époque d’une réelle notoriété, surtout après son exposition American photographs au Moma en 1947, et que c’était en outre un homme élégant, courtois, distingué, capable de faire passer ses idées sans aucun mépris ou esprit de vindicte à l’égard de son interlocuteur.

Les impressions de l’époque (surtout lorsqu’elles étaient en offset et non en hélio) étaient souvent médiocres, et certaines mises en page, vues à travers les vitres du cube où est installée l’exposition, pas toujours très lisibles, d’où le parti-pris des commissaires de reproduire en grand format, sur les murs de la salle d’exposition, certaines des mises en page les plus remarquables. Quelques visiteurs et critiques n’ont pas apprécié, pour ma part je n’ai pas été choqué par cette irrévérence. Je me rappelle en 2012, la présentation au même endroit de La Valise mexicaine de Robert Capa, avec cette foule courbée et psalmodiant devant le “Trésor inouï“ , tentant vainement de lire les planches-contacts de négatifs pourris et les tirages qui ne l’étaient pas moins, alors que quelques grandes reproductions auraient facilité la compréhension et la mémorisation de cet ensemble miraculeusement retrouvé.

Mais le must, à l’intérieur du cube, ce sont quatre murs de petits tirages, tous plus somptueux les uns que les autres, dont la série (complète ?) des portraits de passants devant un mur, Labor anonymous, Detroit, 1946, qui donne en fait son titre à l’exposition.

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Labor anonymous, tel qu'il a été publié la première fois, et le mur de tirages à l'intérieur du cube.

Labor anonymous, tel qu’il a été publié la première fois, et le mur de tirages à l’intérieur du cube.

 

La vie des images avant Photoshop... Exemple d'une photographie recadrée et nettoyée (disparitiondes films et du réverbère) entre le contact original et sa publication ci-dessous.

La vie des images avant Photoshop… Exemple d’une photographie recadrée et nettoyée (disparition des fils électriques et du réverbère) entre le contact original et sa publication ci-dessous.

Agrandissement d'une page (extrait) sur le mur extérieur de la salle d'exposition.

Agrandissement d’une page (extrait) sur le mur extérieur de la salle d’exposition.


Il va sans dire que le livre publié chez Steidl et édité par David Campany, Walker Evans the magazine work, doit faire partie de toute bonne bibliothèque…

Rien de plus naturel que de passer à l’événement suivant, l’exposition de Stephen Shore présentée à l’espace Van Gogh. Stephen Shore doit son propre attrait pour la photographie à la découverte, à l’âge de 10 ans, des photographies de Walker Evans, et il est manifeste que dans la première partie de son travail, la plus connue (American surfaces et Uncommon places), il en est pleinement l’héritier. Cette rétrospective (et relecture) de l’œuvre de Shore est la plus complète jamais présentée en France depuis l’exposition de 2005 à l’Hôtel de Sully à Paris qui montrait, elle, son travail depuis 1968 jusqu’à 1993.

Une photographie de la série Uncommon places, avec laquelle j'ai une histoire particulière (cf. le billet de mon blog : Presidio, Texas.)

Une photographie de la série Uncommon places, avec laquelle j’ai une histoire particulière (cf. le billet de mon blog : Presidio, Texas.)

Si certaines séries, présentes à Paris, comme All the meat you can eat —où Shore regroupe des photos trouvées de propagande, de pornographie amateur ou de simples cartes postales—, sont absentes de la rétrospective d’Arles, l’exposition présentée à l’espace Van Gogh nous propose néanmoins une vision beaucoup plus étendue, puisqu’il y a les séries en noir et blanc sur Essex county et quelques beaux tirages de fouilles archéologiques en Israël, ainsi que le travail à la chambre en format panoramique sur la foule new yorkaise ; sans oublier l’arrivée de la couleur numérique dans les séries les plus récentes, Winslow et Ukraine, qui datent de 2013. Ces deux dernières séries semblent un peu régressives dans l’œuvre de Shore, la première notamment nous renvoyant précisément à American surfaces…Sauf qu’il faut savoir qu’elle a été réalisée en une seule journée de travail, sans doubler une seule image, et que, sans parler de performance, elle s’inscrit dans une problématique de la contrainte qui est présente tout au long de son œuvre. Pour ma part, j’aime beaucoup le travail un peu plus secret des années 80 sur des paysages naturels non spectaculaires —ou des paysages vernaculaires où la nature est très présente—, même si le choix présenté à Arles m’a semblé trop restreint —avec en outre la lisibilité de certaines images très altérée par l’éclairage habituel de catacombes de l’espace Van Gogh ! C’est quand même dommage de présenter l’un des pionniers de la photographie couleur documentaire dans un espace qui a rarement permis à la couleur d’être bonifiée et qui se prête plutôt aux expositions en noir et blanc. Je me suis même demandé pour certains des tirages exposés d’Uncommon places si ces tirages étaient moins bons que ceux que j’avais déjà vus à plusieurs reprises (je les connais en fait par cœur) ou si c’était dû à l’éclairage…

Série New York City 2000-02, exposition de Stephen Shore à l'espace van Gogh.

Série New York City 2000-02, exposition de Stephen Shore à l’espace Van Gogh.

Cela dit, nous pouvons encore espérer (dans dix ans au Jeu de paume ?) une vraie rétrospective avec les travaux antérieurs réalisés à la Factory et nombre de séries intermédiaires que l’on a pu voir, de ci delà —dont le long travail sur Israël, dont nous n’avons qu’un maigre aperçu avec les photos de fouilles—, mais qui permettrait vraiment une lecture complète de l’œuvre. A noter également la présentation sous vitrine les planches du carnet de route d’American surfaces, A Road trip journal qui fait l’objet d’une édition fac-similé en tirage limité (et chère, 225 €), chez Phaidon.

A Road trip journal, exposition de Stephen Shore à l'espace Van Gogh.

A Road trip journal, exposition de Stephen Shore à l’espace Van Gogh.

 

Stephen Shore n’est pas, il me semble, dans la collection de la MEP, du moins dans ce qui est exposé à la chapelle du Méjean et au Capitole, mais son collègue documentariste Joel Sternfeld est, lui, bien présent —je me souviens d’ailleurs très bien de l’exposition American Prospects qui avait été présentée à la MEP fin 1997, une des rares expositions, il faut bien l’avouer, que la MEP ait consacré aux tenants de l’école New Topographics qui n’a jamais été la tasse de thé de Jean-Luc Monterosso !
Cela dit, il y a du beau linge sur les murs arlésiens et de bien belles séries pour la présentation de cette collection sous le titre Ensembles, la photographie. L’édition dernière des Rencontres était peu ou prou consacrée aux collections et aux collectionneurs, et nous avions tous salué, avec raison, la magnifique collection Walther, mais que dire alors de celle de la MEP ? Il y a une différence notable cependant entre les deux : la collection Walther est plus “limite“, plus risquée dans ses choix, plus engagée vers certaines pratiques contemporaines, en intégrant notamment nombre d’artistes issus de Chine ou d’Afrique qui semblent absents de la collection de la MEP, du moins là encore dans ce qui est montré à Arles : Ensembles, c’est du classique, du grand classique, Europe – Etats-Unis – Japon – Brésil, avec les plus grands noms de l’Histoire de la photographie moderne et contemporaine. Il faut reconnaître cependant que la plupart des séries présentées sont absolument somptueuses, tant pour le choix des images que pour la qualité des tirages. Je ne vais pas citer tous les photographes présents, ce serait fastidieux, et pour en savoir plus je recommande à ceux auxquels il reste un peu d’argent après mes précédents conseils d’acheter l’épais catalogue édité par Actes-Sud —qui est en outre particulièrement bien imprimé !

Que retenir cependant ? Une forte présence japonaise grâce au mécénat de la Dai Nippon Printing Cie qui entre 1994 et 2006 a donné à la MEP plusieurs ensembles remarquables. Cela se traduit notamment dans l’exposition par l’historique et incontournable ensemble de Shomei Tomatsu sur Nagasaki (les 40 tirages qui appartiennent à la MEP sont en fait le premier don du mécène japonais) ; les non moins historiques séries d’Araki, Sentimental journey (1971) et Winter journey (1989-90), où il photographie dans un premier temps son mariage et son voyage de noces avec Yoko, puis, vingt ans plus tard, la maladie et la mort de sa femme ; et bien d’autres figures essentielles de la photographie japonaise contemporaine : Daido Moriyama, Shoji Ueda, Eikoh Hosoe, Toshio Shibata, Yasuhiro Ishimoto etc.

Pour le reste, comme je l’écrivais plus haut, du grand classique : Frank, Koudelka, Klein (avec une donation récente de l’auteur), Penn, Avedon, Newton… Je distinguerais plus particulièrement, parmi les ensembles moins vus, la série Paris mortel de Johann Van der Keuken, le mur de lettres de Lee Friedlander, les grandes chrysalides d’Adam Fuss, et la très belle donation fait par Harry Callahan en 1994, French Archive, un ensemble de 130 petits tirages délicats et somptueux à partir de photographies réalisées entre 1956 et 1958 lors d’un séjour prolongé dans le Sud de la France : ombres et lumières urbaines, images d’une nature caressante et caressée où viennent parfois se superposer quelques nus de sa femme Eleanor ; travail magnifique et en partie inédit d’un des plus grands photographes américains…

Grand nu d'Helmut newton et petits Callahan, exposition Ensembles dans la très belle salle rénovée du Capitole.

Grand nu d’Helmut Newton et petits Callahan, exposition Ensembles, la photographie dans la très belle salle rénovée du Capitole.

Letters fromthe people, ensemble de lee Friedlander à la chapelle du Méjean (collection de la MEP)

Letters from the people, ensemble de Lee Friedlander à la chapelle du Méjean (collection de la MEP)

 

Evoquer encore la série complète (et définitivement close) des Brown Sisters de Nicholas Nixon (je me suis demandé si les 40 photos étaient au même format que celles exposées par la galerie Fraenkel lors du dernier Paris-Photo), un très bel ensemble de Saul Leiter, ou tel autre de Bernard Plossu (l’un des très rares photographes français présentés), avec d’irréprochables tirages du Voyage mexicain. Il faut noter globalement la pertinence des choix et la grande qualité des tirages. Un seul bémol, les Cartier-Bresson qui ne sont pas, côté tirages, à la hauteur ! Je pense notamment à cette photographie prise à Salerne en 1933 où l’on a tout un pan de mur dans l’ombre avec un petit personnage et une charrette se découpant sur l’autre pan de mur éclairé : le tirage de la MEP est misérablement grisouilleux (mais celui qui est montré au musée Réattu dans l’exposition Oser la photographie est encore pire, et c’est fâcheux lorsqu’on peut admirer dans la salle d’à-côté les magnifiques Paul Strand et les encore plus somptueux Weston…). Cela correspond en fait à un choix délibéré de Cartier-Bresson de privilégier dès la fin de la guerre des tirages à mon avis trop grands (34 x 50) et trop clairs. HCB demandait à Pierre Gassman de faire des tirages « blonds », c’est à dire lumineux. De fait, cela donne souvent des images grises et sans chair. L’une des heureuses surprises de la magnifique relecture de Cartier-Bresson par Clément Chéroux c’est de nous avoir proposé l’année dernière au Centre Pompidou des tirages plus petits et plus riches, avec des vrais noirs et une belle gamme de gris, souvent moins froids que sur les tirages modernes de plus grand format (je me souviens aussi d’un Paris-photo où cette photographie prise à Salerne était en vente dans une grande galerie new yorkaise : un tirage vintage année 30 de petit format, plein d’argent et lumineux à la fois, le prix du tirage valait sa rareté et sa qualité…).

La diversité des tirages : Henri Cartier-Bresson, Salerne, 1933 (capture d'écran).

La diversité des tirages : Henri Cartier-Bresson, Salerne, 1933 (capture d’écran).

 

Du côté justement du noir et du gris, la transition est toute faite avec l’exposition consacrée à huit photographes japonais à l’église Sainte-Anne et intitulée Another language. On peut ne pas aimer (j’en connais même qui ont franchement détesté), mais pour qui s’intéresse, comme moi, à la photographie japonaise, cette sélection plutôt radicale montre à quel point la photographie japonaise est celle “d’un pays lointain“ —pour reprendre l’expression du programme des Rencontres— et reste irréductible dans sa singularité. Autant la photographie chinoise vogue entre chinoiseries diverses et mimétisme occidental (le beau travail par exemple de Zhang Kechun récompensé par le prix Découverte en 2014), autant la photographie japonaise est dans sa quasi-totalité fidèle à son Histoire qui est aussi pour l’essentiel une histoire en noir et blanc.

Pour deux des photographes exposés, nous sommes presque dans un processus alchimique de l’œuvre au noir : Daisuke Yokota montre des murs d’images tapissés de tirages à la fois sombres et altérés, comme si au processus chimique originel s’était surajoutés d’autres éléments extérieurs. On ne distingue presque rien, les formes sont dissoutes. Au pied de chaque ensemble, des tirages plus clairs mais tout aussi énigmatiques sont disposés dans des vitrines. Je n’ai pu m’empêcher de penser à la fois aux images disparues et aux formes calcinées d’Hiroshima et de Nagasaki, et plus récemment encore à ces albums de famille emportés par le tsunami du 11 mars 2011, lesquels, lorsqu’ils ont pu être récupérés puis séchés, ne montraient de vies effacées et de moments évanouis que quelques traces de gélatine sur un support mis à nu, tels des os ou des bois épars, blanchis par l’eau salée.

Mystérieux et obscur travail également que celui de Sokiko Nomura qui fut l’assistante d’Araki et qui montre des corps ou des scènes érotiques qui se distinguent à peine et qui n’apparaissent vraiment que lorsqu’on arrive, en se penchant sur les images, à neutraliser la lumière ambiante. Cela ressemble en quelque sorte à un daguerréotype qui se serait particulièrement mal conservé. Mais c’est très beau. La série est intitulée Another black Darkness.

Self-portrait sur une photographie de (j'aime la petite croix sur l'épaule de la jeune femme).

Self-portrait sur une photographie de Sokiko Nomura (j’aime la petite croix sur l’épaule de la jeune femme).

 

Autre série étrange, mais de facture plus classique, celle de Masahisa Fukase qui semble n’avoir eu qu’une seule préoccupation, à savoir photographier sa femme, chaque matin lorsqu’elle part au travail, depuis la fenêtre de leur appartement. Arriva ce qui devait arriver, la belle s’agaça et partit pour de bon ! Le photographe ne s’en remit point…

Shimmon, exposition de Eikoh Hosoe,

Simmon, a private landscape, une série de Eikoh Hosoe, présentée dans l’exposition Another language.

Tous les autres photographes présentés ont leur intérêt et on regrette de ne pas avoir le temps d’étudier et de mémoriser attentivement chaque œuvre, celle de Masatoshi Naito, celle de Kou Inose ou celle de Issei Suda. A côté de ces photographes inconnus ou moins connus du grand public, deux célébrités : Eikoh Hosoe dont on peut apprécier une série remarquable, Simmon : a private landscape, un travail réalisé en 1971 avec l’acteur Simmon Yotsuya autour d’une chorégraphie inspirée du Butô et scénarisée dans un paysage tokyoïte aux lumières tragiques (très beaux tirages). Et Daido Moriyama dont on présente un ensemble de photographies datant des années 70, réalisées dans sa chambre et nourries, comme on peut aisément le deviner, d’une forte charge érotique. Cette série a fait récemment l’objet d’éditions à tirage limité, chaque recueil autorisant un choix et un ordre différent. Deux volumes de cette série A Room étaient en vente à 150 € pièce dans une librairie japonaise invitée par Cosmos Arles books au Magasin électrique, là où furent rassemblés, dans une chaleur extrême, pendant toute la semaine des Rencontres, nombre d’éditeurs et de libraires spécialisés, venus du vaste monde. Je n’ai pu malheureusement m’attarder en ce lieu et suivre les différents événements qui se sont succédés au fil des jours, mais c’est promis, l’année prochaine (surtout s’il fait moins chaud), je m’organiserai autrement.

 

Les éditions à tirage limité de Daido Moriyama.

Les éditions à tirage limité de Daido Moriyama.

 

Côté livres, il faisait beaucoup plus frais à la Bourse du Travail où l’association Regards & Mémoires réunissait quatre des meilleurs éditeurs français (Loco, Filigranes, Le Bec en l’air, Arnaud Bizalion) et deux éditeurs étrangers (Ediciones Anomalas et Enric Montes) pour présenter leurs plus récents ouvrages. Ambiance amicale, échanges chaleureux et riches avec d’autres photographes ou des amateurs de livres de photographie, c’était, comme chaque année, un bon endroit pour se retrouver, faire une pause et continuer ses emplettes. On pouvait aller aussi dépenser son argent à l’ancien local du Parti communiste, investi comme chaque année par la famille Desachy qui solde nombre de livres intéressants (surtout Steidl et Hatje Cantz au menu de cette année), et par Pierre Bessard qui présente ses choix éditoriaux originaux et ses fabrications parfois singulières. Au premier étage de ce local, on pouvait voir une exposition du jeune photographe chinois Ren Hang qui bouscule la pruderie de la censure chinoise avec ses saynètes érotiques et ludiques (Pierre Bessard a édité récemment un livre, The Brightest light runs too fast, qui est déjà épuisé).

Eric Cez des Editions Loco (avec deux de mes ouvrages en présentation).

Eric Cez des Editions Loco (avec deux de mes ouvrages en présentation).

 

Mais revenons aux expositions et à mon coup de cœur absolu, l’exposition présentée au cloître Saint-Trophime, l’Esprit des Hommes de la Terre de Feu de Martin Gusinde. D’abord, un peu d’Histoire : Martin Gusinde est un prêtre et anthropologue allemand qui, entre 1918 et 1924, effectue quatre séjours de plusieurs mois en Terre de Feu pour étudier des populations très menacées dans la pérennité de leur culture et dans leur survie tout court, les Selk’nam, les Yamana et les Kawésqar.

Je n’ai pas la place d’analyser ici la dimension purement anthropologique du travail (je préfère pour cela renvoyer le lecteur au magnifique catalogue édité chez Xavier Barral sous la direction de Christine Barthe, avec un texte très documenté d’Anne Chapman), cependant il faut savoir que Gusinde a développé de tels liens de confiance et d’empathie avec ces populations que cela lui a permis à son tour d’être initié dans la tribu des Selk’nam au cours d’un rituel long et pénible physiquement. Il a cherché à se dépouiller de sa mentalité occidentale —et peut-être même de ses propres valeurs spirituelles— pour mieux pénétrer la complexité des croyances, des rituels et du mythe originel très singulier des populations avec lesquelles il a vécu : à savoir qu’à l’origine les femmes dominaient le monde et les hommes étaient leurs esclaves, entretenus dans leur état par des esprits qui les terrifiaient. Les hommes finissent par s’apercevoir que ces esprits ne sont en fait que des femmes déguisées ; ils se révoltent et massacrent toutes les femmes adultes pour prendre le pouvoir. Depuis, ils entretiennent leur propre pouvoir en terrifiant à leur tour les femmes, incarnant des esprits “malins“ ou portant sur eux des masques, des objets ou des prothèses censés les effrayer.
Gusinde a rapporté 1200 photographies et au moins un enregistrement sonore (qui est présent dans l’exposition). On sait bien que la photographie a été utilisée très tôt a des fins anthropologiques, ne serait-ce que pour “typer“ les peuples et les “races“, mais ce qui est remarquable avec le travail de Gusinde, c’est que non seulement les photos sont techniquement irréprochables et d’une facture esthétique remarquable, mais on a le sentiment qu’elles sont faites de l’intérieur, par un membre de la famille en quelque sorte. C’est moins évident sur les photographies de rituels chamaniques représentant des hommes aux corps peints ou le visage masqué pour incarner les esprits, mais c’est particulièrement manifeste sur toute la série de portraits d’hommes et de femmes, photographiés avec un cadrage assez serré, où l’on sent un abandon de la personne photographiée, abandon qui naît de la confiance absolue envers l’opérateur. Très peu trahissent par leur regard ou l’expression du visage quelque inquiétude ou étonnement que ce soit ; et même si Edward S. Curtis par exemple avait une réelle empathie pour les populations indiennes qu’il photographiait, il y a toujours dans le regard (ou l’absence de regard) de la personne photographiée une distance irréductible. Si on veut forcer la comparaison, la situation la plus opposée peut être vue dans l’exposition du musée Réattu (Oser le photographie) où l’on retrouve les photographies bien connues de femmes berbères, prises par Marc Garanger en Algérie en 1960 dans le cadre de son service militaire : Garanger a photographié des femmes qu’on avait forcé à se dévoiler pour obtenir des photos d’identité. Quoi qu’en dise Garanger, qui tente dans ses photos de signifier la violence faite à ces femmes, il ne peut être vu par elles que comme l’ennemi. Gusinde, lui, n’est même plus seulement l’ami, il est le frère.

Portraits d'Indiens de la Terre de Feu, exposition de Martin Gusinde.

Portraits d’Indiens de la Terre de Feu, exposition de Martin Gusinde.

L'Esprit des Hommes de la Terre de Feu, exposition de Martin Gusinde au cloître Saint-Trophime.

L’Esprit des Hommes de la Terre de Feu, exposition de Martin Gusinde au cloître Saint-Trophime.


Vite, vite !
Tout ceci suffirait déjà à faire de cette édition des Rencontres une belle édition. Mais il y a encore bien d’autres expositions qui présentent de l’intérêt et sur lesquelles je ne peux m’attarder. Je pense au puissant travail par exemple d’Alex Majoli et Paolo Pellegrin sur le Congo, que j’ai malheureusement vu un peu au pas de course car la cloche allait sonner. Un noir et blanc profond, sensuel et moite qui me donnerait presque envie d’aller photographier en Afrique. Et une vision, comment dire, où le corps et l’esprit des deux photographes semblent se soumettre à une puissance extérieure (je ne veux pas parler de “magie africaine“ comme dans un vulgaire magazine de reportage), qui les empêche par bonheur d’être suffisants (comme cela arrive souvent chez ceux qui photographient en Afrique, même chez ceux qui sont dans l’empathie) et trop “intelligents“, au sens « Moi, homme blanc qui a fait le tour du monde, je vais vous dire ce que je pense de l’Afrique ! ». Et on se laisse alors happer par les images, comme Majoli et Pellegrin ont été happés par le Congo.

Congo, exposition d'Alex Majoli et Paolo Pellegrin au Magasin électrique.

Congo, exposition d’Alex Majoli et Paolo Pellegrin au Magasin électrique.

De fait, je trouve que ce continent est aujourd’hui globalement “mal traité“ par la plupart des photographes non africains, car réduit essentiellement à l’équation Afrique=terre de guerre=terre de misère=no future. Certes, il y a toujours des exceptions : pour ne s’en tenir qu’aux photographes français, je citerai par exemple les travaux déjà anciens de Françoise Huguier et de Bernard Descamps, ou ceux plus récents de Philippe Guionie et Denis Dailleux, et il y en a sans doute bien d’autres. Mais l’image de l’Afrique est quand même fortement contrainte par l’équation énoncée plus haut.

L’exposition est accompagnée d’un livre magnifique, Congo, qui vient d’être édité chez Aperture —limité à 500 exemplaires et vendu au prix modeste de 300 $ ou 250 € —décidément cette édition 2015 risque de coûter très cher aux bibliophiles ! Dans ma bibliothèque “africaine“, ma référence absolue reste Ghana de Paul Strand, même s’il y a parfois un petit côté “propagande“ —tant Strand était alors fasciné par Kwame Nkrumah, personnage formidable qui fut l’un des leaders de la décolonisation africaine avant de devenir un dictateur comme les autres—, mais que d’images sublimes !

Je m’égare, je m’égare ! Vite, vite ! Pour en terminer ! J’aime bien le travail d’Ambroise Tézenas sur le Tourisme du désastre (notamment les séries sur Oradour et le Sichuan), mais l’expo n’apporte pas grand chose par rapport au livre publié chez Actes-Sud… Au contraire du travail d’Olivier Cablat, (Duck, une théorie de l’Evolution), dont j’aime beaucoup le décalage, l’humour et l’inventivité, et qui, par rapport à ses publications, m’a toujours semblé bonifié par les différents accrochages que j’ai vus… Du canard au Sphynx, je ne saurai oublier la très jolie exposition proposée par Wouter Deruytter à partir des images de sa collection personnelle (Souvenirs du Sphinx, comme une petite histoire de la photographie)… Je suis heureux d’avoir gardé mes vinyles et de recéler au fond d’une armoire quelques pochettes de disque LP signées David Bailey, MapplethorpeAnders Petersen, Avedon ou Warhol —à l’atelier des Forges, la foule se pressait dans la première partie de la ludique et riche exposition Total Records, mais calait sur la suite… L’hyper-extrême-réalisme des façades de cathédrales photographiées par Markus Brunetti, bluffant, certes ! But so what ?… Les Affaires privées de Thierry Bouët m’ont semblé anecdotiques et j’ai trop survolé les images d’archives des architectes Robert Venturi & Denise Scott-Brown (Las Vegas studio) pour me faire une idée précise de cette exposition : un moment de saturation… Le prix Découverte m’a laissé profondément perplexe, et si j’ai finalement voté pour celle qui l’a emporté, Pauline Fargue (présentée par Fanny Escoulen), c’est plus par défaut que par conviction, histoire de récompenser l’abnégation du labeur à travers ces petits carnets-livres d’heures d’interrogations pseudo-existentielles, agrémentées de petites photos (j’ai bien dit petites photos)… J’ai pas eu le Coup de foudre pour Natasha Caruana, mais pas la haine non plus, et j’ai trouvé bien prétentieuse et vaine l’installation vidéo de Vincent Ferrané à la commanderie Sainte-Luce. J’ai bien aimé l’idée d’Alice Wielinga de superposer et mélanger les pauvres images d’un voyage en Corée du Nord avec celles idylliques de la propagande, mais il manquait quelque chose à ce travail pour emporter vraiment la conviction… L’exposition WIP, organisée par les élèves de l’Ensp à l’église Saint-Julien, était beaucoup plus intéressante que celle de l’année dernière, et j’ai trouvé plutôt prometteurs les travaux des quatre étudiants de l’Ensp cuvée 2015, sélectionnés au couvent Saint-Césaire (Une Attention particulière), et notamment celui de Cloé Vignaud qui est partie au Mexique interroger les lieux d’un roman-culte (Mexico Salvaje de Roberto Bolaño) et qui propose en retour une jolie disposition textes-images sur la page blanche du mur. Mais il faut aussi citer Louis Matton pour son reportage sur les zadistes de Notre-Dame-des-Landes et Swen Renault dont j’aime beaucoup l’approche conceptuelle, sa série Gaza, été 2014 et son hommage à On Kawara… Toujours du côté des étudiants de l’Ensp, l’habituelle exposition à la galerie Aréna, où une poignée d’étudiants fait son choix dans les collections du Cnap, était cette année vraiment réussie…

Quand on pouvait aisément, avant l'invention de la photographie, multiplier les pyramides de Gizeh ( collection au musée de l'Arles antique).

Quand on pouvait aisément, avant l’invention de la photographie, multiplier les pyramides de Gizeh ( collection Wouter Deruytter au musée de l’Arles antique).

Corée du Nord, une vie entrepropagande et réalité, exposition d'Alice Wielinga à l'église Saint-Blaise.

Corée du Nord, une vie entre propagande et réalité, exposition d’Alice Wielinga à l’église Saint-Blaise.

Exposition Total Records à l'atelier des Forges (commissarait d'Antoine de Beaupré, Serge Vincendet et Sam Stourdzé).

Exposition Total Records à l’atelier des Forges (commissariat d’Antoine de Beaupré, Serge Vincendet et Sam Stourdzé).

L'industrie US du disque continue de faire appel à des grands noms de la photographie : à gauche Alec Soth, à droite Todd Hido (photographie extraite du très beau livre Excerpts from Silver meadows paru en 2013 chez Nazraeli Press).

L’industrie US du disque continue de faire appel à des grands noms de la photographie actuelle : à gauche Alec Soth, à droite Todd Hido (photographie extraite du très beau livre Excerpts from Silver Meadows paru en 2013 chez Nazraeli Press).

Façades, exposition de Markus Brunetti à la Grande Halle.

Façades, exposition de Markus Brunetti à la Grande Halle.

Pauline Fargue, Prix Découverte 2015.

Pauline Fargue, Prix Découverte 2015.

Swen Renault, Gaza, été 2014 (images de bombardements sur gaza, récupérées sur internet).

Swen Renault, Gaza, été 2014 (images de bombardements sur Gaza, récupérées sur internet).

Swen Renault, Hommage à On Kawara, décédé le 10 juillet 2014.

Swen Renault, Hommage à On Kawara, décédé le 10 juillet 2014.


Qu’est-ce qui était moins réussi ?
Allez, on va finir avec deux vraies déceptions, d’autant plus fortes que les expositions en question bénéficient d’un fort soutien médiatique et critique, et que l’une d’entre elle au moins semble recueillir l’assentiment du plus large public. Mais je ne déteste pas me sentir minoritaire (on est au moins deux si j’en crois le billet de Marc Lenot : La meilleure exposition et la pire).

La première exposition, présentée à l’abbaye de Montmajour, est Malkovich, Malkovich, Malkovich… Hommage aux maîtres de la photographie, avec John Malkovich (on l’aura compris) dans le rôle de la star prête à tous les déguisements et Sandro Miller dans le rôle du photographe-pygmalion. Le film qui est projeté dans l’exposition et qui montre les coulisses de l’affaire est assez explicite : pour arriver à ces fakes accrochés aux murs et qui semblent plus vrais que nature, il faut plein de petit et grand personnel, des assistants, des maquilleurs, des éclairagistes, des décors, du matériel en veux-tu en voilà, un comédien plastique et un photographe réputé dans la pub et le corporate, parfaitement talentueux côté technique. Pour arriver à quoi ? A une performance technique ? A une performance d’acteur ? A un show de m’as-tu-vu ? Oui, je t’ai bien vu, John ! Tu as su “humblement“ et avec talent te fondre dans des icônes ! Et j’ai bien compris aussi que cet hommage était une bonne affaire de business et qu’il y avait sans doute à l’affut des “collectionneurs“ pour se payer Malkovich en Marylin façon Bert Stern ou en Jean-Paul Gaultier façon Pierre et Gilles (j’en profite pour remercier la MEP de nous avoir épargné les Pierre & Gilles dans la présentation de sa collection, ah, ah !). Mais, autrement, où est vraiment l’intérêt de toute cette débauche d’argent et de talent ?

Il se peut que les Malkovich en question se retrouvent prochainement dans les coffres-forts photographiés par Paolo Woods et Gabriele Galimberti pour leur projet documentaire, Les Paradis, rapport annuel. Ce travail, très attendu and very appraised, est pour moi l’autre déception de cette édition. J’en suis d’autant plus chagriné que les deux compères sont éminemment sympathiques et talentueux, et si je m’attarde sur cette exposition, plus que sur d’autres qui m’ont laissé indifférent, c’est que ce travail pose des questions intéressantes de représentation et qu’il est possible que je me trompe dans mon jugement. Alors, comment dire ? J’ai commencé par voir le livre édité par Delpire sur la grande table de la librairie Actes-Sud : beau livre, belle impression, belle couverture, on commence par se dire « Tiens, c’est intéressant ! », on lit en biais quelques notules explicatives situant les lieux et les gens, et on coche sur son programme « exposition à voir en priorité ». On y va donc toutes affaires cessantes ! Je n’étais pas le seul, puisqu’il y avait foule cet après-midi là au palais de l’archevêché. Je commence par la petite pièce où Gabriele Galimberti expose les photos d’objets de consommation de marques connus dont le siège se trouve au Delaware (sans doute en raison du climat…). Ok, well done, ça nous empêchera pas de consommer les objets en question, mais au moins on est prévenu… Et je m’aventure donc dans les salles où est accroché le travail sur les paradis fiscaux. Mais plus je m’avance dans les salles, plus je me demande vraiment où les deux auteurs ont voulu en venir. Soit ! Ils ont créé leur propre société The Heavens (titre du livre publié chez Dewi Lewis en Grande-Bretagne), enregistrée elle aussi au Delaware, histoire sans doute d’avoir une bonne couverture pour mener leur enquête. Soit ! Ils ont voulu montrer les lieux du délit, ainsi que les hommes et les femmes qui en sont les acteurs : dirigeants d’états improbables, ministres divers, experts en toutes sortes de montage, jeunes bien éduqués sortis des meilleures écoles et prêtant leurs compétences à la gestion opaque d’entreprises bien sous tous rapports ; bref, toute une troupe de chefs, de sous-chefs et de petits soldats profitant par ricochets de la richesse des riches dont ils sont les gardiens et les dépositaires attentionnés.
Etrangement, ces gens nous ressemblent (ou presque…) : ils n’ont pas la gueule de mafieux patentés, de mercenaires des mauvaises causes ou de demi-soldes de l’embrouille et semblent considérer leur situation privilégiée comme étant le fruit d’un business normal, loin de toute pratique délictueuse. Les riches, les ultra-riches, eux, on ne les voit quasiment pas, on ne rentre pas dans leur intimité, on ne s’assied pas sur les sièges en soie de leurs Bentleys en or massif ; non, on est juste du côté du petit et grand personnel qui fait tourner la machine à blanchir. Et finalement, qu’est-ce que ça nous apprend ? Rien, si ce n’est que ce monde lisse et parfait n’est ni glauque, ni paranoïaque et que l’on y manie plus les jeux d’écriture que la gâchette. La belle affaire ! Est-ce que photographier des enfants nageant dans une piscine naturelle de l’île de Saint-Hélier nous en dit vraiment sur la corruption, le trafic et le blanchiment d’argent ? Est-ce que faire la planche dans une piscine à débordement qui semble flotter au-dessus de la City de Singapour est un signe extérieur de richesse rédhibitoire ? Londres, Amsterdam, le Luxembourg, Singapour, Hong Kong, Panama, le Delaware, Luanda, les îles Vierges ou les îles Caïmans, de quelle carte du Mal parle t-on ? En fait, ce que nous montre ce travail documentaire, c’est que l’on n’y voit rien ! Et que la Grande Prostituée qui se cache au Paradis n’a même pas un maquillage de vieille pute et affiche un visage parfait ! Comme sont parfaites dans leur genre les photographies prises par ces deux grands professionnels, jusque dans une forme d’irréalité liée au traitement spécifique du numérique moyen-format —comme dans cette image où l’on voit le représentant de la firme Dell en Asie posant dans une vaste cantine de Singapour avec une hyper-netteté du personnage central par rapport à son environnement, comme si c’était une image rapportée, un montage… Je note le large sourire de ce jeune homme fort avenant, satisfait de son sort et de sa mission.

Phil Davis, 46, is Vice President and General Manager of Dell for Asia Pacific and Japan. He has been living in Singapore for over 5 years. According to Bloomberg, Dell has based a substantial part of its operations in Singapore for purposes of tax optimization. Mr. Davis is seen standing in the Maxwell Food Court. Singapore © Paolo Woods & Gabriele Galimberti

Phil Davis, 46, is Vice President and General Manager of Dell for Asia Pacific and Japan. He has been living in Singapore for over 5 years. According to Bloomberg, Dell has based a substantial part of its operations in Singapore for purposes of tax optimization. Mr. Davis is seen standing in the Maxwell Food Court. Singapore © Paolo Woods & Gabriele Galimberti

 

Et c’est ce qui me trouble justement le plus, l’approche stylistique (si je puis dire) de ce projet : je ne suis pas forcément (c’est un euphémisme) pour une photographie du doigt pointé sur les avanies de la planète, ni pour une photographie engagée avec médailles et fourragères clamant haut et fort sa vertu. Cependant, le choix opéré par Woods et Galimberti me laisse perplexe. A l’exception peut-être de la photo représentant une prostituée philippine dans un hôtel de Singapour ou celle montrant une famille pauvre aux îles Caïmans, toutes les autres images relèvent de ce que j’appellerai une esthétique lisse de type corporate, à tel point que l’on pourrait croire qu’elles ont été commandées par ceux-là même qui sont photographiés. S’il n’y avait les légendes qui éclaircissent et précisent avec chiffres à l’appui chaque situation, on pourrait même penser qu’il y a là une forme de représentation apologétique du paradis fiscal ! Le Rapport annuel est parfait ! C’est quand même un sacré paradoxe, à moins qu’il ne faille voir dans ce procédé un second degré ou une dimension métaphorique dont la subtilité m’échappe !

Prostituée phillipine dans un hôtel de Singapour, Les Paradis, rapport annuel, exposition de Paolo Woods et Gabriele Calimberti au palais de l'archevêché.

Prostituée philippine dans un hôtel de Singapour, Les Paradis, rapport annuel, exposition de Paolo Woods et Gabriele Calimberti au palais de l’archevêché.

 

Au fond, cette dénonciation me semble un peu vaine et artificielle —comme le remarque Marc Lenot, on est dans la « bien-pensance »— ; mais il y a surtout le fait que sur un plan strictement photographique, cette esthétique lisse m’intéresse d’autant moins qu’elle me semble symptomatique du passage à l’ère numérique où l’excellence de l’outil finit par annihiler toute potentialité critique dans la représentation du réel —même si Kodak a aujourd’hui cédé la place à Phase One et Hasselblad, le vieux slogan « Appuyez ! Kodak fait le reste » trouve plus que jamais sa pertinence. Ces images là nécessitent un travail préalable de mise en scène pour la plupart d’entre elles, suivi évidemment d’un gros travail de post-production, mais qu’en est-il réellement de la pensée photographique ?
Revenons aux prémices de ce billet et à l’exposition de Walker Evans : ce travail de Woods et Galimberti, que l’on imagine bien destiné aux double-pages de papier glacé de magazines chics, est en quelque sorte l’antithèse de ce que Evans proposait à Fortune et à Vogue. Les Rencontres inscrivent cette exposition dans une réflexion sur « une nouvelle approche du documentaire », cela mérite effectivement réflexion…

Au moment de boucler ce billet, je m’aperçois que j’ai zappé quelques expositions du programme officiel, et que, s’agissant du festival Off que j’ai évoqué plus haut, j’ai raté les deux expositions sans doute les plus importantes, celle d’Antoine d’Agata et celle de Christian Gattinoni, organisées par Voie Off. Shame on me ! Certes, j’ai bien vu Mo Yi, un Chinois rebelle qui montre un travail plein de fougue et de violence rentrée, réalisé juste avant les événements de Tian’anmen en 1989 (je crois même qu’il a fait de la prison après). C’est à la fondation Manuel Rivera-Ortiz où l’on peut voir aussi  les photographies sans concession de ce dernier sur l’Inde. J’ai repéré de la jeune graine pleine de promesses —je ne veux pas parler de photographes “émergents“, je n’en peux plus de ce terme que je trouve insane—; soit de jeunes photographes allemandes exposées rue de la Roquette (Yana Wernicke, Stefanie Shultz), soit de jeunes paysagistes français au fond d’une cave (Alexis Manchion, Arto Huard etc.). J’ai flâné en divers lieux sympathiques qui montraient des choses parfois intéressantes, parfois moins (l’atelier du Midi, la galerie Huit, les comptoirs arlésiens de la jeune photographie, le Magasin de jouets, le garage de l’hôtel Nord-Pinus ! Et d’autres que j’oublie…), mais pour faire un vrai point de la situation, il faudrait être quasi exhaustif, comme pour le festival In !

I'm a Dog, l'une des séries présentées par Mo Yin, un photographe chinois basé à Tianjin.

I’m a Dog, l’une des séries présentées par Mo Yin, un photographe chinois basé à Tianjin.

Légende manuscrite de Mo Yi sur le mur de la Fondation Manuel Rivera-Ortiz.

Légende manuscrite de Mo Yi sur un mur de la Fondation Manuel Rivera-Ortiz.

Allez, c’est promis ! L’année prochaine, je reste deux jours de plus et je m’occupe sérieusement du Off qui année après année s’étend, s’enrichit et devient plus exigeant dans ses choix. Il faudrait aussi que j’en rajoute une couche sur les livres de photographie en suivant d’un peu plus près les diverses manifestations qui y sont liées, car je n’ai rien vu des différents photobooks awards, ce qui est quand même un comble…

Je sens que bientôt Arles va générer comme à Avignon un réel sentiment de frustration, celui de ne pouvoir tout faire et tout voir. Nous sommes bien loin de la manifestation originelle, concentrée sur quelques lieux de la vieille ville, avec la place du Forum comme centre névralgique. Les terrasses de la place n’étaient pas alors, comme aujourd’hui, remplies de touristes divers dont fort peu s’intéressent en fait aux Rencontres, mais elles étaient presque exclusivement occupées par les photographes invités, par ceux qui rêvaient de l’être et par tout un monde de petits et grands officiants de la photographie. Les barrières de génération et de renommée étaient vite franchies, la bière et le pastis vite partagés. Les jeunes photographes les plus chanceux (ou les plus “pushy“) se retrouvaient au bord de la piscine de l’hôtel du Forum à discuter avec les “stars“ du moment… Les lectures de portfolios (un bien grand mot à l’époque, parlons plutôt de boites de tirages) se faisaient à l’improviste, au coin d’une table, ou dans l’ambiance plus feutrée du Nord-Pinus ou de l’hôtel Arlatan. On trouvait là quelques personnalités qui assumaient avec abnégation, année après année, leur rôle de découvreur, de critique et de conseilleur, tel Jean-Claude Lemagny qui aimait recevoir dans la pénombre d’un salon de l’Arlatan où il dispensait avec courtoisie, et en prenant son temps, son goût pour « la Matière, l’Ombre, la Fiction », trahissant parfois son émotion et son enthousiasme intérieur par un léger tremblement des mains en tenant telle ou telle photographie qu’on lui présentait. Aujourd’hui, les lectures de portfolios se font à l’échelle industrielle, soit dans la poussière et la chaleur de la cour de l’archevêché, soit dans le cadre officiel (payant et minuté) des Ateliers Sncf. Un changement d’échelle et d’esprit à l’aune de ce qu’est devenue “l’économie“ de la photographie aujourd’hui, et que ne pouvaient évidemment pas imaginer Lucien Clergue, Jean-Maurice Rouquette, Jean-Claude Lemagny et Michel Tournier lorsqu’ils ont inauguré les premières Rencontres de la photographie un jour de juillet 1970. Depuis, ce n’est pas seulement une page qui s’est tournée, mais un livre entier.

Pour en savoir plus sur les expositions et leurs auteurs, je vous conseille d’aller sur le site des Rencontres où chaque évènement est détaillé : Rencontres internationales de la photographie

Toutes les photographies d’exposition sont ont été prises par l’auteur © Thierry Girard, à l’exception de la photographie de Woods & Galimberti.

Rappel des billets précédents :

Arles 2014 :« Parade, vous avez dit Parade ? ».

Arles 2013 : Black is beautiful, but… 

Arles 2011 : et à partie de maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? 

 Arles 2010 : quelques bonheurs dans une pléthore d’images.

Arles 2009 : ruptures ou résistances ?


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