Retour sur le Danube

«(…) en regardant ce frêle  et juvénile filet d’eau – le Danube qui vient de naître – je me demande si, en le suivant jusqu’à son delta, on va pénétrer dans une arène aux combats sanglants ou bien au coeur d’une humanité malgré tout unitaire dans sa diversité de langues et de civilisations. Je me demande si ce qui m’attend, c’est une enfilade de champs de batailles – passées, présentes ou futures – (…)»

Claudio Magris ,  Danube

 

Au bord du Danube, face à la citadelle de Devin, Slovaquie, 2 septembre 1995 © Thierry Girard

Au bord du Danube, face à la citadelle de Devin, Slovaquie, 2 septembre 1995 © Thierry Girard

 

Préambule

Fin juin 2015, j’ai été invité à participer à un colloque à Zagreb en Croatie. Ce colloque, intitulé Metaphor of baggage, était organisé au musée des Arts décoratifs de Zagreb par l’Institute of Art History sous la houlette de Sandra Krizic Roban, une universitaire qui a beaucoup écrit et publié sur la photographie contemporaine (et particulièrement croate). Le thème principal du colloque était de réfléchir à la manière dont des photographes, forts de leur bagage intellectuel et artistique, se confrontent à des pays dont la culture leur est étrangère, notamment dans des situations ou des zones de conflits, en rapportant des éléments d’analyse, de transgression et de représentation du Réel qui se distinguent parfois radicalement des approches faites par les photographes issus des pays ou des zones concernées, et qui peuvent surtout amener certains travaux vers ce que j’appellerai pour ma part, les marges fictionnelles de la photographie documentaire.

Mon ami Jacques Defert, qui fut le premier invité à ce colloque en raison de son passé croate (il fut directeur de l’Institut français de Zagreb au début des années 90, lors de l’éclatement de la Yougoslavie et pendant la guerre des Balkans qui s’ensuivit), avait opportunément rappelé à Sandra Krizic l’existence de Jaillissement & dissolution, mon travail sur le Danube, réalisé justement au milieu des années 90 alors que le fleuve était sous embargo de l’Onu et que les armes ne s’étaient toujours pas tues entre Serbes, Croates et Bosniaques. Ce fut la raison de ma présence à Zagreb et c’est d’ailleurs une photographie de ce travail sur le Danube qui a servi d’image introductive à ce colloque qui s’inscrivait également dans le cadre du Festival de la France en Croatie.

 

Champ de bataille de Mohacs. 29 août 1526, défaite de Louis II de Hongrie face à Soliman Le Magnifique. Début d’une occupation de la Hongrie par les Turcs qui va durer 150 ans. Mohacs-Satorhely en Hongrie près de la frontière avec la Croatie et la Serbie. 8 septembre 1995 © Thierry Girard

Champ de bataille de Mohacs. 29 août 1526, défaite de Louis II de Hongrie face à Soliman Le Magnifique. Début d’une occupation de la Hongrie par les Turcs qui va durer 150 ans. Mohacs-Satorhely en Hongrie, près de la frontière avec la Croatie et la Serbie, 8 septembre 1995 © Thierry Girard


J’en ai donc profité pour projeter une large sélection de ce travail qui avait été exposé en Croatie en 1999 —il avait fait notamment la réouverture du musée de Vukovar après que la ville eut été rendue aux Croates. Le passage du temps m’a permis en fait de présenter ce parcours danubien, non pas sous un jour nouveau, mais en insistant sur la dimension sérielle du projet, que le grand nombre d’images inédites montrées lors de la projection rendait encore plus manifeste.


Mais auparavant, il me faut faire un petit retour en arrière pour mieux situer la genèse du projet. En 1990, à l’invitation de Jacques Defert, j’ai exposé au musée des Monuments archéologiques croates à Split mon travail sur la Méditerranée (Pour Ulysse) qui avait été commandé pour les Rencontres d’Arles en 1989. J’avais alors partagé le musée avec une magnifique exposition constituée d’incunables de la bibliothèque de Sarajevo, nombre d’entre eux portant sur des écrits ésotériques et alchimiques —on sait ce qu’il advint malheureusement de cette bibliothèque, incendiée par des tirs serbes dans la nuit du 25 au 26 août 1992, et de son fonds en grande partie détruit, même s’il semble que les ouvrages exposés à Split aient été sauvés et “exfiltrés“ avant même le siège de Sarajevo.

Je me souviens que nous avions, avec Jacques, descendu l’exposition depuis Zagreb en prenant la route intérieure (la plus rapide). Nous nous étions étonnés de la faible circulation, et en arrivant à Knin, enclave serbe située en Dalmatie, nous avions du passer deux ou trois carrefours encombrés de restes de bidons et de pneus enflammés, traces du soulèvement récent de la population serbe de la ville contre le projet d’indépendance de la Croatie. La route passait un peu à l’extérieur de la ville, tenue par des milices serbes, et nous n’avions pas rencontré âme qui vive. A notre arrivée à Split, on nous prit pour des fous ou des innocents.

Deux ans plus tard, en 1992, alors que la Yougoslavie a complètement explosé et que la guerre fait rage dans cette partie de la péninsule balkanique, j’expose mon travail sur Peter Handke (Les Lieux de l’écrit) et celui sur La Ligne de partage au musée d’art moderne de Ljubljana en Slovénie, ainsi qu’à Zagreb et au musée de Warajdine en Croatie. Entre temps, j’ai lu le livre que Claudio Magris, universitaire triestin, grand spécialiste de la Mitteleuropa, a consacré au Danube et qui a été publié en 1988 en France. Il devient alors évident que ce fleuve doit s’inscrire dans la suite d’itinéraires que j’ai entrepris depuis plusieurs années, et qu’il me faut le suivre, comme Magris, depuis sa source en Allemagne dans la Forêt-Noire jusqu’à sa dissolution dans la mer Noire. D’où le titre de ce travail, Jaillissement & dissolution. Je prends aussi à la lettre l’un des principes qui structurent le travail de Magris, à savoir que cet espace danubien est le principal champ de bataille de l’Europe, non pas tant par le nombre de morts (il n’y a pas de Verdun ni de Stalingrad au bord du Danube), que par la nature et les enjeux des conflits, où s’opposent à plusieurs reprises des choix civilisationnels majeurs. Ce concept de « mémoire douloureuse du paysage » allait profondément nourrir et porter mon projet.

Mais il n’y avait pas que cela. Lorsque le travail débute en février 1994, je suis encore dans une approche très métaphorique du paysage, approche dont on sent déjà les prémices dans Frontières et dans mon travail sur les Etats-Unis, qui s’accentue avec La Ligne de Partage et qui devient prééminente avec Pour Ulysse (1988-89), où je fais le tour de la Méditerranée sans quasiment jamais photographier un seul endroit d’où émergent les signes d’un paysage contemporain. Tout semble hors du temps ou dans un temps qui est celui de la divagation poétique et philosophique. Tout n’est que pierres, eaux, ciels, ruines, fumées ; et même le personnage féminin qui apparait alors de manière récurrente —en une incarnation unique de toutes les femmes de l’Odyssée— a, malgré son potentiel érotique, quelque chose de la statuaire antique. Quand la chair marmoréenne se fait statue, et inversement.

Les marches photographiques que je mène au début des années 90 dans les Ardennes (Mémoire blanche) ou à Saint-Pierre-et-Miquelon, ainsi que celles que je réaliserai au Maroc en 1996 parallèlement à ce travail sur le Danube (Un Sentiment atlantique)— s’inscrivent également dans cette approche esthétique de la représentation du paysage.

Ainsi, ce projet danubien s’élabore dans cette continuité métaphorique, même si je sens bien (et je l’espère vivement) qu’au fil du fleuve de nouvelles propositions vont surgir et se développer pour me ramener doucement vers le vif du monde. Je mêne souvent de front plusieurs projets, et juste avant de commencer ce parcours Mitteleuropa, j’ai entrepris un voyage en Saintonge que je poursuivrai entre mes différents voyages danubiens. En consultant les planches-contacts de l’un et l’autre projet, je m’aperçois que cette dichotomie et cette tension entre approche métaphorique et souci documentaire traversent de manière égale les deux projets. De fait, je vais revenir peu à peu vers une photographie plus documentaire, sans toutefois me départir jusqu’au terme de ce voyage du souffle poétique qui l’habite, à l’aune des vers d’Hölderlin :

Ainsi qu’à l’orgue, en accords sonores et splendides,
Dans l’enceinte sacrée, très haut Jaillissement pur hors des tuyaux inépuisables,
Sonnant l’éveil le prélude au matin commence,
Et maintenant, au loin, de salle en salle,
En nappe de fraîcheur le fleuve mélodieux s’épanche
Et gorge d’enthousiasme peu à peu Toute la demeure aux replis d’ombre glacée,
Et voici naître alors, voici qui montent vers le
Soleil de la fête et lui répondent, les voix en chœur
Des fidèles : telle s’en vint
De l’Orient à nous la Parole,
Et contre les rocs du Parnasse, aux flancs du Cithéron,
ô
Asie ! j’entends l’écho venu de toi et il se brise
Au Capitole et des Alpes vertigineusement descendue

Friedrich Hölderlin, À la Source du Danube (Traduction* de Gustave Roud).


Note : pour la présentation de ce travail dans ce billet de blog, je ne vais pas reprendre l’ordre géographique habituel de mes expositions —c’est ainsi que Jaillissement & dissolution s’est présentée dans sa longue tournée danubienne entre 1997 et 2000—, mais je vais donc reprendre l’analyse par séries.  Originellement, il y en avait huit, j’en ai retenu six, sachant que nombre de photographies peuvent s’insérer dans plusieurs séries différentes, jusqu’à quatre pour certaines images.


Origines

 

Le soir du 6 février 1994, bien au chaud dans une auberge où j’ai trouvé une modeste chambre, j’écris longuement dans mon journal de travail sur ce que fut cette première journée à la source du Danube, multipliant dans mon texte les citations d’Hölderlin et de Magris, tant pour dire combien le poème du premier me semblait lumineux après ces quelques heures passées sur le versant oriental de la ligne de partage des eaux entre le Rhin et le Danube —un panneau indique : Europaïsche Wasserscheide Rhein-Donau—, dans l’enceinte sacrée qui n’est qu’un pré mouillé d’où sourdent de multiples résurgences, comme autant de jaillissements possibles qu’il y a de tuyaux à l’orgue du poète ; puis dans la forêt proche, recouverte de neige, silencieuse et saisie de froid. Tant pour constater la précision, la justesse du second qui me permet d’envisager pour tout viatique, comme guide unique, son essai sur le Danube dont chaque page est admirable d’intelligence.

 

Billet d'entrée du camp de Mauthausen et plante ramassée dans l'enceinte du camp. Cahier n°1 © thierry Girard

Billet d’entrée du camp de Mauthausen et plante ramassée dans l’enceinte du camp. Cahier n°1 © Thierry Girard

 

Si un jour un livre se fait sur ce travail (il y eut bien un projet, mais… lire la fin de ce billet), je reprendrai sans doute, quitte à le nettoyer sévèrement, ce carnet de route qui est sans doute l’un des plus consistants que j’ai jamais écrit avec celui de D’une mer l’autre et celui de Voyage au pays du Réel. En attendant, dans ce que je relis, je note les phrases suivantes :

« Je suis là pour quoi ? Pour la source, le commencement des choses, le jaillissement originel, l’Enigme ? Die Ursprung en allemand, l’Origine… De springen, jaillir, Ur signifiant le creux, le profond de la forêt —et il n’est pas indifférent de savoir qu’Heidegger, qui a beaucoup lu et écrit sur Hölderlin, est né à Meßkirch, un gros village proche de l’endroit où je me trouve ce soir. L’origine donc… Ce qui jaillit du creux, de l’orifice, de la matrice ; ce qui en naît, ce qui est expansion… Hölderlin encore, mais cette fois dans cet autre poème sur le Rhin : “Enigme, ce qui naît d’un jaillissement pur !“ ».

De fait, le paysage qui s’offre à moi en ce premier jour me semble jouir d’un potentiel érotique inouï, une sorte d’éros originel qui est de l’ordre du religieux, au sens premier du terme, à savoir ce qui relie l’Homme et à la Nature et à la Création. Fusion physique, psychique et spirituelle (même si je ne suis pas “croyant“) avec les éléments, que m’évoquent ces quelques lignes de Novalis, cet autre grand accoucheur du Romantisme allemand (il est le contemporain d’Hölderlin) : «  Le roc, dès que je lui parle, ne devient-il pas un authentique tu ? Et que suis-je d’autre moi-même, lorsque mélancoliquement je regarde dans ses ondes et que mes pensées se perdent dans son doux écoulement, si ce n’est le fleuve lui-même ? ».

Die Donauquelle, Forêt-Noire, Bade-Wurtemberg, Allemagne, 6 février 1994 © Thierry Girard

Die Donauquelle, à la source du Danube, naissance de la Breg sous la ligne de partage des eaux entre Rhin et Danube. St-Martins Kapelle, Furtwangen, Bade-Wurtemberg, Allemagne, 6 février 1994 © Thierry Girard

 

Die Donauquelle, à la source du Danube, 6 février 1994 © Thierry Girard

Die Donauquelle, à la source du Danube, 6 février 1994 © Thierry Girard

 

Escarpements rocheux au-dessus de l'abbaye de Beuron, Bade-Wurtemberg, 8 février 1994 © Thierry Girard

Escarpements rocheux au-dessus de l’abbaye de Beuron, Bade-Wurtemberg, 8 février 1994 © Thierry Girard

 

Vers le “ Lieu du Dieu unique “- Monigottsöd - dans la Vallée de l’Ours - die Bärnloch -, entre Wegscheid en Bavière, le Danube et la frontière avec l’Autriche. Wegscheid, Bavière, 20 mai 1994 © Thierry Girard

Vers le “ Lieu du Dieu unique “- Monigottsöd – dans la Vallée de l’Ours – die Bärnloch -, entre le Danube et la frontière avec l’Autriche. Wegscheid, Bavière, 20 mai 1994 © Thierry Girard

Je cultiverai ainsi, tout au long de ce voyage, une sorte de tropisme visuel, de sidération amusée pour tous ces éléments (grottes, failles, anfractuosités, blessures, mais aussi roches priapiques) qui, tels les amers d’un périple marin, viennent rassurer et réjouir l’égaré, dans le prolongement de ce sentiment originel, perçu dans l’enceinte d’une forêt brumeuse.

 

Roches au-dessus des ruines d’Aggstein. Autriche, 27 mai 1994 © Thierry Girard

Roches au-dessus des ruines d’Aggstein. Autriche, 27 mai 1994 © Thierry Girard

 

Forêt marécageuse au bord du Danube. Gemenc, Hongrie, 8 septembre 1995.

Forêt marécageuse de Gemenc au bord du Danube. Près de Baja, Hongrie, 8 septembre 1995 © Thierry Girard

 

Montagnes de grès aux formes ruineuses. Belogradchik, Bulgarie, 7 juin 1995 © Thierry Girard

Montagnes de grès aux formes ruineuses. Belogradchik, Bulgarie, 7 juin 1995 © Thierry Girard

 

Montagnes de grès aux formes ruineuses. Belogradchik, Bulgarie, 7 juin 1995 © Thierry Girard

Montagnes de grès aux formes ruineuses. Belogradchik, Bulgarie, 7 juin 1995 © Thierry Girard

 

Montagnes de grès aux formes ruineuses. Belogradchik, Bulgarie, 7 juin 1995 © Thierry Girard

Montagnes de grès aux formes ruineuses. Belogradchik, Bulgarie, 7 juin 1995 © Thierry Girard

 

Grottes de Ponicova sur le versant roumain de la montagne qui domine le “Chaudron”, passage étroit du Danube entre la Serbie et la Roumanie. Dubova, Roumanie, 29 janvier 1996.

Grottes de Ponicova sur le versant roumain de la montagne qui domine le “Chaudron”, passage étroit du Danube entre la Serbie et la Roumanie. Dubova, Roumanie, 29 janvier 1996.


Traces et vestiges

 

Très vite, l’Histoire apparaît. Tout d’abord, sous la forme, également métaphorique, d’un tumulus recouvert de neige au milieu d’une clairière. Ce vestige de la civilisation de Hallstatt (VIIe-Ve siècle avant JC) dont l’un des joyaux est la citadelle de Heuneburg, située près de Sigmaringen. Heurts de l’Histoire, c’est dans cette ville modeste au bord du Danube, que se réfugièrent dès août 1944 Pétain, Laval et les derniers collabos, dont Louis-Ferdinand Céline : il faut lire pour l’occasion l’acide et terrible (et drôle) D’un château l’autre. Dans Danube, Magris a écrit quelques pages très justes à propos de Céline et de Sigmaringen.

A la recherche de la civilisation du Halstatt. Tumulus de Hohmichele. Hundersingen. Bade-Wurtemberg, 9 février 1994 ©Thierry Girard

A la recherche de la civilisation du Halstatt. Tumulus de Hohmichele. Hundersingen. Bade-Wurtemberg, 9 février 1994 © Thierry Girard

Pendant la période romaine, le Danube constitue un Limes, une barrière naturelle renforcée par un ensemble de tours de guet et de fortins qui sont censés protéger l’Empire des incursions Barbares. Les siècles passent, les murs restent toujours d’actualité, avec toujours autant de prétention dérisoire. Rome est présent tout le long du fleuve, jusqu’en Bulgarie et même au-delà, puisqu’en triomphant des Daces, L’Empire s’installa sur la rive gauche du Danube, dans l’actuelle Roumanie qui est devenu cet îlot de romanité aux confins orientaux de l’Europe. Magris, à propos du Limes : « Ce Rempart, dont les ruines émergent parmi les champs et les haies, racontent les grandes heures de l’Empire romain, son unification et la constitution du monde de cette époque. Notre Histoire, notre civilisation, notre Europe sont filles de ce Limes. »

Vestiges d'un temple romain dédié à Apollon Grannus (160 après JC). Faimingen, Bavière, 6 avril 1994 © Thierry Girard

Vestiges d’un temple romain dédié à Apollon Grannus (160 après JC). Faimingen, Bavière, 6 avril 1994 © Thierry Girard

 

Limes romain. Base d'une tour de guet. Hienheim, Bavière, 8 avril 1994 © Thierry Girard

Limes romain. Base d’une tour de guet du mur d’Hadrien séparant la Rhétie romaine de la Germanie barbare. Hienheim, Bavière, 8 avril 1994 © Thierry Girard

 

L’Histoire ne s’arrête pas à Rome. Parmi les vestiges contemporains, on trouve ceux de la période communiste : monuments “héroïques“ célébrant les Travailleurs, les Partisans, l’Armée rouge, monuments encore très présents en Bulgarie, mais déjà remisés dans un parc-musée à l’extérieur de Budapest en Hongrie. Et quelques autres vestiges dont la symbolique était censée éclairer un Futur radieux.

Szobor Park, Budapest, 7 septembre 1995 © Thierry Girard

Szobor Park, Budapest, 7 septembre 1995 © Thierry Girard

 

Tombe du rabbin Hatam Sofer dans ce qui reste de l'ancien cimetière juif, aujourd'hui enterré sous une station de bus. Bratislava, Slovaquie, 12 septembre 1995.

Tombe du rabbin Hatam Sofer dans ce qui reste de l’ancien cimetière juif, aujourd’hui enterré sous une station de bus. Bratislava, Slovaquie, 12 septembre 1995.

 

Monument à Petrzalka, banlieue “modèle” de Bratislava pendant la période communiste, 22 août 1994 © Thierry Girard

Monument à Petrzalka, banlieue “modèle” de Bratislava pendant la période communiste, 22 août 1994 © Thierry Girard

 

Vestige du communisme sur la route entre Dimovo et Vidin, Bulgarie, 7 juin 1995 © Thierry Girard

Vestige du communisme sur la route entre Dimovo et Vidin, Bulgarie, 7 juin 1995 © Thierry Girard

 

Vestiges de l'antique Almus (IIIe - IVe siècles après JC), Lom, Bulgarie, 9 juin 1995 © Thierry Girard

Vestiges de l’antique Almus (IIIe – IVe siècles après JC), Lom, Bulgarie, 9 juin 1995 © Thierry Girard

 

Vestiges d'Aquincum, Budapest, Hongrie, 5 septembre 1995 © Thierry Girard

Vestiges d’Aquincum, Budapest, Hongrie, 5 septembre 1995 © Thierry Girard

 

D271-2B-S24

Minaret d’Erd-Ofalu, vestige d’une mosquée détruite, la plus septentrionale de Hongrie. 7 septembre 1996 © Thierry Girard

 

Pile du pont d'Appolodore, qui franchissait le Danube, Kostol, Serbie, 26 septembre 1996 © Thierry Girard

Pile du pont d’Apollodore de Damas (pont construit sous Trajan pour franchir le Danube), entre Kladovo et Kostol, Serbie, 26 septembre 1996 © Thierry Girard

 

Pile du pont d'Apollodore, côté roumain, Drobeta-Turnu-Severin, Roumanie, 29 janvier 1996 © Thierry Girard

Pile du pont d’Apollodore, côté roumain, Drobeta-Turnu-Severin, Roumanie, 29 janvier 1996 © Thierry Girard

 

Vestiges de Trophaeum Trajani, ville romaine puis byzantine, Adamclisi, Roumanie, 3 février 1996 © Thierry Girard

Vestiges de Trophaeum Trajani, ville romaine puis byzantine, Adamclisi, Roumanie, 3 février 1996 © Thierry Girard

D’autres vestiges encore, qui nous ramènent à des moments tragiques de notre Histoire récente, comme le camp de concentration de Mauthausen qui surplombe le Danube dans un endroit où le fleuve et son environnement semblent paradoxalement particulièrement paisibles et amènes. Le questionnement qui s’impose : comment photographier l’innommable ? Claudio Magris, à nouveau : « L’image la plus terrible, peut-être plus encore que la chambre à gaz, est celle de la grande place où les prisonniers étaient rassemblés et mis en rang pour l’appel. Cette place est vide, ensoleillée, étouffante. Rien autant que ce vide ne peut rendre l’impossibilité de se faire une idée de ce qui s’est déroulé entre ces pierres. (…) l’extermination et l’abjection absolue ne se laissent pas représenter, ne se prêtent ni à l’art ni à l’imagination (…). La littérature et la poésie n’ont jamais réussi à donner une image pertinente de cette horreur ; même les pages les plus inspirées pâlissent devant les documents bruts de cette réalité, qui va au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. (…). Seul celui qui a vécu à Mauthausen ou à Auschwitz peut essayer de dire cette horreur radicale ». S’ensuit un long développement où Magris réfute cependant la thèse d’Adorno, évoque ce livre majeur qu’est Si c’est un homme de Primo Levi, mais affirme aussi que « le plus grand livre sur les camps de concentration, c’est Rüdolph Höss qui l’a écrit dans les semaines qui se sont écoulées entre la date de sa condamnation à mort et celle prévue pour sa pendaison. Son autobiographie, Commandant à Auschwitz, est le récit objectif, impartial et fidèle d’atrocités qui se situent au-delà de toute mesure humaine, qui rendent intolérables la vie et la réalité, et qui par conséquent devraient rendre impossible leur représentation même, et jusqu’à la possibilité d’en parler ».

 

Camp de concentration de Mauthausen, Autriche, 25 mai 1994 © Thierry Girard

Camp de concentration de Mauthausen, Autriche, 25 mai 1994 © Thierry Girard

Je lis dans mon journal : « Mauthausen toute la journée. J’ai vu. La chambre à gaz, les fours crématoires, une table de dissection. Les documents, les photos, les graphiques de l’horreur. Matinée sous la pluie dans la carrière d’où étaient extraits les blocs de granit que les prisonniers remontaient par “l’escalier de la mort“… ».

Je ne trouve pas les mots pour décrire, j’énumère seulement. Ai-je trouvé les images ? J’en doute. J’écris le lendemain : « Je n’ai cessé de repenser à Mauthausen et je me suis dit ce matin que les dix films pris hier et avant-hier ne servaient à rien, qu’il aurait fallu que je me contente d’une image de poussière, comme la photographie de Man Ray ».

 

Bloc de granit dans le Wiener Graben, la carrière principale du camp de Mauthausen où périrent 110.000 personnes entre 1938 et 1945 © Thierry Girard

Bloc de granit dans le Wiener Graben, la carrière principale du camp de Mauthausen où périrent 110.000 personnes entre 1938 et 1945. Mauthausen, Autriche, 25 mai 1994 © Thierry Girard

 

Champs de bataille

 

Je ne suis pas un reporter de guerre et je n’ai jamais photographié de conflits ouverts, même s’il m’est arrivé de photographier des moments de tension comme à Belfast en 1980 après la mort de Bobby Sands. De fait, je ne me suis jamais senti physiquement et psychiquement prêt à affronter la guerre. La jouissance adrénalinée du photo-reporter, connais pas…

Par contre, le concept d’épaisseur sur lequel j’ai bâti une bonne partie de ma réflexion sur les questions de représentation du paysage m’a amené peu à peu à m’intéresser à la mémoire des lieux et à leur histoire enfouie, non apparente. Dans Frontières, les traces des guerres de 1870 et de 14-18 apparaissent à travers quelques monuments et cimetières croisés sur ma route (je me souviens aussi de graffiti photographiés dans une prison de la Gestapo à Sarrebruck). Dans La Ligne de partage, l’épaisseur et le génie des lieux sont surtout révélés par des épiphanies toponymiques. C’est donc avec ce travail sur le Danube que je mets en place une réflexion plus spécifique sur la notion de champ de bataille, aidé en cela, comme je l’ai déjà évoqué, par Claudio Magris qui en fait l’un des fils conducteurs de son périple.

Le premier champ de bataille photographié lors de ce voyage, et nommé comme tel dans mon carnet (champ de bataille n°1), est le centre de la ville d’Ulm, autour de la cathédrale, qui fut bombardé et anéanti en 1945 ; et le second, situé à quelques kilomètres d’Ulm, est celui de la bataille d’Elchingen où, le 14 octobre 1805, l’armée napoléonienne, commandée par le maréchal Ney, met en déroute les troupes autrichiennes.

Je reprends mes notes photographiques :

« Champ de bataille n°2, Elchingen 1805 (les français, alliés aux Badois, aux Wurtembergeois et aux Bavarois, franchissent le Danube et chassent les Autrichiens qui tenaient Elchingen, à 9 km d’Ulm, petit village sur une colline, dominé par une abbaye). Exploit de Ney. J’interroge deux ou trois personnes dont une vieille femme à la cure du Kloster. Elle m’ouvre la porte avec réticence, mais je vois dans l’entrée une grande gravure avec une légende en français se rapportant à la bataille décisive d’Ulm menée par Napoléon et son armée. Sur la gravure représentant la bataille, on voit des soldats partout, dans la plaine entre le Danube et le village, ou grimpant la colline jusqu’au plateau autour de l’église. Mais il y a t-il un lieu décisif ? Où Ney a t-il fait sa percée ? Il faudrait que j’interroge la société napoléonienne d’Elchingen, mais je risque de trouver porte close en y allant à l’improviste. Aussi, je me décide à affronter directement le terrain sous une tempête de neige fondue : le plateau, le bois sur la pente (il n’apparaît pas sur la gravure). Et un peu plus loin, le seul passage vers le Danube. Entre le fleuve et la plaine, il y a un bois marécageux ».

En relisant ces notes, je constate que je recherche alors un lieu décisif, comme si il y avait un point de vue qui serait historiquement plus juste que les autres… En fait, je m’apercevrai bien vite, en accumulant les champs de bataille, que le seul point de vue juste est celui de l’arpenteur qui toise le terrain de son pas et de son regard en espérant trouver là! une vibration particulière qui dit la mémoire sourde du lieu. Peu importe alors de quel côté de la mêlée on se trouve, ou à quel moment de la bataille.

A Elchingen, c’est autour de ce bois marécageux que je sens la vibration la plus forte, mais la lumière est trop pauvre pour que je puisse être satisfait de ma prise de vue, et je ne retiendrai pas ce champ de bataille dans ma sélection finale.

 

Bataille de Hochstett, 19 juin 1800, entre l'armée napoléonienne et l'armée autrichienne, Höchstadt, Bavière, 7 avril 1994 © Thierry Girard

Champ de bataille #3. Bataille de Hochstett, 19 juin 1800, entre l’armée napoléonienne et l’armée autrichienne, Höchstadt, Bavière, 7 avril 1994 © Thierry Girard

 

Champ de bataille # 11. 791, Charlemagne contre les Avars, Altenwörth, Autriche, 28 mai 1994 © Thierry Girard

Champ de bataille # 11. 791, Charlemagne contre les Avars, Altenwörth, Autriche, 28 mai 1994 © Thierry Girard

 

Bataille de Wagram, 5-6 juillet 1809 entre napoléon et l'armée autrichienne. Markgrafneusiedl, 15 août 1994 © Thierry Girard

Bataille de Wagram, 5-6 juillet 1809 entre Napoléon et l’armée autrichienne. Markgrafneusiedl, 15 août 1994 © Thierry Girard

 

Traces des combats dans Budapest lors de l'insurrection de 1956. Budapest, 24 octobre 1994 © Thierry Girard

Traces des combats dans Budapest lors de l’insurrection de 1956. Budapest, 24 octobre 1994 © Thierry Girard

 

D227-3B-S24

Franchissement du Danube par l’Armée Rouge le 4 septembre 1944. Toutrakan, Bulgarie, 13 juin 1995 © Thierry Girard

 

4662734

Bataille de Nicopolis, 25 septembre 1396, entre les Croisés et Bajazet. Nikopol, Bulgarie, 11 juin 1995 © Thierry Girard

 

Champ de bataille d'Adamclisi, entre l'Empereur Trajan et les Daces, hiver 101-102. Adamclisi, Roumanie, 3 février 1996 © Thierry Girard

Champ de bataille d’Adamclisi, entre l’Empereur Trajan et les Daces, hiver 101-102. Adamclisi, Roumanie, 3 février 1996 © Thierry Girard

De fait, les leçons acquises lors de ce projet danubien me serviront pour mes projets ultérieurs, qu’il s’agisse de Paysages insoumis (2007-2009), et plus récemment de mon travail sur le territoire de la défaite de 1870 dans les Ardennes ou le travail en cours sur l’itinéraire de la Deuxième DB à travers l’Est de la France.

  

Je photographie l’espace danubien alors que les guerres générées par l’éclatement de la Yougoslavie ne sont pas terminées, mais la Bosnie, théâtre des heures les plus sombres de cette guerre (le massacre de Srebrenica a lieu en juillet 1995 et le siège de Sarajevo ne prendra fin qu’en février 1996) est à l’écart de mon itinéraire danubien. Si Sarajevo s’était trouvé au bord du Danube, je n’aurais pas pu faire autrement qu’y aller ou m’en approcher, quitte à le faire plus tard, comme ce fut le cas pour Vukovar, cette ville croate martyre, sise au bord du Danube —qui fait alors frontière avec la Serbie. La ville fut assiégée pendant plusieurs mois et finalement prise par les troupes serbes en novembre 1991. Lorsque j’irai en Slavonie, dans l’est de la Croatie, en juin 1994, je ne pourrai pas dépasser Osijek et Vinkovci (située à 20 km de Vukovar), deux villes sur la ligne de front entre Serbes et Croates. J’en profite alors pour photographier, dans un moment de trêve qui reste fragile, quelques traces encore tièdes des combats récents.

 

Bataille d''Osijek, août 1991 - juin 1992. Pont de Tenja détruit par les Croates pour empêcher l'avancée de l'armée fédérale de pénétrer dans les faubourgs de la ville. Osijek, Croatie, 26 juin 1994 © Thierry Girard

Bataille d »Osijek, août 1991 – juin 1992. Pont de Tenja détruit par les Croates pour empêcher l’avancée de l’armée fédérale de pénétrer dans les faubourgs de la ville. Osijek, Croatie, 26 juin 1994 © Thierry Girard

En septembre 1996, lorsque j’aurai enfin obtenu, non sans mal, l’autorisation de poursuivre mon projet danubien en Serbie, Vukovar, encore sous le contrôle des Serbes, est toujours inaccessible, interdite aux étrangers. Ce n’est qu’en 1997, presque deux ans après les accords de Dayton, qu’elle sera rendue aux Croates, et ce n’est qu’en janvier 1999 que je pourrai enfin y faire quelques photographies, très brièvement, profitant de la monstration de mon travail à Osijek pour y récupérer l’expo sur le Danube qui avait été présentée un mois auparavant au musée des Beaux-Arts de Vukovar. Je n’avais pas pu alors assister au vernissage qui s’était déroulé en présence de l’Ambassadeur de France en Croatie, mais l’exposition avait eu l’honneur d’inaugurer l’espace d’exposition temporaire, tout juste remis à neuf.

Quelques extraits (condensés) de mon journal de travail :

« Quatre ans après la fin de la guerre, la ville est encore profondément détruite et presque déserte. On me dit que 10 000 Serbes y vivent encore et que près de 2000 Croates sont revenus (il y avait 32000 habitants avant-guerre, dont un pourcentage important de Serbes), mais je ne sais pas où ils sont ! Au musée, ainsi qu’à l’hôtel Dunav, les employés sont serbes, ainsi que la plupart des vendeurs du petit marché, mais il n’ y a personne sur la place principale encore détruite, personne non plus dans les rues dites commerçantes. Juste quelques modestes boutiques qui paraissent bien esseulées au milieu des ruines. On a reconstruit en priorité les immeubles collectifs pour reloger le plus de gens possible, mais lorsque la nuit tombe, on ne voit guère de lumière derrière les fenêtres. A l’hôtel Dunav, il manque encore beaucoup de vitres, mais nous sommes peu nombreux à y loger. Je passe une nuit blanche, transi de froid, dans une chambre sans chauffage.

Comme pour signifier la reconquête d’un territoire, quelques drapeaux croates flottent sur des maisons presque toutes marquées par les combats. En marchant dans la ville, je croise un photographe serbe qui souhaite me montrer son travail… Rendez-vous est pris pour ce soir à l’hôtel. Il arrive avec son fils et son neveu, comme traducteur. Ses photos n’ont aucun intérêt, mais peu importe, j’essaye plutôt de le faire parler sur ce qu’il a vécu pendant ces dernières années à Vukovar. Il me dit qu’il a perdu toutes ses archives et son matériel, détruits pendant le siège, mais que, en tant que Serbe, il a eu le droit de revenir un mois après la chute de la ville. J’essaye d’en savoir un peu plus sur ses “sentiments“. Il hésite un peu, et me dit qu’il veut me répondre de manière unofficial. Pour lui, les responsabilités sont dans les deux camps, c’est la faute des maniacs, des va-t-en-guerre… Il ne veut pas me répondre sur les exactions des Serbes, qu’il semble condamner, mais c’est comme s’il avait encore peur d’en parler. Son neveu m’explique : « En fait, il est marié à une Croate. Du coup, pendant l’occupation serbe, il a pu travailler, mais on ne lui a pas facilité la tache, et on le traitait d’Oustachi ! Maintenant que les Croates contrôlent à nouveau la ville, on le traite de Tchetnik…». La conservatrice du musée, Ruzica Maric, me dira le lendemain que la réconciliation n’est pas impossible, mais qu’elle sera difficile.

Le soir, après ce rendez-vous, je dîne avec Eric D., un Français qui travaille pour une Ong et qui a vécu toutes ces dernières années en Bosnie (avec un long séjour dans la Republika Srpska, côté serbe !) et maintenant en Croatie. Il n’aime pas les Croates, il ne s’en cache pas, mais sa conversation est inépuisable, il sait tout ce qui s’est passé, en détails, les vilénies politiques, la complexité et l’écheveau des responsabilités, les torts de chacun et les pires horreurs de la guerre. Il considère, à l’instar de la politique française officielle, qu’il y a au départ une lourde responsabilité des Croates dans le déclenchement de la guerre avec notamment la non-reconnaissance de la minorité serbe comme élément constitutif de la nation croate au moment de l’indépendance, mais cela ne l’empêche pas de me raconter quelques abominations commises par des Serbes, comme cette tragédie d’un jeune couple, elle Serbe, lui musulman, attaché autour d’un arbre et découpé vivant à la tronçonneuse…

Alors que je rentre à Zagreb par le train, j’apprends qu’une quarantaine de musulmans viennent d’être assassinés par des Serbes au Kosovo, là où tout a commencé à se dégrader il y a dix ans lorsque Milosevic a repris l’autonomie de cette province. Cette guerre n’aura t-elle jamais de fin ? Toujours l’atroce nécessité de la douleur, comme si l’identité balkanique ne pouvait s’exprimer que par la violence ».

Bataille de Vukovar, août - novembre 1991. Vukovar, Croatie, 19-20 janvier 1999 © Thierry Girard

Bataille de Vukovar, août – novembre 1991. Vukovar, Croatie, 19-20 janvier 1999 © Thierry Girard

 

Vukovar, Croatie, 19-20 janvier 1999 © Thierry Girard

Vukovar, Croatie, 19-20 janvier 1999 © Thierry Girard

 

Vukovar, Croatie, 19-20 janvier 1999 © Thierry Girard

Place centrale, Vukovar, Croatie, 19-20 janvier 1999 © Thierry Girard

 

Vukovar, Croatie, 19-20 janvier 1999 © Thierry Girard

Marque des Tchetniks serbes sur l’entrée d’une maison croate.Vukovar, Croatie, 19-20 janvier 1999 © Thierry Girard

 

Vukovar, 19-20 septembre 1999 © Thierry Girard

Vukovar, 19-20 septembre 1999 © Thierry Girard

 

Le Danube à Vukovar, 19-20 septembre 1999 © Thierry Girard

Le Danube à Vukovar, 19-20 septembre 1999 © Thierry Girard

Paysages “romantiques“

 

J’écris romantique entre guillemets, sachant l’ambiguïté du terme, notamment en français. La guerre, certes, la douleur… Mais il y a aussi la beauté et le Sublime ! En visitant la Neue Pinakothek à Münich, je m’arrête longuement sur les tableaux de Caspar David Friedrich, huit petits tableaux et trois plus grands dont le magnifique Paysage de montagne avec la brume qui monte. A propos de Friedrich, David d’Angers a écrit : Friedrich ! Le seul peintre qui ait eu jusqu’alors le pouvoir de remuer toutes les facultés de mon âme, celui enfin qui a créé un nouveau genre : la tragédie du paysage ! ».

Je reprends ci-dessous quelques notes synthétiques, transcrites dans mon journal de travail, mais liées à différentes lectures concernant Friedrich :

« Friedrich cherche à dépasser l’apparence pour traquer la réalité cachée derrière les choses, le mystère, l’infini de la Nature, et jusqu’au drame du moi devant l’univers. Friedrich a certes cultivé l’allégorie, mais ce qui compte, c’est justement le reste, l’insistance sur ce qui ne se trouve pas dans le tableau, l’ascèse artistique par l’élimination du pittoresque… Les personnages de Friedrich ne sont pas comme chez Le Lorrain les simples acteurs d’une histoire ou d’une légende, ils confrontent l’univers ».

Dans la savante introduction d’un livre rassemblant Neuf lettres sur la peinture de paysage de Carl Gustav Carus ainsi qu’un choix de textes de Caspar David Friedrich, Marcel Brion, grand passeur du Romantisme allemand, écrit ceci : « L’homme est presque toujours absent de ses paysages puisque au contraire de ce qui se faisait au XVIIIe siècle où le paysage servait de décor aux actions humaines, héroïques, religieuses, anecdotiques, familières, le paysage est pour lui le personnage. Quand il y place une figure, celle-ci tourne le dos au spectateur : elle est le contemplant, le visage regardant la nature, entrant en elle. Cette figure marque la place où nous sommes, d’où nous voyons, le lien mystique de l’union, où nous nous abolissons dans l’espace infiniment ouvert, de telle manière que le contemplant et le contemplé ne fassent plus qu’un. Vu de dos, le personnage efface les traits distinctifs de sa physionomie. Guide et initiateur, il est la forme, le lieu que le spectateur occupera, le point alchimique de la fusion du moi et du non-moi ».

 

La percée du Danube (der Donaudurchbruch ) à Weltenburg, Bavière, 9 avril 1994 © Thierry Girard

La percée du Danube (der Donaudurchbruch ) à Weltenburg, Bavière, 9 avril 1994 © Thierry Girard

 

Au bord du Danube, Weltenburg, Bavière, 9 avril 1994 © Thierry Girard

Au bord du Danube, Weltenburg, Bavière, 9 avril 1994 © Thierry Girard

Je reprends aussi ce texte publié dans D’une mer l’autre en 2002, où je reviens sur la genèse de cette série photographique : « J’ai commencé à faire ce genre d’images lors de mon voyage le long du Danube, comme un hommage à la peinture romantique, parfois ironique, ambiguë, au second degré : cette posture signifiait certes une nostalgie de la perte — ou du délitement — du Sentiment de la Nature et de l’effacement de l‘idée de Sublime. Elle accentuait aussi cette constatation que même en des lieux où la Beauté s’ancre, où elle s’origine, où elle irradie son évidence, la représentation du paysage, son invention par le regard, sont choses fragiles, incertaines et nécessitent la présence d’un intercesseur, de l’artiste comme médium — celui qui est au milieu, entre le ciel et la terre, entre le spectateur et le monde. Il suffit d’ôter le personnage qui représente, plus que l’auteur, n’importe lequel d’entre nous qui contemplons le monde depuis sa distance, pour se rendre compte que certains paysages ne sont plus alors qu’une étendue ordinaire, un peu fade, et qu’ils ne peuvent à eux seuls, sans cette médiation, nous inviter à la jouissance de la contemplation ou à son effroi ».

 

En contemplant la vallée du Danube depuis les roches d'Aggstein, Autriche, 27 mai 1994 © Thierry Girard

En contemplant la vallée du Danube depuis les roches d’Aggstein, Autriche, 27 mai 1994 © Thierry Girard

 

Le Danube à Vràv, peu après la frontière avec la Serbie, 8 juin 1995 © Thierry Girard

Le Danube à Vràv, peu après la frontière avec la Serbie, 8 juin 1995 © Thierry Girard

 

Le Danube à Vrav en Bulgarie, 8 juin 1995 © Thierry Girard

Le Danube à Vrav en Bulgarie, 8 juin 1995 © Thierry Girard

 

D220-2B-S24

Vue de Turnu-Magurele en Roumanie depuis la rive de Nikopol en Bulgarie, 11 juin 1995 © Thierry Girard

 

Vestiges de Tropeaum Trajani, Adamclisi, Roumanie, 3 février 1996 © Thierry Girard

Vestiges de Tropheaum Trajani, Adamclisi, Roumanie, 3 février 1996 © Thierry Girard

 

Sur le Lac Sinoie au bord de la Mer Noire, près de la cité gréco-romaine d’Histria, 4 février 1996 © Thierry Girard

Sur le Lac Sinoie au bord de la Mer Noire, près de la cité gréco-romaine d’Histria, 4 février 1996 © Thierry Girard

Il m’arrivera, dans les projets qui suivront, de réitérer cette posture, mais sans jamais en faire quelque chose de systématique ni une sorte de signature. Dans une série de marches photographiques que je réaliserai dans le sud de la Vendée en 1998, mon apparition dans chaque série relève plus de l’autoportrait dans le paysage que de l’intercession friedrichienne… Je fais quelques tentatives également dans mon travail sur Le Rhin (1998-99), mais le résultat est très différent, plus inspiré par l’œuvre de l’artiste contemporain Klaus Rinke avec sa série de jets de pierre dans le Rhin que par Friedrich, sauf peut-être pour la partie suisse du trajet.

Récemment encore, je me suis photographié ainsi au bord du Grand canal dans le parc du château de Versailles, une manière simple de rétablir un lien, par delà la fuite du temps, avec mon enfance et mon adolescence… Mais sans cette série romantique, je n’aurais sans doute pas osé mettre en œuvre en 2011 Arcadia revisitée qui se veut un hommage un peu ludique aux relations incestueuses entre peinture et photographie.

Portraits

 

Contrairement à ce que certains croient ou disent, le portrait n’est pas une invention récente dans mon travail. Il est même très présent dans les premières années, malgré une timidité certaine qui m’empêchait parfois d’aller au bout de mes envies. Je photographiais les gens dans la rue, au travail, dans un café, chez eux, des portraits “saisis“ sur le vif… Mais j’ai eu du mal à être “directif“ pour faire poser des gens. Lorsque la question du paysage est devenue prééminente dans mon travail (en fait, à partir de Frontières, 1984-85), le portrait a semblé dès lors arriver plus par effraction, comme s’il n’était qu’un modeste complément au corpus principal. A tel point même qu’il m’arrivera de faire des portraits dans certains projets et de ne pas les utiliser dans l’exposition qui s’ensuivra ou dans leur restitution éditoriale. Ce n’est pas le cas dans la Ligne de partage où l’on trouve deux séries, Gens de Moscou et Gens de Monaco (Moscou et Monaco étant deux hameaux perdus dans les Vosges !), ainsi qu’une série sur les travailleurs d’une fonderie dans la vallée de la Blaise ; ce n’est pas le cas non plus pour ces portraits, déjà danubiens, pris dans le petit village de Botiza en Roumanie en 1993 (Au Maramures, éditions Fata Morgana). Mais c’est malheureusement ce qui s’est passé pour Jaillissement & dissolution, où après une longue hésitation je finis par renoncer à montrer des portraits dans l’exposition de 68 photographies qui circulera à partir de 1998. Je reconnais que c’était une erreur, car certains des portraits qui suivent me semblent aujourd’hui faire partie des images les plus importantes de ce projet danubien.

Comment l’expliquer ? J’entends dès le début faire des portraits, mais c’est la seule série qui n’arrive pas à démarrer. Faute de munitions ou faute de réelle envie ? Je ne sais. Et de fait, je ne fais aucun portrait en Allemagne ni en Autriche, à la fois parce que je trouve que les gens que je croise me ressemblent trop (et donc, je ne leur trouve pas d’intérêt particulier), ou lorsqu’ils ne me ressemblent pas, ils me renvoient à des caricatures de gens que je ne veux pas voir… Ainsi, dans une auberge d’Osterhofen en Bavière, je note : « Gros culs, grosses têtes, grosses voix, rigolent jamais ces gens-là. Magris parle des gros cons et des nuques rasées réunis pour un congrès de la CSU à Vilshofen (à 10 km d’ici). Dans cette Gasthof, ce ne sont que de “braves“ paysans… ». Si, il existe un portrait quand même, qui n’est pas sans signification, celui de trois gamins turcs qui jouent au ballon…

D046-4A-S18

Enfants turcs, Regensburg, Bavière, 10 avril 1994 © Thierry Girard

 

La première série de portraits se fait dans un contexte particulier : dès mon arrivée à Zagreb, en juin 1994, je suis invité à passer une journée dans le camp de Sopot, à l’extérieur de la ville, où sont regroupés des réfugiés ayant fui les combats en Slavonie, la plupart venant de Vukovar et de ses environs. Je sens dans les regards et dans les propos, la détresse de chacun, quel que soit son âge. Tous ont perdu leurs biens, certains plus, qui un fils, qui un mari, qui un oncle… Une femme bosniaque musulmane, qui a épousé un Croate et a vécu vingt ans à Vukovar, a perdu un fils de 16 ans ; mais c’est une forte femme, pleine d’allant et de caractère, presque trop vivante, au point d’indisposer (je le sens) ceux qui l’entourent. Elle me chante une chanson qui vante la beauté du Danube :

J’ai grandi au bord du Danube A côté de tes vagues bleues Danube, Danube, mon cœur est resté près de toi, Si je devais renaître, je naviguerais encore sur le Danube.

Une autre, toute efflanquée, affublée de trois marmots tristes qui s’accrochent à elle, me dit que son mari est au front. Je la sens morte d’inquiétude. Elle refuse de se laisser photographier.

Cela fait près de trois ans qu’ils passent de camp en camp, ne sachant quand leur calvaire prendra fin. Les enfants ont perdu du temps dans leur cursus scolaire, les adultes se sentent abandonnés malgré les quelques aides dont ils disposent, les anciens se sentent de trop, presque résignés à ne jamais retourner dans leur maison et leur village. Tous les camps de réfugiés se ressemblent, qu’ils soient de tôle, de toile ou de carton, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui. J’essaye, en les photographiant, de respecter leur dignité sans en rajouter sur l’accablement de la détresse.

Réfugiés croates venant de Slavonie, camp de Sopot près de Zagreb, 24 juin 1994 © Thierry Girard

Réfugiés croates venant de Slavonie, camp de Sopot près de Zagreb, 24 juin 1994 © Thierry Girard

 

Réfugiés croates venant de Slavonie, camp de Sopot près de Zagreb, 24 juin 1994 © Thierry Girard

Réfugiés croates venant de Slavonie, camp de Sopot près de Zagreb, 24 juin 1994 © Thierry Girard

 

Réfugiés croates venant de Slavonie, camp de Sopot près de Zagreb, 24 juin 1994 © Thierry Girard

Réfugiés croates venant de Slavonie, camp de Sopot près de Zagreb, 24 juin 1994 © Thierry Girard

 

Réfugiés croates venant de Slavonie, camp de Sopot près de Zagreb, 24 juin 1994 © Thierry Girard

Réfugiés croates venant de Slavonie, camp de Sopot près de Zagreb, 24 juin 1994 © Thierry Girard

 

Réfugiés croates venant de Slavonie, camp de Sopot près de Zagreb, 24 juin 1994 © Thierry Girard

Réfugiés croates venant de Slavonie, camp de Sopot près de Zagreb, 24 juin 1994 © Thierry Girard

La deuxième série est réalisée à Budapest le 23 octobre 1994, date anniversaire de l’Insurrection de 1956. Je tenais à arriver en Hongrie avant cette date pour assister à d’éventuelles commémorations non officielles… Mais en fait, il ne s’est pas passé grand chose, si ce n’est le matin, sur Szena Ter —là où eurent lieu de très violents combats contre les chars russes— un rassemblement de néo-fascistes plutôt âgés, entourés de jeunes skinheads, et dont le leader hurle dans son mégaphone avec des accents à la Goebbels. En fin d’après-midi, un autre rassemblement côté Pest, pas très loin de l’Institut français. La tension est moins vive, quelques centaines de personnes tout au plus, des sympathisants du Forum démocratique, un parti plutôt conservateur qui vient de se faire balayer aux dernières élections législatives. Un orateur fait se mouiller les yeux des plus anciens à l’évocation des événements de 56, des acteurs masqués jouent sur la scène une sorte de pantomime, et dans la foule nombreux sont ceux qui tiennent ou brandissent des drapeaux troués en leur milieu… La suppression de la faucille et du marteau qui se trouvaient à l’époque sur le drapeau hongrois ? Je pose quelques questions, mais on me répond succinctement et je ne comprends pas grand chose à ce qui se passe. Sur cette même place, le 24 octobre 1956, les insurgés mirent à bas la très grande statue de Staline dont j’ai photographié la veille, au musée militaire, le seul vestige, une immense main de bronze noir, l’index tendu.

Rassemblement du Forum démocratique, Budapest, 23 octobre 1994 © Thierry Girard

Rassemblement du Forum démocratique, Budapest, 23 octobre 1994 © Thierry Girard

 

Rassemblement du Forum démocratique, Budapest, 23 octobre 1994 © Thierry Girard

Rassemblement du Forum démocratique, Budapest, 23 octobre 1994 © Thierry Girard

 

Rassemblement du Forum démocratique, Budapest, 23 octobre 1994 © Thierry Girard

Rassemblement du Forum démocratique, Budapest, 23 octobre 1994 © Thierry Girard

 

Rassemblement du Forum démocratique, Budapest, 23 octobre 1994 © Thierry Girard

Rassemblement du Forum démocratique, Budapest, 23 octobre 1994 © Thierry Girard


Hormis quelques portraits réalisés à Osijek en Croatie, ce n’est vraiment que lors de mon séjour en Bulgarie que je commence à photographier plus régulièrement les gens croisés sur mon chemin. Mais nous sommes déjà presque au bout du voyage… Même s’il y a le désir de faire de ces portraits un ensemble constitué, leur rareté lors de la première partie du voyage (contrairement aux autres séries qui sont très réparties géographiquement), m’amènera à les exclure de la restitution finale. Je conviens aujourd’hui que ce fut une décision malheureuse, même si de toute façon il eut été difficile d’en exposer beaucoup, tant je disposais de matière [l’ensemble du travail, y compris les compléments réalisés plus tard, c’est plus de 400 films au format 120. C’est un record qu’aucun autre de mes projets n’a réussi à rejoindre].

 

Deux adolescents au bord de la Drava, un affluent du Danube. Osijek, Croatie, 26 juin 1994 © Thierry Girard

Deux adolescents au bord de la Drava, un affluent du Danube. Osijek, Croatie, 26 juin 1994 © Thierry Girard

 

Calko le Gitan, Foire de Petrijivci, Croatie, 29 juin 1994 © Thierry Girard

Calko le Gitan, Foire de Petrijivci, Croatie, 29 juin 1994 © Thierry Girard

Ce qui s’est passé en Chine, lorsque j’entrepris Voyage au pays du Réel, ressemble un peu à cette équivoque danubienne. Lors du premier voyage en 2003, je ne fais aucun portrait posé, mais je comprends à mon retour qu’il manque quelque chose. Et lors des deux autres voyages en 2005 et 2006, je m’astreins à photographier presque chaque jour des gens que je choisis vraiment, des élus en quelque sorte, comme s’il y avait soudain une évidence à distinguer telle ou telle personne précisément, à l’extraire de la foule anonyme… Je sais alors que ces portraits seront présents dans la restitution de mon travail ; ce qui fut effectivement le cas (relire par exemple ce billet de blog consacré à une petite serveuse photographiée dans un hôtel : Histoire de Wu Xingmin).

Pour en revenir au Danube, il s’avère aussi qu’au milieu des années 90, la Bulgarie et la Roumanie sont encore dans un autre monde. Si la Slovaquie et la Hongrie, qui sont sorties au même moment de leurs années de communisme, semblent frémir d’un renouveau certain (économique, intellectuel, artistique —au point même que beaucoup de jeunes artistes Mitteleuropa voient alors en Budapest une friche pleine de promesses et une alternative à Vienne l’embourgeoisée) ; les deux pays les plus à l’Est, aux confins de l’Europe danubienne, sont totalement en panne. La situation économique déjà désastreuse est aggravée par l’embargo concernant la circulation fluviale sur le Danube. Cet embargo, à l’encontre initialement de la Serbie, a été décidé par les Nations-Unies en 1992, mais il touche directement toute l’économie de la Bulgarie et de la Roumanie dont le Danube est un peu le poumon. Lorsque je longe le fleuve en juin 1995 côté bulgare, puis en janvier-février 1996 côté roumain, je traverse des villes totalement à l’abandon et ruinées sur le plan économique. Aucun trafic sur le fleuve, usines arrêtées, activités réduites au minimum, à tel point qu’il est parfois difficile de trouver un hôtel, voire de manger (je peux multiplier les anecdotes). Et les portraits que je fais alors disent cet état, cette étrangeté d’un monde à la fois si proche géographiquement et si lointain…

 

Serveuse de bar, Montana, Bulgarie, 7 juin 1995 © Thierry Girard

Serveuse de bar, Montana, Bulgarie, 7 juin 1995 © Thierry Girard

 

D224-4B-S24

Deux jeunes tsiganes, Svistov, Bulgarie, 11 juin 1995 © Thierry Girard

 

Paysan et sa fille dans les ruines de l'antique Eskus, Gigen, Bulgarie, 10 juin 1995 © Thierry Girard

Paysan et sa fille dans les ruines de l’antique Eskus, Gigen, Bulgarie, 10 juin 1995 © Thierry Girard

 

Pêcheur au bord du Danube, Toutrakan, Bulgarie, 13 juin 1995 © Thierry Girard

Pêcheur au bord du Danube, Toutrakan, Bulgarie, 13 juin 1995 © Thierry Girard

 

Un "voleur de bois" et sa famille, Unirea, Roumanie, 2 février 1996 © Thierry Girard

Un « voleur de bois » et sa famille, Unirea, Roumanie, 2 février 1996 © Thierry Girard

 

Un "voleur de bois" et sa famille, Unirea, Roumanie, 2 février 1996 © Thierry Girard

Un « voleur de bois » et sa famille, Unirea, Roumanie, 2 février 1996 © Thierry Girard

 

D353-1A-S24

Musiciens tsiganes, Belgrade, Serbie, 22 septembre 1996 © Thierry Girard

 

Jeune tsigane, citadelle de Smederevo, Serbie, 24 septembre 1996 © Thierry Girard

Jeune tsigane, citadelle de Smederevo, Serbie, 24 septembre 1996 © Thierry Girard

 

La dernière série de portraits est réalisée sur le bateau qui va à Sulina, tout au bout du Danube. Il fait très froid en ce mois de février 1996 et les différents bras qui mènent à l’extrémité du delta du Danube sont en train de geler. Je souhaitais prendre un petit bateau pour être plus libre de mes arrêts, mais son capitaine renonce. Finalement, on nous convie (avec Dan Gheorghe, mon assistant-interprète) à bord du Moldova, un plus gros bateau qui fait le trajet habituel jusqu’à Sulina sur le bras canalisé du delta. Compte tenu des conditions climatiques, le commandant Varlan me précise qu’il fait juste l’aller-retour en espérant pouvoir repartir de Sulina le lendemain à l’aube sans être coincé par les glaces. Sinon, on peut rester coincés à Sulina pour un temps indéterminé… Nous sommes les invités du commandant et nous disposons chacun d’une cabine. La soirée et la nuit seront mémorables… Dans le premier chapitre de D’une mer l’autre, je décris ce moment, lorsque arrivés à Sulina, nous montons dans la nuit, à l’insu des autorités portuaires, à bord d’un petit remorqueur qui nous emmène jusqu’au phare, à la toute fin du Danube. Nuit noire sur la Mer Noire et froid glacial. Puis le retour et le dîner qui s’ensuivit dans un restaurant dont nous étions, avec Varlan, les seul clients ; enfin la nuit de beuverie sur le bateau avec l’équipage…

En attendant l'aube sur le Moldova, avec le commandant Varlan et son équipage. Sulina, Roumanie, 7 février 1996 © Thierry Girard

En attendant l’aube sur le Moldova, avec le commandant Varlan et son équipage. Sulina, Roumanie, 7 février 1996 © Thierry Girard


En attendant, dans la nuit qui descend très vite sur le canal, je photographie les passagers du bateau, pour la plupart des Roms et des Lipovènes —que l’on appelle autrement les vieux-croyants, une population d’origine russe à l’histoire singulière et remarquable. Le bateau les lâche par grappes, au fil des arrêts, Partizani ou Mila 23.

Les passagers du Moldova. Delta du Danube, 7 février 1996 © Thierry Girard

Les passagers du Moldova. Delta du Danube, 7 février 1996 © Thierry Girard

 

Les passagers du Moldova. Delta du Danube, 7 février 1996 © Thierry Girard

Les passagers du Moldova. Delta du Danube, 7 février 1996 © Thierry Girard

 

Les passagers du Moldova. Delta du Danube, 7 février 1996 © Thierry Girard

Les passagers du Moldova. Delta du Danube, 7 février 1996 © Thierry Girard

 

Les passagers du Moldova. Delta du Danube, 7 février 1996 © Thierry Girard

Les passagers du Moldova. Delta du Danube, 7 février 1996 © Thierry Girard

 

Les passagers du Moldova. Delta du Danube, 7 février 1996 © Thierry Girard

Les passagers du Moldova. Delta du Danube, 7 février 1996 © Thierry Girard

 

Les passagers du Moldova. Delta du Danube, 7 février 1996 © Thierry Girard

Les passagers du Moldova. Delta du Danube, 7 février 1996 © Thierry Girard

 

Les passagers du Moldova. Delta du Danube, 7 février 1996 © Thierry Girard

Les passagers du Moldova. Delta du Danube, 7 février 1996 © Thierry Girard

Dans son poème, Hölderlin en appelle à l’Orient et à l’Asie dont la Parole nourricière remonte le fleuve et vient se briser au flanc des Alpes. Cet Orient, que j’avais déjà deviné dans les portraits précédents, est tout entier présent dans les visages et les regards de ces hommes et de ces femmes qui me prennent avec amusement pour un martien, un barbare occidental égaré dans cette contrée presque sise à l’orée du mystérieux Caucase d’où Jason et les Argonautes partirent pour remonter justement le Danube. Glissant le long de ces terres aqueuses du delta, avec l’horizon tout proche de la mer Noire, je me sens loin, très loin de Rome et de la Germanie…

Le Fleuve

 

Le Danube est omniprésent dans ce travail : il n’est pas simplement le prétexte, le fil d’Ariane géographique de ce travail, il irrigue toute cette Histoire et les situations qui en sont issues. Mais paradoxalement, il est peu représenté photographiquement. Ou du moins, il l’est par intermittences, parfois directement, parfois en arrière-plan comme à travers la série des paysages romantiques. En fait, là aussi, lorsque je regarde les planches-contacts, le fleuve apparaît en fait plus fréquemment que ne le laisse supposer le choix que j’ai opéré pour l’exposition. Si le livre que je projetais de faire avait pu être édité, il est évident que le fleuve magnifique —il l’est assurément, plus que tout autre fleuve en Europe, y compris le Rhin et ma chère Loire— eut été autrement présent. D’un autre côté, il y avait dans les prémices de ce projet le désir certain de “dés-idéaliser“ l’image du beau Danube bleu. En convoquant l’Histoire, je mets en scène et en signes des ruptures, des affrontements, des déchirures, des cicatrices. Malgré cela, le fleuve est impassible, il coule sans émoi de ville en ville, de région en région, de pays en pays. Et le voyageur errant que je suis aime cette impassibilité, cette puissance contenue : plus il avance vers l’aval, plus le cours du fleuve lui semble majestueux ; et plus le plaisir d’être là, seul, à le contempler est intense. Pour rendre hommage au Danube et pour terminer ce récit, en voici quelques vues.

D025-4B-S24

Le danube juste après l’abbaye de Beuron, Bade-Wurtemberg, 10 février 1994 © Thierry Girard

 

Le Danube à Wackerstein, Bavière, à 2439 km de son embouchure. 8 avril 1994 © Thierry Girard

Le Danube à Wackerstein, Bavière, à 2439 km de son embouchure. 8 avril 1994 © Thierry Girard

 

Sur le second bras du Danube, au nord de Vojka, Slovaquie, 3 septembre 1995 © Thierry Girard

A la nuit tombante, sur le second bras du Danube, au nord de Vojka, Slovaquie, 3 septembre 1995 © Thierry Girard

 

L'entrée du "chaudron", partie très étroite du Danube à la frontière en la Serbie, la Bulgarie et la Roumanie. Près de Kazan, Serbie, 25 septembre 1996 © Thierry Girard

L’entrée du « chaudron », partie très étroite du Danube à la frontière entre la Serbie, la Bulgarie et la Roumanie. Près de Kazan, Serbie, 25 septembre 1996 © Thierry Girard

 

L'entrée du "chaudron", partie très étroite du Danube à la frontière en la Serbie, la Bulgarie et la Roumanie. Près de Kazan, Serbie, 25 septembre 1996 © Thierry Girard

La sortie du « chaudron », partie très étroite du Danube à la frontière entre la Serbie, la Bulgarie et la Roumanie. Près de Kazan, Serbie, 25 septembre 1996 © Thierry Girard

 

Sur la digue entre la fin du canal de Sulina et la mer Noire, 6 avril 2000 © Thierry Girard

Sur la digue entre la fin du canal de Sulina et la mer Noire, 6 avril 2000 © Thierry Girard

 

Fin du canal de Sulina, vers la dissolution du Danube dans la mer Noire, 6 avril 2000 © Thierry Girard

Fin du canal de Sulina, vers la dissolution du Danube dans la mer Noire, 6 avril 2000 © Thierry Girard

Historique du projet

 

Le projet a été financé dans le cadre d’un Fica (fonds d’intervention pour la création artistique, ministère des Affaires étrangères) porté par les Instituts français de Zagreb puis de Bratislava, sous la houlette de Jacques Defert qui fut tour à tour directeur de l’un, puis de l’autre établissement, et que je ne saurais que trop remercier. Sans oublier le soutien logistique de plusieurs autres instituts français situés dans cet espace danubien : Vienne, Budapest, Belgrade, Sofia et Bucarest.

Le corpus photographique à partir duquel a été opérée la sélection pour l’exposition est le résultat de dix voyages effectués entre février 1994 et septembre 1996. Je profiterai ultérieurement des différentes présentations de l’exposition dans les pays danubiens pour faire quelques compléments et rattrapages : en Croatie, à Vienne puis à Budapest en 1999 ; en Roumanie en 2000.

L’exposition Jaillissement & dissolution comprenait 68 photographies. La première exposition a eu lieu au musée municipal de Bratislava en 1998, et elle a été présentée dans neuf autres villes danubiennes entre 1998 et 2000 (Bratislava, Zagreb, Vukovar, Osijek, Vienne, Budapest, Szeged, Cluj, Iasi et Bucarest).

Une première sélection, plus réduite (environ 20 photographies) avait pu être montrée auparavant, en 1997, à la Villa Kujoyama à Kyoto où j’étais en résidence, puis à la galerie du Réverbère à Lyon, ainsi qu’à la galerie municipale de Nice en 1998.

La projection faite à Zagreb en juin 2015 comprenait 160 photographies, piochées dans mes archives, sans que j’ai eu le courage ni le temps de me replonger dans les planches-contacts. Pour ce billet, j’ai quand même extrait de mes planches-contacts quelques images totalement inédites, et notamment des portraits.

Les prises de vue ont été réalisées avec un Makina Plaubel 67 et un Rolleiflex SL 66.

 

A propos d’un livre qui ne s’est pas fait

Dès le début de ce projet, il y eut le désir de faire un livre. Avec Jacques Defert, nous nous étions rapprochés du Goethe Institut, car j’avais imaginé faire le voyage (ou du moins une partie du voyage) avec un alter-ego écrivain de langue allemande. Il n’était pas question de solliciter Claudio Magris, cela eut été ridicule. J’avais pensé à Peter Handke dont je m’étais profondément nourri de l’œuvre les dix années précédentes et sur les traces duquel j’étais allé photographier en Slovénie, à Salzbourg et sur la montagne Sainte-Victoire, mais ses prises de position pro-serbes dès le début du conflit yougoslave le rendaient “suspect“ pour mes interlocuteurs. Pour ma part, j’ai toujours considéré que ses prises de position, volontairement provocatrices, étaient surtout liées au dépit de voir la Yougoslavie éclater et disparaître, et qu’il en faisait davantage porter la responsabilité à l’égoïsme hautain de ses compatriotes slovènes —qui se prenaient pour les Suisses de la Yougoslavie— et au nationalisme très raide des Croates (Franjo Tudjman n’était pas beaucoup plus démocrate que Milosevic), plutôt qu’aux dérives sectaires d’une Serbie qui se voulait encore plus hégémonique sous Milosevic que sous l’ère Tito. Il n’est pas inintéressant de relire aujourd’hui, avec le recul, le récit que Handke publia en 1996, Un Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina. Mais pourra t-on jamais lui pardonner tout à fait d’avoir assisté aux obsèques de Milosevic en 2006, même si dans un droit de réponse qu’il fit alors à un article du Nouvel Observateur (et que j’ai conservé dans mes archives), il se défend vivement des accusations qui lui sont faites. Handke s’est sans doute trompé dans l’expression de son choix, mais je sais que nombre d’artistes et d’intellectuels vivant dans les pays de l’ex-Yougoslavie sont sensibles aujourd’hui à une certaine forme de yougonostalgie

Ma seconde option, qui avait en fait ma préférence, était Herta Müller. Je rencontrai des gens qui la connaissaient, j’eus son numéro de téléphone à Berlin, nous eûmes deux longues conversations, mais quinze ans avant l’obtention de son prix Nobel elle était déjà très sollicitée. Je crois me souvenir qu’au moment où je l’appelle, elle est en train de travailler sur un nouveau livre et qu’elle est prise par le tournage d’un film documentaire. Finalement, le Goethe Institut me propose de rencontrer à Marseille, où il donne une conférence, Richard Wagner qui n’est autre que le mari d’Herta Müller, originaire comme elle de la minorité allemande du Banat roumain. L’homme est un peu bourru, mais avec le bon vin du dîner le courant passe. Son anglais est médiocre, mais pas pire que mon allemand. Simplement, il n’est pas non plus vraiment disponible pour voyager avec moi, ne serait-ce que brièvement, et en tout cas pas aux dates que j’ai déjà calées. En fait, il considère qu’il n’a pas besoin de voyager, qu’il connaît suffisamment bien le fleuve et son Histoire, alors que je souhaite partager une expérience créative…

Je regrette aussi de ne pas avoir pu donner suite à la belle rencontre que j’avais faite avec l’écrivain autrichien Wolfgang Hermann, un homme délicieux et par ailleurs parfaitement francophone. Nous avions assisté, par une journée merveilleuse dans un vignoble au bord du Danube, au baptême de Ludwig Caspar Friedrich (sic), le fils d’un ami commun, Christian Thanhaüser, artiste, imprimeur et éditeur. Ludwig Hartinger, un autre écrivain, ami de Handke, nous avait présenté l’un à l’autre. Je lui avais proposé de se mettre en contact avec le Goethe Institut, et puis… il ne s’est rien passé. C’était avant internet et les échanges d’adresses électroniques…

J’ai donc décidé de continuer seul ce voyage, puisque à un moment il était trop tard pour qu’un écrivain puisse prendre le train en marche. Peu après mon dernier séjour danubien, je suis parti au Maroc puis au Japon, sans avoir vraiment le temps de remettre le couvert côté édition. A mon retour du Japon, mon éditeur attitré, Yves-Marie Marchand (Marval) s’enthousiasme pour ce que je ramène du pays du Soleil Levant (cela donnera en 1999 La Route du Tôkaidô), et considère que mon travail sur le Danube, qu’il trouve difficile à comprendre pour un lecteur français peu expert des arcanes danubiennes, doit d’abord passer par un éditeur allemand ! J’ai l’impression de revenir quatre ans en arrière, à l’aube du projet ! Je trouve des financements pour La Route du Tôkaidô, je n’en trouve pas pour Jaillissement & dissolution, faute d’exposition institutionnelle en France, l’affaire semble réglée. Avant que l’exposition ne parte, sous l’égide de l’Afaa, pour une longue tournée à l’étranger qui va durer trois ans, je présente une vingtaine de photos à la galerie Le Réverbère à Lyon, ainsi que dans une galerie municipale de Nice.  Pour cette occasion, un petit opuscule est édité : il s’ouvre sur un beau texte de Xavier Girard, ancien conservateur du musée Matisse à Nice (et grand spécialiste de ce dernier), et j’en profite de mon côté pour écrire un texte de présentation du travail. Un espoir renait en 1999 avec l’intérêt exprimé par Carl Aigner (de la revue Eikon) qui fait le discours de présentation de mon travail à l’institut français de Vienne. Je travaille alors sur une maquette plus élaborée où j’insère des parties de mon journal de travail sous les légendes des photos… Mais là aussi, ce sera sans suite. Quand l’expo revient en France, je suis déjà sur le projet de D’une mer l’autre dont le début coïncide avec mon dernier voyage sur le delta du Danube en avril 2000. Ce n’est évidemment pas un hasard si le premier chapitre du texte de D’une mer l’autre évoque longuement mon expérience danubienne et notamment la toute fin du voyage —avec quelques photographies inédites, prises justement lors du dernier passage à Sulina. Mais malgré d’autres projets et d’autres livres qui s’annoncent, je ne renonce pas, je relance ici où là, sans y croire tout à fait… En consultant mes archives, je vois que le dernier état de la maquette date de 2006. Entre temps, j’aurai publié quatre autres livres.

Texte de présentation en allemand et en français du catalogue édité par la ville de Nice en 1998.

Gegeben sind

1°/ der Lauf des Flusses
2°/ die Erinnerung der Orte

So entsteht die Idee einer Reise entlang der Donau, von ihren Ursprung, ihrer Quelle im Scharzwald bis dorthin, wo sie sich verliert und sich im Schwarzen Meer auflöst. Es handelt sich nicht darum, einfach nur den Flusslauf zu verfolgen – dies wäre lediglich eine Folge von Reiseimpressionen – sondern um eine Versuch, eine Reflexion über die Art und Weise, wie die Donau-Landschaft jene Geschichte widerspiegelt, durch die sie zwischen der schwindenen Erinnerung und dem, was an Spuren bleibt, geschaffen wurde.  

Der Fluss beinhaltet gleicherweise das Prinzip des Lebens, des Austauchschs und des Übergangs, er ist Raum für alle möglichen Mischungen von Kulturen Einflüssen; und zugleich natûrliche Grenze, wo Invasionen und Ambitionen aufeinandertreffen und Europa sich teilt. Sein hauptsächliches Schlachtfeld liegt hier in seinem Inneren, und die Kriegsasche wird regelmässig wieder angefacht, gerade heute im zerrissenen Jugoslawien. Die Reise bereichert sich an dieser Spannung zwischen SchÖnheit und Schmerz, zwischen Heiterkeit und Konflikt.  

Diese Arbeit vereinigt verschiedene Bildserien, die zurücklaufend die Tiefe der Dinge und ihre Schwingung zeigen. Ich beschwöre sehr wohl die Geschichte herauf, aber auch die Literatur, allen voran Claudio magris und die andere Fluss-Reisenden, die mir als Reiseführer und Weggenossen dienen; dann abschnittsweise Hölderlin, Heidegger, Céline, Bernhardt, Stifter, Schnitzler und viele andere…  

Die Geschichte einer Landschaft ist auch jene ihrer Darstellung; daher diese “romantischer Landschaften”, die zugleich etwas über die Nostalgie einer noch immer sublimen Welt und das kritishe Signal ihres Vergehens aussagt. Im übrigen zieht sich eine Frage durch die ganze Reise : unter welchen Blickwinckel können wir die Dinge noch betrachten, einigen noch lebendingen Verletzungen in einer immer glatteren Erde, “der jede Exotik ausgetrieben wurde” (Henri Michaux), zum Trotz? Was bedeutet denn überhaupt die reise in diese Lânder in der heutigen Zeit?  

Die Antwort liegt vielleicht hier, in dieser Erfahrung der Landschaftsdurchquerung, wobei die aufsteigenden Bilder gleichermassen Bruchlinien sind, durch die das Imaginäre eindringt, kleine Risse, die in dieser dialektischen Beziehung zwischen der geografischen Ortsveränderung und der inneren Reise ihre Wechselwirkungen veranschaulichen. Je weiter die Reise geht, umso mehr wird offenkundig, dass der Rückgriff auf die Geschichte auch als Vorwand dient, wie der leitfaden, von etwas noch Intimeren, und dass das Risiko einer etwas demonstrativen Überladenheit angesichts einer immer poetischer verdenden Sprache verschwindet. Die Fotografien geben somit einfach das VergnÛgen wieder, hier zu sein, am Rande des Flusses und ihm ein bisschen ähnlich zu sein, unendlich weit und friedvoll, mit neuen, aus der eigenen Kraft gewonnenen Reserven, um den Weg fortzusetzen.

Die Fotografien werden, im Laufe der Jahreszeiten, von Februar 1994 bis Oktober 1996 aufgenehmt und in ihrer geografischen Abfolge gezeigt. Sie betreffen folgende Länder : Deutschland, Österreich, die Slowakei, Ungarn, Kroatien, Serbien, Bulgarien und Rumänien.

•••••••••••

Etant donnés

1°) le cours du fleuve
2°) la mémoire des lieux  

Ainsi naît l’idée d’un voyage le long du Danube depuis son origine, sa source en Forêt-Noire, jusqu’à sa perte et sa dissolution dans la Mer Noire. Il ne s’agit pas d’une simple en-allée au fil du fleuve qui ne serait qu’une suite d’impressions de voyage, mais d’un essai, d’une réflexion, sur la manière dont le paysage danubien dit l’Histoire qui l’a fait entre la mémoire qui s’efface et ce qu’il reste de traces.

Le fleuve est à la fois principe de vie, d’échange et de passage, espace de tous les mélanges de cultures et d’influences; et en même temps frontière naturelle où se heurtent les invasions, où s’affrontent les ambitions et se partage l’Europe. Son principal champ de bataille est là en son milieu, et les cendres des guerres se ravivent régulièrement, aujourd’hui même dans la déchirure yougoslave. Le voyage se nourrit de cette tension entre la beauté et la douleur, entre la sérénité et le conflit.

Ce travail mêle diverses séries d’images qui viennent dire de façon récurrente l’épaisseur des choses et leur vibration. Je convoque certes l’Histoire mais aussi la Littérature, en tout premier lieu Claudio Magris et les autres voyageurs du fleuve, qui me servent de guides et de compagnons de route; puis, d’étape en étape, Hölderlin, Heidegger, Céline, Bernhard, Stifter, Schnitzler et bien d’autres….

L’Histoire d’un paysage c’est aussi celle de sa représentation, d’où cette série de “paysages romantiques” qui disent à la fois la nostalgie d’un monde encore sublime et le signe critique de sa perte.Une interrogation court d’ailleurs tout le long de ce périple: malgré quelques blessures encore vives, dans un monde de plus en plus lisse et « rincé de son exotisme » (Henri Michaux), quel regard peut-on encore porter sur les choses? que signifie même l’idée du voyage aujourd’hui en ces pays?

La réponse est peut-être là, dans cette expérience de la traversée du paysage, lorsque les images qui adviennent sont autant de failles par lesquelles l’Imaginaire s’engouffre, autant de petites ruptures qui dans ce rapport dialectique entre le déplacement géographique et le voyage intérieur mettent à vif la façon dont l’un engendre l’autre. Plus le voyage avance, plus il apparaît que le recours à l’Histoire est aussi un prétexte, comme le fil conducteur d’un autre enjeu plus intime, et que le risque d’une redondance un peu démonstrative s’efface devant un récit qui devient de plus en plus poétique. Les photographies disent alors simplement le plaisir d’être là au bord du fleuve et d’être un peu à son image, immense et apaisé, ayant puisé dans sa force la ressource pour continuer son chemin.

© Thierry Girard pour les textes et les photographies


Références des ouvrages cités

 

Claudio Magris, Danube, Gallimard, 1988.

Friedrich Hölderlin, Odes, Elégies, Hymnes, collection Poésie Gallimard, 1993.

Novalis, les Disciples à Saïs, collection Poésie Gallimard, 1975.

Carl Gustav Carus, De la peinture de paysage (présentation de Marcel Brion), éditions Klincksieck, 1988.

Primo Levi, Si c’est un homme, Julliard, 1987.

Louis-Ferdinand Céline, D’un château l’autre, Gallimard 1957.

Peter Handke, Un Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, Gallimard 1996.

________________

Thierry Girard, La Ligne de partage, éditions Admira, 1988.

Thierry Girard, Peter Handke, (texte de Fabienne Durand-Bogaert), collection Les Lieux de l’écrit, Marval, 1991.

Thierry Girard, Mémoire blanche, musée Rimbaud-musée de l’Ardenne, Charleville-Mézières, 1993.

Thierry Girard, Langlade, Miquelon, Saint-Pierre, centre culturel de Saint-Pierre-et-Miquelon, 1994.

Thierry Girard, Un Voyage en Saintonge, Ccr de l’Abbaye-aux-Dames, Saintes, 1995.

Thierry Girard, Au Maramures, éditions Fata Morgana, 1995 (avec des textes de Bernard Blangenois, Paul Fournel, Gil Jouanard, et des photographies d’Arnaud Claass et Eric Dessert).

Thierry Girard, Un Sentiment atlantique, Institut français de Casablanca, 1997.

Thierry Girard, La Route du Tôkaidô, Marval, 1999.

Thierry Girard, D’une mer l’autre, Marval, 2002.

Thierry Girard, Voyage au pays du Réel, (texte de Christian Doumet), Marval, 2007.

Thierry Girard, Paysages insoumis, (texte de Pierre Bergounioux), Loco, 2012.

Thierry Girard, Arcadia revisitée, Trans photographic press, 2012.

* Le poème d’Hölderlin étant plutôt difficile à traduire (cf. l’original ci-dessous), les traductions sont très diverses. Je m’en tiens à celle, très lyrique, de Gustave Roud.

Am Quell der Donau Denn, wie wenn hoch von der herrlichgestimmten, der Orgel Im heiligen Saal, Reinquillend aus den unerschöpflichen Röhren, Das Vorspiel, weckend, des Morgens beginnt Und weitumher, von Halle zu Halle, Der erfrischende nun, der melodische Strom rinnt, Bis in den kalten Schatten das Haus
Von Begeisterungen erfüllt, Nun aber erwacht ist, nun, aufsteigend ihr, Der Sonne des Fests, antwortet Der Chor der Gemeinde; so kam Das Wort aus Osten zu uns, Und an Parnassos Felsen und am Kithäron hör’ ich O Asia, das Echo von dir und es bricht sich Am Kapitol und jählings herab von den Alpen