Arles 2016, toujours plus transgenre.

Quatre jours complets pour arpenter Arles en tous sens sous une chaleur africaine, retrouver des amis, plein d’amis, faire quelques rencontres dîtes professionnelles —mais si peu, j’ai toujours considéré qu’Arles était une terre de fausses promesses—, faire des bises en veux-tu en voilà, serrer des pognes comme un candidat à une élection, boire des coups jusqu’à plus d’heures, dormir chez des amis fidèles en étant réveillé par la lumière vive du Sud ; et puis, feuilleter des livres, des livres et des livres, s’occuper un peu du sien qui vient de paraître*, traîner la nuit du côté de Trinquetaille pour voir apparaître son nom et quelques-unes de ses photographies sur l’un des écrans de la Nuit de l’Année** (programmation riche et réussie), tout en refaisant le monde de la photographie avec l’un de ses vieux camarades de jeu auquel on l’oppose trop souvent et trop bêtement ; et puis, voir des expos, parce qu’on est là pour ça après tout, et s’apercevoir qu’au bout de quatre longues journées, et même un peu plus, on est loin d’avoir tout vu du in, et qu’on a une fois de plus zappé une grande partie du off… Décidément, il va falloir l’année prochaine prolonger les vacances arlésiennes…

Affichage sauvage dans les rues d'Arles © Thierry Girard 2016

Affichage sauvage dans les rues d’Arles © Thierry Girard 2016

Alors, de quoi ce cru Arles 2016 a t-il le goût ? N’en doutons pas, il s’agit d’une belle année, non pas qu’il y ait eu quelque exposition majeure qui surpasse les autres (mais, à vrai dire, combien d’expositions majeures ces dernières années ? Nan Goldin en 2009, Sergio Larrain en 2013 ? Et l’année dernière, nous fûmes déjà plutôt bien servis avec Stephen Shore ou Walker Evans !) ; encore que, à tout seigneur tout honneur, on puisse décerner d’emblée la palme 2016 à Don McCullin pour une belle rétrospective qui n’en est à vrai dire pas tout à fait une, puisque les commissaires, Simon Baker et Shoair Mavilian, ont privilégié avec raison la partie la moins connue de son œuvre, les photos sur la misère sociale en Angleterre (Londres, Bradford etc.) ou son travail sur les paysages, notamment ceux du Somerset (où McCullin réside) au détriment des très nombreux reportages de guerre qui ont fait sa gloire et une tripotée de “unes“ du Sunday Times magazine. Pour ma part, c’est une partie de son œuvre que je connais depuis longtemps, car j’ai dans ma bibliothèque l’édition originale de Homecoming, publiée en 1979, où sont déjà présentes une grande partie des photos montrées dans l’exposition. Mais la grande homogénéité et la grande qualité des tirages exposés amènent à revoir avec un immense plaisir toutes ces photographies, au point même qu’on a le sentiment de les redécouvrir.

Et puis, le regard de celui qui est né dans Finsbury Park, un quartier ouvrier, très pauvre, du nord de Londres, est un regard de « frère » qui a réussi à s’échapper de la misère et de la délinquance, tout le contraire du regard moqueur et sarcastique d’un Martin Parr par exemple… Malheureusement, la soirée du 9 juillet au théâtre antique, consacrée en grande partie à l’œuvre de McCullin, a été gâchée par un diaporama de MJC qui semblait plutôt improvisé (avec des intermèdes de musique classique un tantinet décalés par rapport aux images projetées !?), tout comme les questions live d’un Robert Pledge, un peu fatigué, à son vieux copain.

Don McCullin et Robert Pledge sur la scène du théâtre antique © Thierry Girard 2016

Don McCullin et Robert Pledge sur la scène du théâtre antique © Thierry Girard 2016

Cette soirée du 9 juillet avait plutôt bien commencé avec la belle prestation de PJ Harvey (la Patti Smith anglaise, en fait je l’adore !) qui a magnifiquement lu les textes qu’elle avait écrits pour accompagner les photographies et les petits films de Seamus Murphy sur le Kosovo, l’Afghanistan et Washington DC. Là aussi, ce ne fut pas sans quelques bugs techniques durant la projection, mais celle-ci permettait d’apprécier pleinement la qualité de la collaboration entre les deux artistes, alors que le teasing du film, projeté à l’église Saint-Blaise, était un peu décevant.

PJ Harvey sur la scène du théâtre antique pendant la projection de The Hollow of the hand Don McCullin et Robert Pledge sur la scène du théâtre antique © Thierry Girard 2016

PJ Harvey sur la scène du théâtre antique pendant la projection de The Hollow of the hand  sur la scène du théâtre antique © Thierry Girard 2016

 

Seamus Murphy présentant son travail à l'extérieur de l'église Saint-Blaise © Thierry Girard 2016

Seamus Murphy présentant son travail à l’extérieur de l’église Saint-Blaise © Thierry Girard 2016


Angleterre toujours avec, à la Grande Halle, les photographies de Peter Mitchell où, derrière un titre un peu énigmatique, « Nouveau démenti de la mission spatiale Viking 4 », se cache un formidable travail documentaire sur la ville de Leeds, telle qu’elle apparaît au milieu des années 70, après plusieurs décennies de révolution industrielle, suivies par une dramatique récession qui semble avoir cassé la ville et réduit ses habitants à quelques survivants. Cette enquête sur Leeds, c’est comme une exploration de la planète Mars : comment peut-on vivre en un tel endroit ? Et nous, les voyageurs de l’espace-temps, nous regardons ces images avec la sidération de ceux qui cherchent à comprendre de quelle civilisation il s’agit —Et nous sommes là avant les années Thatcher ! Mais, au-delà de la question politique, toute la beauté de ce travail tient dans l’élégance de l’approche documentaire, toute en retenue, avec notamment le choix de ne photographier les gens qui posent devant chez eux ou sur leur lieu de travail, que comme des petites figurines ou les santons, souriant et tristes à la fois, d’une crèche à l’abandon, sans Nativité, donc sans espoir.

L'exposition de Peter Mitchell à la Grande Halle © Thierry Girard 2016

L’exposition de Peter Mitchell à la Grande Halle © Thierry Girard 2016

Leeds © Peter Mitchell

Leeds © Peter Mitchell

La programmation de l’année dernière et celle de cette année montrent que Sam Stourdzé s’intéresse vraiment à la photographie documentaire, mais contrairement à son prédécesseur, il semble vouloir s’échapper des rets de la Magnum World Cie. Nous ne pouvons que l’encourager. Lorsque je regarde la liste des exposants (du moins, ceux dont j’ai vu le travail), il me semble que c’est la première fois, depuis de très très longues années, qu’aucun photographe de Magnum n’apparaît. Et ce n’est pas au détriment de ce qui est présenté à travers les très nombreuses expositions de photographies relevant de la tradition documentaire. Qu’il s’agisse (toujours dans la Grande Halle) de la très belle confrontation entre Garry Winogrand et Ethan Levitas ; qu’il s’agisse de la rétrospective Sid Grossman, un photographe oublié —parce que sans doute mort trop tôt après avoir subi les foudres du maccarthysme—, que l’on pourrait situer sur le plan esthétique entre Walker Evans et Helen Levitt ; qu’il s’agisse de l’impressionnante installation à l’espace Van Gogh du street photographer irlandais Eamonn Doyle ; qu’il s’agisse du beau travail sur l’Amazonie de Yann Gross, vainqueur en 2015 du Dummy Books Award —mais là, l’installation proposée est plus contestable, à vouloir à tout prix chercher l’originalité scénographique… — ; qu’il s’agisse de Yokainoshima, le formidable travail de Charles Fréger sur les figures masquées rituelles des campagnes japonaises, travail qui suit le non moins intéressant Wilder Mann (et je l’écris d’autant plus aisément que les premières séries de CF m’intéressaient beaucoup moins) ; qu’il s’agisse des champs de bataille de Yan Morvan ou des vestiges de la ligne Maginot d’Alexandre Guirkinger, ou des vestiges d’un autre combat, celui de la Guerre froide, à travers les photographies de Danila Tkachenko (seul hic à cette liste, l’exposition de Bernard Plossu que j’ai raté de peu, étant arrivé trop tard à la salle Henri-Comte, le dernier jour de ma présence à Arles).

Yokainoshima de Charles Fréger à l'église des Trinitaires © Thierry Girard 2016

Yokainoshima de Charles Fréger à l’église des Trinitaires © Thierry Girard 2016

Cette année, j’ai moins le temps que les années précédentes pour faire une longue recension des RIP et analyser en détail chaque exposition. Aussi, je me contenterai de préciser quelques éléments ici où là. S’agissant d’Ethan Levitas (déjà présenté à Arles en 2008), j’ai particulièrement aimé la dernière partie de l’exposition avec le regard plongeant d’une chambre photographique tenue à bout de pique dans l’axe d’une caméra de surveillance ! Autant Winogrand, dans les années 60-70, photographiait sur un mode roboratif, compulsif et allègre une société américaine en train de s’affranchir des contraintes puritaines et des fractures raciales, autant nous sommes revenus, à travers les photographies de Levitas, à une société de surveillance et sous surveillance qui oblige à nouveau le photographe à feindre ou à devenir un délinquant potentiel (cf. la série In advance of a broken arm par exemple). Le propos est radical dans la forme et politique dans le fond, comme l’étaient les photographies de Winogrand il y a quarante ans, mais la société a manifestement changé, et pas en mieux !

Série Photographs in 3 acts, d'Ethan Levitas à la Grande Halle © Thierry Girard 2016

Série Photographs in 3 acts, d’Ethan Levitas à la Grande Halle © Thierry Girard 2016

Concernant le travail d’Eamonn Doyle, il ne faut pas se laisser simplement bluffer par l’installation. Il faut aussi prendre le temps de bien regarder les images et de voir ce qu’elles apportent au concept de street photography, en notant entre autres comment le propos esthétique change dans le passage du noir et blanc à la couleur. Portraits, formes, lumières, détails, cadrages et recadrages parfois ouverts, parfois serrés au millimètre, la panoplie visuelle est très riche. A cet égard, les livres produits sont remarquables, à tel point qu’au bout du cinquième jour ils étaient épuisés sur les stands des RIP.

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End, l'exposition d'Eamonn Doyle à l'espace Van Gogh © Thierry Girard 2016

End, l’exposition d’Eamonn Doyle à l’espace Van Gogh © Thierry Girard 2016

Couverture d'un des livres d'Eamonn Doyle © Thierry Girard 2016

Couverture d’un des livres d’Eamonn Doyle © Thierry Girard 2016


Un petit mot aussi pour évoquer les photos de Yan Morvan sur un sujet que je connais bien pour avoir également dans ma panoplie quelques champs de bataille. Dans les photographies exposées au Capitole, il y en a un bon nombre que j’aurais pu faire, et l’usage de la chambre grand format n’est sans doute pas étranger à cette proximité. Ma réticence ne vient pas de là, au contraire, mais de la somme qui finit par être assommante, tant dans l’exposition que dans le livre de six kilos que j’ouvre et que je referme tout aussitôt à chaque fois que je l’ai en main. Même si l’entreprise, au départ, est formidable dans son ambition et si un grand nombre d’images, prises une à une, sont irréprochables. J’avais contesté aussi les propos de Yan Morvan à la sortie du livre, qui évoquait dans sa recherche du bon point de vue celui du combattant (mais lequel ? Comme s’il fallait nécessairement prendre position ?), propos aggravés par certains cartels de l’exposition, rédigés de telle manière qu’ils sont loin d’une neutralité absolue (Marc Lenot, dans sa chronique d’Arles, en a recensé quelques-uns). Sur un tel sujet, on ne demande pas au photographe de séparer le bon grain des Justes de l’ivraie des Salauds, on doit simplement se demander comment des paysages souvent très ordinaires, où il reste peu de traces (même si l’absence de vestiges ne rend pas moins inquiétants certains lieux, telles ces îles du Pacifique où s’affrontèrent les Japonais et les Américains) peuvent avoir été le lieu de telles souffrances, de telles tragédies, de tels débordements ; et ce qu’il en reste, hors les morts mêlés, enfouis sous la terre.

Massacre de Srebrnica, 12-13 juillet 1995, Champs de bataille, Yan Morvan © Thierry Girard 2016

Massacre de Srebrenica, 12-13 juillet 1995, Champs de bataille, Yan Morvan © Thierry Girard 2016

Quand au travail d’Alexandre Guirkinger sur la ligne Maginot, il me semble, après réflexion, plus épais que ce que j’ai bien voulu admettre après une visite sans doute un peu hâtive de l’accrochage réalisé sous le commissariat de Jean-Yves Jouannais (c’est souvent le problème de la fin de parcours à travers les anciens ateliers Sncf : quand on arrive au Magasin électrique, on est déjà largement épuisé, et par la chaleur et par le trop-plein visuel). J’attends de recevoir le livre publié chez RVB Books (La Ligne) pour me faire une opinion plus définitive sur ce travail, sachant que, dans l’ouvrage, outre le long texte de Tristan Garcia, Guirkinger adopte une attitude beaucoup plus Becher school, en accumulant des ensembles cohérents de photographies noir et blanc qui ne figurent pas dans l’exposition, à l’exception des maisons-fortes. Les photographies couleur exposées à Arles m’ont semblé desservies par des tirages un peu plats (mais il est possible que AG soit davantage un photographe du noir et blanc que de la couleur, ce qui n’est pas un défaut, au contraire !). De toute façon, cela m’intéresse d’autant plus que je travaille également sur ces problématiques de la mémoire et de la trace (ou non-trace) de l’Histoire dans le paysage. J’y reviendrai sans doute dans les billets que je consacrerai prochainement à mon propre travail sur cette question (cf. ma dernière série : Salle des fêtes).
Question tirages, ceux de Morvan ne sont pas plats, c’est plutôt l’excès inverse : c’est too much ! Certes, YM a photographié à la chambre 20×25, netteté garantie, mais le travail de numérisation et l’accentuation pratiquée annihilent la beauté et la subtilité de l’argentique avec un résultat conforme à la tendance numérique actuelle : saturation des couleurs et netteté artificielle, à la limite de la pixelisation, comme dans la France de Depardon ! La faute des photograveurs ou celle des photographes qui se laissent manipuler, trouvant le résultat « flatteur » ?

Le jeune photographe russe Danila Tkachenko propose à la chapelle du Méjan, Restricted areas, un travail parfaitement abouti tant par la qualité des tirages numériques (malheureusement altérés par l’épouvantable lumière jaunasse de l’accrochage : on aurait aimé voir les mêmes tirages sous la lumière naturelle d’une verrière par exemple) que par la rigueur du propos esthétique : Tkachenko a parcouru le territoire de l’ex-empire soviétique en quête de vestiges, de monuments, de constructions improbables, liés à la période de la Guerre froide. Il n’est pas le premier à s’intéresser à ce type d’inventaire, on avait pu voir à Arles, il y a deux ans, certaines photographies de Nadav Kander, prises également dans des zones longtemps interdites (certaines le restent encore) ; mais là, le point de vue adopté qui fait surgir de façon fantomatique, dans la blancheur ouateuse du grand hiver russe, les rêves soviétiques évanouis de suprématie idéologique et militaire est particulièrement bien mené. Tkachenko a commencé cette série en 2013, alors tout juste âgé de 24 ans, l’avenir est devant lui.

Le plus gros avion à décollage vertical jamais construit. Deux exemplaires dont l'un s'est écrasé © Danila Tkachenko

Le plus gros avion à décollage vertical jamais construit. Deux exemplaires dont l’un s’est écrasé © Danila Tkachenko

Toujours au Méjan, mais à l’étage inférieur, Actes-Sud propose une belle confrontation entre deux grands noms de la photographie, William Klein et Eikoh Hosoe, autour de la figure de Kasuo Ōno, l’un des fondateurs du butō, cette danse née à la fin des années cinquante, à un moment de grande effervescence artistique, intellectuelle et politique (comme la violente contestation du renouvellement du traité de sécurité avec les Etats-Unis) dans le Japon de l’après-guerre. Les artistes autour du groupe Gutaï par exemple, des photographes réunis autour d’Eikoh Hosoe et de Shomei Tomatsu dans le groupe Vivo (auquel se joindra un tout jeune photographe nommé Daido Moriyama), des personnalités flamboyantes comme Terayama Shūji, participent de cette effervescence. Kazuo Ōno, célèbre danseur et chorégraphe, est le confondateur du butō, une danse de forme contemporaine qui cherche à se démarquer des danses traditionnelles comme le kabuki, trop enfermées dans un système codé. Eikoh Hosoe photographiera Kazuo Ōno jusqu’à la mort de celui-ci en 2010, entretenant une relation privilégiée avec ce personnage hors du commun.
William Klein, lui, est à Tokyo en 1960 et 61, et photographie dans la rue une performance de Kazuo Ōno et ses danseurs. Quatre de ses photographies ont été publiées dans le livre Tokyo***, publié par Delpire en 1964 (lire ici la présentation du livre par David Campany) et republié au Japon en 2014. L’expo restitue le film du travail. On voit bien dans la comparaison entre les deux approches photographiques combien le regard de Klein est d’abord un regard occidental, extérieur : il restitue la gestuelle extrême du butō en lui conférant, par l’utilisation du grand angulaire et la rudesse des contrastes, une apparence de violence qui correspond certes à l’époque mais surtout à sa propre esthétique, violence qui n’est pas forcément constitutive du butō, danse minimaliste et épurée. Par contre, Eikoh Hosoe semble être en quelque sorte le double de Kazuo Ōno qu’il va suivre pendant plusieurs décennies, restituant à cette danse contemporaine sa profondeur religieuse, chamanique, animiste : toutes les photographies de Kazuo Ōno prises dans la nature sont absolument splendides (et ne parlons pas des tirages, on aurait bien aimé en prendre un sous le bras…). Un photo-poche réunissant les deux approches doit paraître à la fin de l’année.

Kazuo Ohno par Eikoh Hosoe (1994)

Kazuo Ohno par Eikoh Hosoe (1994)

 

Kazuo Ohno par William Klein (1961)

Kazuo Ohno par William Klein (1961)

 

Il y a bien sûr de la féminité, beaucoup de féminité, dans le corps du danseur Kazuo Ōno ; comme il y a de l’ambiguïté sexuelle à tout va dans les images de la collection de Sébastien Lifshitz où les hommes se rêvent en femmes et les femmes en hommes. L’exposition Mauvais genre est intéressante à plus d’un titre : d’abord parce qu’elle révèle des images dont l’intérêt va parfois bien au-delà de l’aspect documentaire et historique, mais aussi parce qu’elle montre la diversité et la complexité des situations “genrées“, jusque par exemple ces collèges américains où des jeunes filles de bonne famille organisent des faux mariages entre elles… Pas ou très peu d’érotisme dans cette vaste collection qui s’étend de la fin du XIXe à la Seconde Guerre mondiale, mais plutôt la volonté des personnes photographiées d’affirmer leur double nature à travers des situations et des poses le plus souvent conventionnelles, comme pour mieux faire valoir leur désir d’une autre “normalité“.

Mais c’est quoi la normalité ? Sont-ce les portraits nus de Martha pris par son mari Henry pendant des années et découverts par Mariken Wessels, l’auteure du livre Taking off. Henry my neighbour (Art Paper éditions) qui a obtenu le prix du livre d’auteur 2016 ? Sur les tables de la Grande Halle où sont répartis dans le désordre tous les livres publiés cette année et envoyés aux Rencontres pour concourir dans les différents prix, j’avais remarqué cet ouvrage improbable où les deux-tiers des pages représentent plusieurs centaines de vignettes du même personnage, Martha, le femme d’Henry, poitrine dénudée, corps légèrement enveloppé et seins un peu lourds d’une femme mûre sans beauté particulière… Henry photographie sa femme, toujours un peu de la même manière, puis il découpe les images, les assemble pour en faire des collages un peu cubistes qui deviennent eux-mêmes le modèle de petites sculptures modestes… Comme Mariken Wessels l’écrit elle-même sur son site, ce livre est une histoire authentique de mariage raté, de frustration sexuelle, de voyeurisme et d’art amateur autour de la nudité…

Taking off, Henry my neighbour de Mariken Wessels © Thierry Girard 2016

Taking off, Henry my neighbour de Mariken Wessels © Thierry Girard 2016

Cet ouvrage, tout comme les deux autres livres primés pour le prix du livre historique et le nouveau prix du livre photo-texte, ne s’inscrit pas dans les catégories habituelles du livre de photographie : il est hors genre si je puis dire. C’est ce qui fait son intérêt, et c’est ce qui a vraisemblablement déterminé le choix du jury. Il ne faut plus s’attendre dans ce genre d’événement à voir récompenser des livres bien faits, bien imprimés, bien désignés, mais relativement classiques, y compris lorsque l’auteur est un maître incontesté comme pour l’intégrale Democratic Forest de William Eggleston publiée chez Steidl. Cela ne va pas pour autant dissuader les éditeurs d’envoyer leurs ouvrages, tant le public est nombreux à feuilleter et re-feuilleter les multiples livres (j’y suis pour ma part passé à trois reprises, en picorant de-ci de-là, sans avoir pu tout voir évidemment).
On picore aussi au Cosmos Arles Books qui a déménagé cette année dans la cour et les classes de l’ancien collège Mistral pour le bien des éditeurs et des amateurs de livres. On y respire mieux. On y récupère quelques exemplaires du dernier numéro de la revue ELSE, éditée par le musée de l’Elysée à Lausanne, où un portfolio de mon travail sur le Japon est publié sur huit pages. Mais il y a tellement de livres qu’on se retrouve comme devant une vitrine de pâtisserie où les petits gâteaux sont tous plus appétissants les uns que les autres : on ne sait plus lequel choisir, et surtout on compte les sous de son porte-monnaie pour savoir jusqu’où on peut dépenser. Mes camarades éditeurs présents à Cosmos ou à Summertime (qui regroupait à la bourse du travail six éditeurs, dont mon éditeur habituel, Loco, qui vient de publier Salle des fêtes) l’ont bien senti : il leur a semblé que les gens achetaient beaucoup avec les yeux… Il serait intéressant de savoir quelles ont été les ventes des livres liés aux différentes expositions et de les comparer aux années précédentes, pour voir quelle est la tendance.

C’est d’ailleurs tout le paradoxe de l’édition actuelle : la production de livres est en hausse, beaucoup d’ouvrages sont passionnants et inventifs, mais l’intérêt du public ne fait pas forcément une clientèle…

La lecture du colophon de Salle des fêtes à la bourse du travail (Summertime) © Thierry Girard 2016

Signature de Salle des fêtes (éditions Loco) à la bourse du travail (Summertime) © Thierry Girard 2016

Vite, vite ! Je n’ai pas fait la fine bouche devant l’exposition Western camarguais : cela m’a permis d’apprendre que le film de western était né avant la guerre de 14 en Camargue et non pas dans les Rocheuses ou l’Arizona, de découvrir quelques belles photographies anonymes de plateau réalisées entre les deux guerres (le tournage de Mireille), et de rire souvent en visionnant les westerns anciens jusqu’aux plus récents. Ah ! Johnny en chemisette bleu ciel impeccable sur son cheval blanc !

Exposition Western camarguais à l'église des Frères précheurs © Thierry Girard 2016

Exposition Western camarguais à l’église des Frères prêcheurs (affiche collection du Mucem) © Thierry Girard 2016

J’ai été déçu par l’exposition Swinging Bamako qui n’apporte rien par rapport à ce que l’on connaît déjà de l’œuvre de Malick Sidibé et de ses acolytes —même si l’histoire des Maravillas du Mali est touchante—, et j’ai raté Tear my bra sur le Nollywood nigérian.

Le "studio photo de la rue" de Fatoumata Diabaté, à l'entrée de l'exposition Swinging Bamako © Thierry Girard

Le « studio photo de la rue » de Fatoumata Diabaté, à l’entrée de l’exposition Swinging Bamako © Thierry Girard 2016

 

Je n’oublie pas le travail fort et émouvant de Laia Abril sur la difficulté, encore aujourd’hui dans nombre de pays (y compris proches, comme l’Irlande), d’être une femme qui avorte, au péril souvent de sa vie. Laia Abril a amplement mérité le prix qui lui a été décerné de meilleure exposition réalisée par une femme photographe.

 

Tas de cintres dans l'exposition de Laia Abril, Histoire de la mysoginie, chapitre 1 : de l'avortement © Thierry Girard 2016

Tas de cintres dans l’exposition de Laia Abril, Histoire de la mysoginie, chapitre 1 : de l’avortement © Thierry Girard 2016

Comment terminer cette recension finalement plus longue que je ne l’imaginais ? Ne pas oublier de dire que, pour le prix Découverte, j’ai voté pour la photographe ougandaise Sarah Waiswa, qui a gagné le prix avec un très beau travail sur la difficulté d’être une femme albinos dans un quartier populaire d’Afrique du Sud. A cette réserve près, que l’approche du sujet, formellement parfaite, relevait moins de la photographie documentaire stricto sensu que d’une photographie “transgenre“ qui peut tout autant s’apparenter à la photographie de mode ou corporate (c’est d’ailleurs une tendance très marquée dans la jeune génération actuelle, sans doute apprise dans les écoles de photographie).

Autre questionnement identitaire avec la photographe sud-africaine Zanele Muholi qui ouvre l’exposition Systematically open ? dans le nouvel atelier de Mécanique générale tout juste rénové par la Fondation Luma (conditions muséales garanties et climatisation ad hoc). Zanele Muholi évoque à travers une série d’autoportraits les conditions de la représentation de la femme noire dans la photographie et présente deux films sur la difficulté d’être lesbienne lorsqu’on vit dans un township. Au fond de l’atelier, dans ce qui semble être une présentation des collections de la Fondation, distincte de l’exposition Systematically open ? (mais bizarrement, le parcours est un peu confus), on trouve des œuvres de Thomas Hirschhorn, Boris Mikhaïlov et Jean-Luc Moulène (Les objets de grève dont je dois avoir le catalogue original quelque part dans mes archives) réunies sous l’intitulé, Fight capitalism : Reappropriate ! N’est-ce pas merveilleux de voir dans ce lieu marqué par plusieurs décennies de sueur ouvrière, reconverti aujourd’hui en temple de la réussite capitalistique à travers la sublimation de l’Art, une incitation à combattre le capitalisme ? Tout cela n’est que mots bien entendu, les artistes dits engagés ont depuis longtemps été mangés tout cru par le grand ogre du marché de l’Art, et c’est ainsi : The Times, they are A-changin chantait Bob Dylan. Le soir de clôture au théâtre antique, c’est Maja Hoffmann qui est venue officier auprès de Sam Stourdzé pour la remise des prix, et non plus, comme autrefois, Agnès de Gouvion Saint-Cyr, longtemps inamovible portefaix de la photographie officielle d’Etat, qui aimait tant faire et défaire rois et reines… L’Etat n’a plus d’argent ou plus assez pour imposer ses choix et ses prébendes, la nouvelle génération d’artistes devra désormais produire en sachant que des mécènes, héritiers éclairés d’un capitalisme abhorré, peuvent se montrer parfois plus audacieux et plus généreux que les anciens commis de la République, au risque cependant d’une sélection encore plus impitoyable… The Times, they are A-changin.

Bona, Charlottesville, autoportrait de Zanele Muholi, exposition Systematically open ? à la Fondation Luma © Thierry Girard 2016

Bona, Charlottesville, autoportrait de Zanele Muholi, exposition Systematically open ? à la Fondation Luma © Thierry Girard 2016

Œuvres de Thomas Hirschhorn et Boris Mikhaïlov à la Fondation Luma © Thierry Girard 2016

Œuvres de Thomas Hirschhorn et Boris Mikhaïlov à la Fondation Luma © Thierry Girard 2016

Ce mécénat généreux permet notamment de financer une œuvre puissante comme celle de William Kentridge que tout un chacun peut voir gratuitement dans le bâtiment de la Fondation dédié à la formation. More sweetly play the dance (2015) mêle justement tous les genres : dessin, photographie, musique, cinéma. Sur huit grands écrans collés les uns aux autres, William Kentridge a filmé en ombres chinoises (y compris cette figure emblématique de la femme-soldat dans l’opéra révolutionnaire L’Orient rouge) une procession joyeuse et funèbre à la fois où apparaissent les traumas de l’Afrique du Sud et de l’apartheid à travers différentes figures. Travail éblouissant, magnifique —avec une bande-son restituant la musique presque carnavalesque d’une fanfare sud-africaine— que je suis allé voir à deux reprises et qui s’avère être l’un des grands moments de ces Rencontres.

More sweetly play the dance (2015), installation de William Kentridge à la Fondation Luma © Thierry Girard 2016

More sweetly play the dance (2015), installation de William Kentridge à la Fondation Luma © Thierry Girard 2016

Et comment ne pas terminer sur un autre grand moment, du également à nos “amis“ suisses (décidément), à savoir le musée carton d’Augustin Rebetez. Rebetez est un jeune artiste suisse, fantasque et multi-genres, auquel trois musées de Lausanne qui vont se regrouper sur le même site (dont celui de l’Elysée dédié à la photographie) ont confié une mission iconoclaste, à savoir se moquer de ce qui fait leur identité et leur fonds de commerce, soit l’art contemporain et la photographie ! Je suis sûr que certains esprits chagrins n’ont pas aimé le mauvais goût, la parodie et la roborative ironie critique de ce bidonville muséal, mais terminer le parcours des ateliers par cette saine remise à zéro des compteurs du sérieux de l’art m’a semblé particulièrement jouissif. Parmi les perles, la fausse découverte d’un artiste génial mais inconnu au fond de la montagne suisse avec en prime le discours plein de sérieux et de componction d’un faux conservateur de musée qui assiste au bord du chemin, entre vaches et village, au ratage de la performance prévue. Mais le must est la vidéo intitulée Dynamite dynamo qui est une parodie, un remake déjanté de The way things go, la célèbre vidéo du duo suisse Fischli & Weiss, elle-même construite sur le mode de ces fameux concours de domino qui tombent les uns à la suite des autres pendant des minutes et des minutes.

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Le musée carton d'Augustin Rebetez © Thierry Girard 2016

Le musée carton d’Augustin Rebetez © Thierry Girard 2016


Je suis venu pour la première fois à Arles il y a quarante ans exactement. C’était en 1976, j’étais tout jeune photographe, je n’avais encore quasiment rien fait, si ce n’est un premier street trip dans les rues de l’East End à Londres —et par un étrange hasard, ce tout premier travail va être publié prochainement par Craig Atkinson (Café Royal Books) sous la forme de trois petits volumes dont le premier doit paraître en août. J’étais venu faire un stage et j’avais le choix entre Marc Riboud, Mary Ellen Mark et Guy Le Querrec : comme la plupart des jeunots présents (je pense notamment à Patrick Zachmann), nous avions choisi ce dernier…

A l’époque, et ce sera pendant très longtemps le cas, il n’était pas imaginable de voir exposé à Arles autre chose que de la photographie pure, si ce n’est des films sur la photographie ou les photographes projetés lors des soirées au théâtre antique. Déjà avec François Hebel (on se rappelle la fameuse et controversée exposition From here on en 2011, les propositions d’Erik Kessels, ou la très belle installation de Nan Goldin déjà évoquée), mais encore plus sous la nouvelle direction de Sam Stourdzé, les Rencontres s’ouvrent manifestement de plus en plus à l’Art contemporain, que ce soit par les dispositifs scénographiques adoptés (Eamonn Doyle, Yann Gross) que par la présence de plus en plus affirmée d’installations en tous genres comprenant de la vidéo, de la sculpture, du dessin etc. (la ludique installation vidéo de Christian Marclay, les non moins intéressantes expositions Nothing but blue skies ou Il y a de l’autre), ou la présence d’artistes qui au fond sont relativement peu photographes (au sens strict), voire pas du tout, mais entretiennent un rapport à l’image suffisamment riche et complexe pour que nos pratiques photographiques “classiques“ soient durablement et utilement questionnées (Laia Abril, Alinka Echeverria, lauréate de la résidence BMW au musée Niepce, les artistes présents dans les deux expositions collectives précitées ou dans celles de la fondation Luma etc.). Ils sont nombreux, parmi les “anciens“, à regretter ce tournant en l’attribuant à la pression du marché de l’art, de la fondation Luma ou de je ne sais quoi. Pour la jeune génération, cette évolution est à la fois inéluctable et naturelle, et je penche plutôt en ce sens. On ne peut plus élever autour de la photographie “pure“ des barrières de protection et d’exclusion censées préserver son intégrité. Les pratiques et les arts se mélangent plus que jamais, les genres deviennent indéfinis, et le bonheur d’une année comme celle-ci à Arles, c’est de pouvoir goûter à la fois des plaisirs profondément et classiquement photographiques (l’exposition McCullin, la très fine sélection et la qualité des tirages des photographies de Winogrand), et des propositions artistiques transgenres, que l’on peut apprécier ou non, mais qui ne peuvent pas laisser indifférent, la plus emblématique étant peut-être la dernière proposition de Daisuke Yokota (dans le cadre du Prix Découverte) qui présente lui-même son installation comme une «métaphore de la mort de la photographie». Nous n’en sommes pas encore là, heureusement, mais puissent la photographie et ses avatars multiples continuer à cohabiter ainsi et à se nourrir mutuellement, c’est tout ce que nous demandons !

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Installation et interview de Daisuke Yokota dans le cadre du prix Découverte à la grande Halle © Thierry Girard 2016

Installation et interview de Daisuke Yokota dans le cadre du prix Découverte à la Grande Halle © Thierry Girard 2016


* Salle des fêtes, éditions Loco, en librairie en septembre 2016.

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** Shanghai, The Last Station, un montage vidéo de 5’ sur les limites de Shanghai.

Projection de The last Station © Les Rencontres de la photographie, Arles / Claire Debost

Projection de Shanghai • The Last Station © Les Rencontres de la photographie, Arles / Claire Debost

© Les Rencontres de la photographie, Arles / Julio Perestrelo

© Les Rencontres de la photographie, Arles / Julio Perestrelo

*** A la fin des années 70, on pouvait trouver Tokyo soldé. Je me souviens en avoir acheté deux exemplaires pour 50 F chez un brocanteur de vieux papiers aux puces de Saint-Ouen. J’avais trouvé aussi Rome du même William Klein, Moscou de Cartier-Bresson, Les Américains de Frank, version Delpire, à l’état neuf, et quelques autres pour des sommes dérisoires…

 

Plan américain, œuvre d'Arno Gisinger dans l'exposition Nothing but blue skies, retour sur l'image médiatique du 11 septembre © Thierry Girard 2016

Plan américain, œuvre d’Arno Gisinger dans l’exposition Nothing but blue skies, retour sur l’image médiatique du 11 septembre © Thierry Girard 2016

High subjecter, œuvre de Thomas Hirschhorn dans l'exposition Nothing but blue skies, retour sur l'image médiatique du 11 septembre © Thierry Girard 2016

High subjecter, œuvre de Thomas Hirschhorn dans l’exposition Nothing but blue skies, retour sur l’image médiatique du 11 septembre © Thierry Girard 2016

Devant Toiletpaper, une proposition de Maurizio cattelan etPierpaolo Ferrari, devant l'atelier des Forges © Thierry Girard 2016

Devant Toiletpaper, une proposition de Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari, devant l’atelier des Forges © Thierry Girard 2016

© Thierry Girard pour le texte et les photographies sauf mention contraire.


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