Au bout des lignes, le long des voies (Shanghai, Tokyo, Kyushu).

Si l’on reprend ce concept de la traversée du paysage, qui est un des fils conducteurs de mon œuvre photographique, on voit bien comment, au fil des ans, il a requis différentes approches méthodologiques, tant pour le mode de l’avancée que pour les types de parcours. Marches photographiques, explorations lentes de territoires, road-trips, errances urbaines, itinéraires contraints, itinéraires ouverts, la liste est longue et diverse. Dans ce nouveau billet, je présente trois projets très peu montrés jusqu’à présent (e premier peut être éventuellement complété et le second est encore inachevé) qui s’inscrivent de fait dans la continuité des travaux antérieurs —et notamment, pour les deux projets réalisés au Japon, dans la continuité de La Route du Tôkaidô. Ce qui les relie, si je puis dire (et les distingue des autres), c’est le fait d’utiliser un réseau ferroviaire ou métropolitain comme protocole d’exploration des paysages urbains ou vernaculaires.

 

Shanghai • The Last Station

J’ai déjà évoqué dans un billet précédent de mon blog la première partie de ce travail sur les limites de Shanghai. La présentation l’été dernier, lors de la Nuit de l’Année des Rencontres d’Arles, d’une vidéo de 5’ consacrée à ce projet m’a obligé à finaliser un chantier que j’avais un peu laissé en plan après l’avoir “achevé“ en 2012 —depuis, de nouvelles “dernières“ stations ont prolongé certaines lignes et une actualisation du travail pourrait être pertinente.

Je ne vais pas revenir sur l’argumentaire de ce projet que l’on peut retrouver dans le premier billet Shanghai • The Last Station. Je rappelle juste qu’il s’agissait d’explorer, à partir de la dernière station de chaque ligne de métro, les limites très incertaines et très mouvantes de cette ville en expansion continue. La méthode de travail était la suivante : accompagné de mon assistant chinois (qui devait assurer notamment la traduction avec les gens rencontrés), je prenais chaque jour le métro vers une destination différente et je descendais à la dernière station pour voir à quoi ressemblait le paysage du bout de la ligne. Mon protocole de travail comprenait également une contrainte de temps, à savoir limiter à une seule journée la durée de mon errance autour de chaque station. Quand on travaille avec une chambre grand format et que le nombre de prises de vue quotidiennes est somme toute limité, cela oblige à une certaine détermination et concentration pour rentrer le soir avec le sentiment d’avoir à peu près réussi à ramener un ensemble cohérent. Il y a eu des jours fastes et des jours moins fastes ; des jours où le récit de la dernière station s’est construit dans un périmètre proche de celle-ci, et d’autres jours (notamment lors de la seconde session de travail en 2012), où il a fallu beaucoup marcher avec la chambre sur l’épaule dans la chaleur accablante de juillet.

Je me contente de montrer ci-dessous quelques images inédites de la série réalisée en 2012. On peut retrouver une large sélection de l’ensemble sur mon site web, dans une présentation originale à partir de la carte du métro de Shanghai (il faut cliquer sur les sceaux chinois).

Meilan Lake Station Metro Line 7 (North) July 5 th, 2012 © Thierry Girard

Meilan Lake Station, Metro Line 7 (North), July 5 th, 2012 © Thierry Girard

Meilan Lake Station, Metro Line 7 (North), July 5 th, 2012 © Thierry Girard

Meilan Lake Station, Metro Line 7 (North), July 5 th, 2012 © Thierry Girard

Yang CongLin et Yang Li

Yang CongLin, 43 ans, travaille depuis huit ans à Shanghai sur les chantiers de construction. Il y a deux ans, il a fait venir du Henan sa femme et sa fille, âgée de 15 ans. Mon interprète n’ose pas demander à la jeune fille si le bébé est le sien : « Pour éviter qu’elle ne perde la face » me dit-il. Ils vivent dans un petit bidonville, entre une usine de conteneurs, des immeubles en chantier et de grands champs cultivés. C’est un bidonville familial, un village reconstitué, tous viennent de la même région du Henan.

Meilan Lake Station, Metro Line 7 (North), July 5 th, 2012 © Thierry Girard

Meilan Lake Station, Metro Line 7 (North), July 5 th, 2012 © Thierry Girard

Xujing Zhong Road Station, Metro Line 2 (West), July 6 th, 2012 © Thierry Girard

Xujing Zhong Road Station, Metro Line 2 (West), July 6 th, 2012 © Thierry Girard

Xujing Zhong Road Station, Metro Line 2 (West), July 6 th, 2012 © Thierry Girard

Xujing Zhong Road Station, Metro Line 2 (West), July 6 th, 2012 © Thierry Girard

Liu Wei et Jia DongXia

Lui est âgé de 32 ans. Il est arrivé de l’Anhui il y a cinq ans. Il est rémouleur, son atelier de fortune est installé au bas d’immeubles habités par des employés ou des petits fonctionnaires. Elle est âgée de 27 ans, elle est venue du Henan il y a deux ans. Ils se sont rencontrés à Shanghai et ont deux jumeaux. Elle travaille à domicile pour pouvoir élever ses enfants en même temps.

Jiangyang Bei Road Station, Metro Line 3 (North), July 9 th, 2012 © Thierry Girard

Jiangyang Bei Road Station, Metro Line 3 (North), July 9 th, 2012 © Thierry Girard

Jiangyang Bei Road Station, Metro Line 3 (North), July 9 th, 2012 © Thierry Girard

Jiangyang Bei Road Station, Metro Line 3 (North), July 9 th, 2012 © Thierry Girard

Jiangyang Bei Road Station, Metro Line 3 (North), July 9 th, 2012 © Thierry Girard

Jiangyang Bei Road Station, Metro Line 3 (North), July 9 th, 2012 © Thierry Girard

Shi ShaoJuan

Shi ShaoJuan, 31 ans (à gauche sur la photo) vit depuis dix ans à Shanghai. Elle s’occupe d’un club de mahjong qui est situé juste au-dessous d’un bordel. Elle m’assure que les deux business n’ont rien à voir ensemble : « Ici, c’est juste un club pour les gens du quartier qui viennent se divertir après le travail ». Il n’empêche que c’est le même propriétaire qui possède l’immeuble (cf. photographie ci-dessous) où s’est installé le bordel de quartier…

Jiangyang Bei Road Station, Metro Line 3 (North), July 9 th, 2012 © Thierry Girard

Jiangyang Bei Road Station, Metro Line 3 (North), July 9 th, 2012 © Thierry Girard

Jiading Bei Road Station, Metro Line 11 bis (North), July 10 th, 2012 © Thierry Girard

Jiading Bei Road Station, Metro Line 11 bis (North), July 10 th, 2012 © Thierry Girard

Jiading Bei Road Station, Metro Line 11 bis (North), July 10 th, 2012 © Thierry Girard

Jiading Bei Road Station, Metro Line 11 bis (North), July 10 th, 2012 © Thierry Girard

Zhang Sen et Chen Miao

Ils ont 22 et 19 ans. L’un est originaire du Shandong, l’autre de la ville de Hangzhou (Zhejiang). Ils sont arrivés il y a moins de trois mois à Shanghai et ont trouvé du travail comme danseurs dans un club chic de cette banlieue. Ils se reposent dans le hall du club, entre deux numéros.

Hang Zhong Road Station, Metro Line 10 (West), July 11 th, 2012 © Thierry Girard

Hang Zhong Road Station, Metro Line 10 (West), July 11 th, 2012 © Thierry Girard

Madame Chen

43 ans, originaire également du Jiangxi, elle vit à Shanghai depuis dix ans. Elle est mère maquerelle dans un salon de massage situé près de l’aéroport domestique de Hongqiao (photo ci-dessous). Mais c’est surtout un bordel d’habitués, un peu âgés. Son fils et la petite amie de celui-ci, tous les deux étudiants, l’aident dans sa gestion.

Hang Zhong Road Station, Metro Line 10 (West), July 11 th, 2012 © Thierry Girard

Hang Zhong Road Station, Metro Line 10 (West), July 11 th, 2012 © Thierry Girard


Tokyo • The Yamanote Line

En décembre 2012, de retour d’un séjour dans le nord du Japon où j’avais travaillé sur les traces du tsunami de 2011 autour de la ville de Kamaishi ( cf. Kamaishi • Journal du Tohoku —part 4), j’ai décidé de profiter de la poignée de jours que je devais passer à Tokyo pour entreprendre un travail sur la ville. Les photographies que j’avais pu faire lors de mes précédents séjours ne m’avaient pas satisfait. Je n’avais pas trouvé le bon fil d’une dérive urbaine tokyoïte. Cependant, l’année précédente, j’avais lu le délicieux petit livre de Jacques Roubaud, Tokyo infra-ordinaire, où l’écrivain, profitant d’un assez long séjour à Tokyo, décide d’errer à travers la ville selon ses principes mathématiques, poétiques et situationnistes, et se met à composer ce qu’il appelle « des poèmes de métro ».

Je le cite :

23 Ma décision : bien avant de partir, à Paris, regardant ma carte, j’avais pris conscience d’une sorte d’œil formé par la Yamanote Line et englobant le centre même de Tokyo central. Assez abstrait, bien sûr, mais ce n’est pas plus mal

24 La pupille de cet œil est formée par le palais impérial : Chiyoda-ku
25 Le plan : Aller dans toutes les stations par la Yamanote Line ; une station par jour ; chaque station constituant une station de mon haibun futur

Ma décision : composer un poème visuel des différentes strates urbaines de Tokyo le long de la Yamanote.

Mon plan : Aller de station en station pour photographier la ville depuis les quais.

Cependant, le maigre temps qui m’est imparti ne m’autorise pas la déambulation lente et il m’est donc impossible de mettre en œuvre mon souhait initial de sortir de chaque station pour photographier ses alentours, ses usagers et le petit peuple qui s’agrège autour des gares. Ou alors ce sera dans un second temps du projet. Dans un premier temps, mon haibun photographique sera seulement constitué à partir de prises de vue réalisées depuis les quais de chaque station, auxquelles s’ajoutent de courtes séquences vidéos du trajet.

Il faut préciser que cette Yamanote Line est une ligne de métro (presque) circulaire (Roubaud évoque à juste titre la forme d’un œil) qui fait un grand tour du cœur de Tokyo et qui a l’avantage pour le photographe d’être non souterraine. Hormis trois ou quatre stations importantes qui sont en partie recouvertes (il faut alors aller au bout des quais pour trouver la lumière extérieure), toutes les autres stations sont ouvertes sur la ville et la donnent à voir dans ses multiples composantes. On traverse tour à tour des quartiers d’affaire, de loisirs, de commerce, et la ligne fait régulièrement office de frontière, de seuil entre deux types de quartier. Selon que l’on photographie depuis tel ou tel côté du quai, ce n’est pas la même ville qui apparaît. Ce qui se révèle au fil des stations, c’est évidemment la forte densité urbaine, mais surtout la singularité et l’éclectisme de l’architecture vernaculaire de Tokyo, singularité augmentée par la forte présence visuelle de publicités et de panneaux en tous genres.

Gotanda 五反田 © Thierry Girard 2012

Gotanda 五反田 © Thierry Girard

Uguisudani 鶯谷 © Thierry Girard 2012

Uguisudani 鶯谷 © Thierry Girard

Otsuka 大塚 © Thierry Girard

Otsuka 大塚 © Thierry Girard

 

Je photographie à la chambre, depuis les quais, ce qui au Japon ne pose AUCUN problème, tant de la part des employés que des usagers du métro ! Les rares fois où un agent vient me voir (et ils sont nombreux sur les quais et dans les trains), c’est pour me recommander d’être prudent ou de reculer légèrement mon trépied du bord du quai… Quelques curieux viennent voir la jolie chambre en bois et sont ravis d’apprendre qu’il s’agit d’un matériel japonais, mais comme toujours au Japon, la plupart des gens font comme s’ils ne me voyaient pas. L’un des avantages essentiels de photographier depuis les quais, c’est que l’on dispose d’un point de vue légèrement surélevé et distant par rapport à la ville, alors qu’il est souvent difficile à Tokyo de prendre du recul lorsqu’on photographie depuis la chaussée.

Ebisu 恵比寿 © Thierry Girard 2015

Ebisu 恵比寿 © Thierry Girard

Okachimachi 御徒町 © Thierry Girard

Okachimachi 御徒町 © Thierry Girard

De retour de Kyushu (cf. série suivante), je remets ça en mai 2015, mais là aussi je ne dispose que d’un temps très bref qui ne me permet pas d’achever, comme je l’espérais, la première partie de ce projet. En fait, la Yamanote fait 35 km de long et dessert 29 gares. En l’état actuel du projet, je considère que j’ai des photographies satisfaisantes pour 19 d’entre elles, avec parfois, pour certaines stations, plusieurs variantes.

Kanda 神田 © Thierry Girard 2012

Kanda 神田 © Thierry Girard

Kanda 神田 © Thierry Girard 2012

Kanda 神田 © Thierry Girard

Shimbashi 新橋 © Thierry Girard

Shimbashi 新橋 © Thierry Girard

Shimbashi 新橋 © Thierry Girard

Shimbashi 新橋 © Thierry Girard

Shimbashi 新橋 © Thierry Girard

Shimbashi 新橋 © Thierry Girard


De fait, en articulant ainsi ce projet, je me réfère à nouveau, comme je l’ai fait pour La Route du Tôkaidô, à une tradition de la représentation du paysage au Japon depuis les estampes d’Hokusai et de Hiroshige, sous forme de séries, qu’il s’agisse par exemple des Trente-six vues du mont Fuji, peintes par l’un et l’autre, ou des Cent vues d’Edo du seul Hiroshige. Cette série pourrait s’intituler Vingt-neuf vues de Tokyo depuis la Yamanote…

J’attends avec impatience de pouvoir revenir au Japon afin de compléter et terminer cette série, voire la développer, comme j’en avais l’intention initialement, en sortant des gares.

Mejiro 目白 © Thierry Girard

Mejiro 目白 © Thierry Girard

Yurakucho 有楽町 © Thierry Girard

Yurakucho 有楽町 © Thierry Girard

 

Kyushu • The Tenjin Omuta Line

En 2014, Francine Méoule, alors directrice de l’institut français de Fukuoka, m’invite à réaliser pour l’année suivante un travail dans l’île de Kyushu, la grande île au sud du Japon. Fort de l’expérience des deux projets précédents, je lui propose de travailler sur une traversée de Kyushu en suivant une ligne de train. Après quelques recherches, je jette mon dévolu sur la Tenjin Omuta Line qui appartient à la société privée Nishitetsu. Cette ligne de train rejoint Fukuoka (la plus grande ville de Kyushu) au petit port industriel d’Omuta. Elle mesure 75 km de long, dessert 49 gares (en comptant les gares de départ et d’arrivée) et traverse cet œkoumène japonais qu’Augustin Berque décrit parfaitement dans Le Sauvage et l’artifice : un paysage vernaculaire, sans beauté particulière, constitué de banlieues, de petites villes et de villages, séparés par l’espace agricole et notamment les rizières.

La distance moyenne entre deux gares est inférieure à 2 km et on peut donc assimiler cette ligne de train à une sorte de RER ou de grand métro qui traverserait la campagne. De fait, les wagons des trains locaux, ceux qui s’arrêtent à toutes les stations, sont des wagons de métro avec des banquettes simples qui se font face, accolées le long des parois du train, et un grand espace vide au milieu pour les voyageurs debout ; seuls les “express “, qui ne s’arrêtent qu’aux principales stations, ressemblent à de vrais trains.

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

 

La question du train ou du métro au Japon est essentielle : c’est le moyen de déplacement le plus prisé et le plus utilisé. En ville, et particulièrement à Tokyo, le nombre d’usagers quotidiens utilisant le très dense système métropolitain dépasse toute comparaison. J’ai certes connu des embouteillages puissants à Tokyo, mais compte tenu du nombre d’habitants, la circulation est relativement fluide dans le centre, pour une excellente raison, à savoir qu’il est quasiment impossible de se garer (comme à New York ou dans les grandes villes américaines). Et puis Tokyo est une ville très étendue avec, pour les commuters, des distances souvent très importantes entre le lieu d’habitation et le lieu de travail.

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

En dehors des villes, les routes sont compliquées, souvent étroites, la vitesse est très limitée (et respectée), et tout déplacement nécessite un temps auquel nous ne sommes pas habitués en Europe. Donc le train au sens large fait vraiment parti du quotidien japonais. Il y a par exemple toute la journée des shinkansen qui partent de Tokyo pour Osaka tous les quarts d’heure, voire toutes les dix minutes lors des rush hours. Imaginons la même chose entre Paris et Lyon… Et par extension les gares sont des lieux de vie intenses, particulièrement les grandes gares qui s’inscrivent physiquement dans un espace d’échoppes et de grands magasins, comme celle de Tenjin à Fukuoka par exemple. Imaginons là aussi que la gare Saint-Lazare pénètre dans les Galeries Lafayette et Le Printemps réunis…

Nishitetsu Fukuoka (Tenjin station) • 西鉄福岡 (天神) © Thierry Girard 2015

Nishitetsu Fukuoka (Tenjin station) • 西鉄福岡 (天神) © Thierry Girard 2015

Dans son roman, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, Haruki Murakami raconte l’histoire de Tazaki qui est non seulement architecte de gare, mais qui est surtout amoureux des gares et de la vie dans les gares :

Tsukuru Tazaki aimait contempler la gare de Shinjuku, et en particulier les trains du réseau national, Japan Railways.
Il achetait un ticket d’accès à un distributeur automatique et montait en général sur les quais desservant les lignes 9 et 10. C’était là que partaient et arrivaient les express de la ligne Chûô. Des trains longue distance à destination de Matsumoto et de Kôfu. Par rapport aux autres voies qui drainaient essentiellement des travailleurs, il y avait là un peu moins de voyageurs et de trains. Assis à son banc, il pouvait observer à son aise la gare dans tous ses aspects. Il se rendait à la gare comme d’autres vont au concert ou au cinéma, danser dans un club, assister à un match ou faire du shopping. Il lui arrivait fréquemment d’y passer son temps libre quand il ne savait pas quoi faire. Quand il était anxieux ou qu’il avait à réfléchir, c’était là que ses pas le portaient tout naturellement. Il s’asseyait sur le banc d’un quai, buvait un café acheté à un kiosque et, tout en consultant un petit indicateur des horaires (toujours présent dans son sac), il restait là, immobile. Parfois plusieurs heures d’affilée.

Je reprends Jacques Roubaud :

7 1 image-souvenir : Dans la gare de Shinjuku, six heures du soir, un million de personnes vont et viennent ou viennent et vont ; one petite fille seule, cinq, six ans max, dans la gare de Shinjuku, ou, à six heures du soir, un million de personnes vont et viennent ou viennent et vont, la petite fille au cartable sur le dos presque aussi gros qu’elle téléphone, à sa maman ? à une copine ? Tranquille, cool quoi, et seule

Mais revenons à la Tenjin Omuta Line. La ligne connait des rush hours, tôt le matin et en fin d’après-midi, surtout sur la partie com­prise entre Kurume et Fukuoka, soit environ la moitié du trajet. Travailleurs, salarymen (and women), écoliers et collégiens (tous en uniformes) constituent alors l’essentiel de la marée humaine. Durant les heures creuses, certains trains, notamment les locaux, sont presque vides. C’est le moment des personnes âgées, des promeneurs ou des jeunes femmes avec leurs enfants en bas âge. Il y a peu de touristes, à l’exception de ceux qui vont visiter le temple Daizenji.

Daizenji • 大善寺 © Thierry Girard 2015

Daizenji • 大善寺 © Thierry Girard 2015

Cette ligne de train traverse plusieurs types de paysage : tout d’abord le Grand Fukuoka sur environ huit kilomètres, puis un paysage de banlieue moins dense jusqu’à Futsukaichi et Murasaki, avec parfois des villes relativement importantes. Au-delà, une rupture s’opère peu à peu et laisse alors apparaître un paysage plus rural. Certaines gares qui ne sont desservies que par le train local, telle Ajisaka, ne comportent même pas de personnel de quai, et, en sortant, les voyageurs remettent leur ticket directement au conducteur du train. On retrouve à Kurume un nouveau pôle urbain important ; puis, jusqu’à Omuta, des petites villes, dont l’urbanisation n’est pas très dense, alternent avec des villages dont on peut se demander s’ils possèdent un centre ou une rue principale, tant la gare semble parfois posée au milieu de nulle part. Omuta, au bout de la ligne, n’est plus le centre actif qu’il fût autrefois, lorsque, autour de l’exploitation du charbon, tout un tissu industriel s’était créé. La dernière mine a fermé en 1997, mais dès les années 80, le déclin industriel était amorcé. C’est cette richesse qui avait généré dès 1891 la construction d’une première ligne de train entre Omuta et Fukuoka.

Ōhashi• 大橋 © Thierry Girard 2015

Ōhashi• 大橋 © Thierry Girard 2015

Ijiri• 井尻 © Thierry Girard 2015

Ijiri• 井尻 © Thierry Girard 2015

Chikushi• 筑紫 © Thierry Girard 2015

Chikushi• 筑紫 © Thierry Girard 2015

Mitsusawa • 三沢 © Thierry Girard 2015

Mitsusawa • 三沢 © Thierry Girard 2015

Ōho • 大保 © Thierry Girard 2015

Ōho • 大保 © Thierry Girard 2015

Ajisaka • 味坂 © Thierry Girard

Ajisaka • 味坂 © Thierry Girard

Miyanojin • 宮の陣 © Thierry Girard 2015

Miyanojin • 宮の陣 © Thierry Girard 2015

 

La population d’Omuta est tombée de 208 000 habitants en 1959 à quelques 125 000 au­jourd’hui. Grands magasins fermés ou vieillots, boutiques closes, rues désertes ; la gare termi­nus, entourée d’échoppes modestes, est à l’image de la ville, comme abandonnée.

Ōmuta • 大牟田 © Thierry Girard 2015

Ōmuta • 大牟田 © Thierry Girard 2015

Ōmuta • 大牟田 © Thierry Girard 2015

Ōmuta • 大牟田 © Thierry Girard 2015

Le projet artistique

Comme pour le travail sur La Route du Tokaido, ce projet s’intéresse particulièrement aux paysages vernaculaires du Japon, dans lesquels apparaissent de manière récurrente des artefacts et des éléments symboliques qui renvoient à la culture traditionnelle japonaise (Torii shinto, tombes, arbres et jardins, carpes flottantes pour fêter les garçons etc.). C’est aussi un inventaire de l’étrangeté de l’œkoumène japonais avec une diversité sans pareille de propositions archi­tecturales et de situations paysagères. C’est le Japon loin des clichés habituels de l’extrême modernité ou de la plus raffinée des traditions. Pour tout dire, c’est un peu le bazar, et dès que l’on s’éloigne des centres urbains, on découvre un Japon ni pauvre, ni riche, tout simplement modeste, mais particulièrement attachant.

Shiotsuka • 塩塚 © Thierry Girard 2015

Shiotsuka • 塩塚 © Thierry Girard 2015

Wataze • 中島 © Thierry Girard 2015

Wataze • 中島 © Thierry Girard 2015

Si les paysages de Tokyo, photographiés depuis la Yamanote Line, sont tous pris depuis l’intérieur de chaque gare, j’ai pris la liberté pour ce nouveau projet, lorsque cela était nécessaire, de sortir des gares de la Tenjin Omuta Line afin de trouver alentour des points de vue plus intéressants sur un plan documentaire ou plus riches sur le plan esthétique. Ces vues extérieures restent cependant dans une réelle proximité de la gare concernée, au point même que j’ai essayé d’y inscrire, autant qu’il m’a été possible de le faire, des éléments rappelant la présence proche du paysage ferroviaire.

Shiotsuka • 塩塚 © Thierry Girard 2015

Shiotsuka • 塩塚 © Thierry Girard 2015

Kurume • 久留米 © Thierry Girard 2015

Kurume • 久留米 © Thierry Girard 2015

Shimoōri • 下大利 © Thierry Girard

Shimoōri • 下大利 © Thierry Girard

Inuzuka • 犬塚 © Thierry Girard

Inuzuka • 犬塚 © Thierry Girard

 

Sur une distance relativement courte, c’est donc une alternance de paysages urbains, périphé­riques et ruraux qui se succèdent, tous pris avec une chambre argentique grand format.

Les voyageurs que j’ai photographiés avec un Iphone sont à l’image de ce paysage : des gens pour la plupart modestes, dont j’ai essayé de saisir la diversité. Des personnes âgées, nom­breuses, qui rappellent combien la société japonaise est une société vieillissante, mais aussi des plus jeunes. Je n’ai pas voulu trop insister sur les clichés de collégiens et de collégiennes en uniforme, j’ai préféré privilégier quelques personnages singuliers ou quelques attitudes. J’accorde beaucoup d’importance à la simplicité de ces snapshots, à cette “vérité“ des gens, je considère que cela rajoute du sens et de l’empathie au projet global.

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015


J’ai fait le choix de privilégier les portraits dans les trains locaux où le face à face était plus évi­dent et où il était plus facile de distinguer une personne sans la noyer dans la foule. D’où aussi le choix de photographier les gens plutôt en milieu de journée que pendant les rush hours.

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015

On the Tenjin Omuta Line © Thierry Girard 2015


Cette combinaison de photographies classiques réalisées à la chambre et de photographies instantanées faites avec un smartphone est une proposition nouvelle dans mon travail. Il m’arrive régulièrement de faire des images modestes à côté des prises de vue principales (en Chine, en Inde etc.), mais c’est la première fois que je les intègre délibérément dans un projet. Sur le plan éditorial, ce mélange ne pose pas de problème particulier ; par contre, dans le cadre d’une exposition il faut trouver une proposition intelligente qui respecte les “qualités“ propres à chaque type d’images. 

Hatchōmuta • 八丁牟田 © Thierry Girard 2015

Hatchōmuta • 八丁牟田 © Thierry Girard 2015

 

© Thierry Girard pour les textes et les photographies sauf mention contraire.

          Bibliographie

Augustin Berque, Le Sauvage et l’artifice, les Japonais devant la nature, Gallimard, 1997.

Jacques Roubaud, Tokyo infra-ordinaire, Inventaire-invention, 2003.

Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, Belfond, 2014.

Thierry Girard, La Route du Tôkaidô, Marval, 1999.

          Réalisation

Shanghai • The Last station a été réalisé avec une aide de l’Institut Confucius de Bretagne et de l’artothèque de Vitré, ainsi qu’avec le soutien logistique de la galerie Beaugeste à Shanghai.

The Tenjin Omuta Line a été réalisé dans le cadre d’une convention Institut français/Ville de Bordeaux avec le soutien logistique de l’institut français de Fukuoka. Remerciements également à la galerie Arrêt sur l’image à Bordeaux.

 

 

 

 

 

 

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