Carnets du Nord #2 Histoires singulières

Suite du billet précédent consacré à mon travail sur le Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais :

Carnets du Nord # 1

L’exposition “Carnets du Nord“ est exposée au centre historique minier de Lewarde (59) du 1er février au 26 août 2018.

13 mai 2017

Je ne pense pas que l’hebdomadaire L’Avenir de l’Artois ait de réelles sympathies pour le Front national, mais quelques jours après le second tour des présidentielles qui a vu Marine Le Pen faire des scores sidérants dans le Bassin minier, il faut bien se dire qu’une bonne partie du lectorat de l’hebdomadaire doit se confondre avec l’électorat de MLP. Alors… sous le titre de Une, «Et maintenant, les Législatives ! », on voit Marine Le Pen triomphante, les bras en croix comme le Christ du Corcovado au-dessus de la baie de Rio, prête à étreindre le Bassin minier. Les chiffres, hélas, sont sans appel et peuvent lui donner de réels espoirs de conquête de ce qui fut pendant des décennies les chasses gardées du Parti communiste et du Parti socialiste. Dans le Pas-de-Calais, 71,5 % au second tour des présidentielles à Grenay, 69,4% à Pont-à-Vendin, 66,5 % à Billy-Montigny, là où je viens d’acheter mon journal ! Les veines sombres du terril de Méricourt ont aujourd’hui des reflets brun-caca d’oie. Et cette dernière remarque ne cherche pas à grossir le trait, car je lis dans La Voix du Nord de ce jour un article sur « Le quotidien difficile des journalistes de la Voix du Nord Hénin-Beaumont ». Je cite : « Au lendemain d’une campagne parfois tendue entre le FN et les médias, nous avons jugé utile de vous rendre compte de l’ambiance dans laquelle travaillent les journalistes de La Voix du Nord à Hénin-Beaumont. Entre invectives, intimidation et refus de transmettre des informations au journal et, de fait, aux Héninois ». Suit un long article circonstancié, puis un édito de Jean-Michel Bretonnier, rédacteur-en-chef de la VDN, qui, après avoir évoqué la rupture historique de ce territoire et ce vote populiste qu’elle a généré, rappelle que « notre métier consiste à publier des informations ou des commentaires qui parfois déplaisent, et il n’est pas rare que des élus nous le reprochent ; mais ce que subissent nos journalistes à Hénin-Beaumont est sans équivalent (…) Le refus systématique de répondre à nos questions et l’avalanche de droits de réponse veulent nous priver d’informations et nous dissuader de publier celles auxquelles nous accédons néanmoins. Les SMS agressifs, les propos insultants, les attaques personnelles, ont pour objectif de tenter d’humilier nos journalistes devant la population et de les intimider ». On comprend pourquoi la Russie de Poutine (et son approche très restrictive de la liberté de la presse) fascine autant les tristes hérauts du FN.

Guesnain (59), 13 mai 2017 © Thierry Girard

La vie continue cependant. Au fil des pages de l’Avenir de l’Artois, on apprend que « L’espoir commence à Lens » pour Abdul Zahir, 22 ans —dont on voit sur une demi-page le beau portrait souriant—, demandeur d’asile pakistanais, accueilli en urgence à Lens suite à l’incendie du camp de Grande-Synthe, et qui souhaite s’établir en France. Autre portrait, celui de Mohamed Bentefrit associé à Brahim Ait-Moussa, membres de l’Union des citoyens musulmans du Pas-de-Calais, une association qui travaille au quotidien pour promouvoir la paix sociale, le dialogue inter-religieux, mais aussi l’aide aux SDF ou aux migrants. Et puis les faits divers habituels, quatre lycéens qui se font tabasser en pleine rue, comme ça, pour rien, par deux types descendus prestement d’une voiture. Et puis la vie tout court, Marion Mac Cleave, dite Dita von Frite, une pulpeuse, pétillante et tatouée, chargée de mission rythmes scolaires à l’inspection académique, qui souhaite devenir Miss Pin-up Hauts-de-France…

La vie continue aussi du côté d’Auby où l’on pratique encore le jeu de billons, ce jeu qui consiste à lancer de lourde quilles (les billons) contre un pieu dressé sur une aire sableuse, le vainqueur étant celui dont la quille touche ou se rapproche au plus près du dit pieu. Le jeu ne s’improvise pas. Il y a toute une gestuelle qui nécessite quelque expérience. Ce jeu qui semble a priori aussi innocent qu’un vulgaire jeu de lancer n’est pas cependant sans une certaine connotation sexuelle (encore que les fléchettes ou le jeu de javelots…) Ne serait-ce que, avant le lancer proprement dit, la manière de tenir le billon devant soi, fiché sur le bas-ventre tel un braquemart dressé. Et le vocabulaire spécifique du jeu de billons abonde de métaphores sexuelles à travers quelques néologismes mâtinés de ch’ti : on prend ou claque la bute, on bourre, on incrinque, on joue gros bois ou fine pointe, on fait une pirlousine ou une revienne, on rengave, on muche son jeu, on pique un cul, on joue de la main, on fait tout-touche ou une croisette… Chérie, tu viens faire une pirlousine, que ch’te muche, que ch’t’incrinque et te rengave un peu ?

Emeline L., joueuse de billons, Auby (59), 13 mai 2017 © Thierry Girard

Le meilleur joueur est un jeune homme qui, comme les joueurs de javelots rencontrés le mois dernier, dispose d’une élégance à la fois naturelle et travaillée : son lancer est sec tout en donnant au billon une trajectoire à nulle autre pareille qui se distingue notamment par la manière dont il atterrit sur le pieu et rebondit ou s’enfiche dans le sable. Tout cela pratiqué avec le plus grand sérieux. Je note un écart amusant entre le côté débonnaire de ceux qui, à l’écart de l’aire de jeux, discutent entre eux en buvant des bières, et puis ce masque de grande concentration que prend soudain celui ou celle dont c’est le tour de jouer. Lorsque j’écris « celle «, c’est bien au singulier. Même si c’est l’occasion, un samedi après-midi, de se réunir en famille (et certaines femmes sont habillées comme pour une sortie), ce sont bien les hommes qui jouent, à l’exception d’une jeune femme que je photographie bien évidemment. Je fais plusieurs portraits de joueurs, mais je ne garde que ceux des deux plus jeunes protagonistes, celui d’Emeline, la jeune femme en question, et celui de Jean-François, aussi fluet que sa consœur est forte. Je discute aussi longuement avec la grand-mère de Jean-François, une femme de mineur qui ne comprend ni n’accepte ce qui se passe aujourd’hui dans sa Région et l’image qu’elle donne. Son mari est décédé il y a onze ans après avoir passé trente-quatre ans au fond de la mine. Elle me raconte comment autrefois les relations entre les communautés étaient plus chaleureuses et solidaires. Un jour, dans la cité où elle vivait, un mineur maghrébin lui a demandé de pouvoir serrer dans ses bras l’enfant qu’elle tenait, tant les siens lui manquaient… Elle aimait aussi ses « copines » maghrébines qui venaient l’embrasser, papoter avec elle et partager des gâteaux. Plus tard, elle a déménagé dans une « cité polonaise » et elle a beaucoup regretté ses copines maghrébines.

Jean-Francois N., joueur de billons, Auby (59), 13 mai 2017 © Thierry Girard

 

14 mai 2017

Le carnaval de Douchy-les-Mines ne ressemble en rien au carnaval de Dunkerque que j’ai photographié pour la première fois en 1978 et où je suis retourné en février dernier après 33 ans d’absence. Dunkerque, c’est historiquement un carnaval de marins et de pêcheurs, plus précisément de terre-neuvas, ces hommes qui, à la sortie de l’hiver, partaient pour de longs mois pêcher la morue le long des côtes de Terre-Neuve et du Labrador dans le froid et les tempêtes. Certains n’en revenaient pas de ce voyage, et ce carnaval est à l’image de l’ultime bordée des marins avant de lever l’ancre. Les armateurs donnaient aux pêcheurs la moitié de leur paye avant le départ et les femmes avisées s’empressaient de la récupérer avant qu’elle ne soit bue. Les femmes des pêcheurs qui ne revenaient pas du bout du monde ne touchaient rien au retour, et elles avaient intérêt à faire carême tous les mois qui précédaient ce retour… Je ne vais pas m’avancer plus avant dans l’historique et la description du carnaval de Dunkerque, juste rappeler que c’est un carnaval joyeux et sauvage à la fois, un carnaval d’habitués qui, en-dehors de la bande, se retrouvent dans des “chapelles“, des lieux où l’on rentre en étant préalablement invités et en montrant patte blanche (Bon ! Avec un peu de négociation et quelques blagues on peut se glisser telle ou telle chapelle un peu fermée)(et àqui se prolonge de janvier à mars avec un moment particulièrement fort et populaire pendant le weekend qui précède le Mardi-Gras lorsque sort la bande principale de Dunkerque. On y trouve toutes les classes sociales (la bande de la Basse-ville est plus populaire, celle de la Citadelle plus bourgeoise) et les femmes sont également très présentes, jusque dans le costume des hommes, puisque l’inversion est une des principales caractéristiques du déguisement dunkerquois. On n’est pas loin parfois d’une sorte de gay-pride carnavalesque…

Carnaval de Dunkerque (59), février 1978 et février 1982 © Thierry Girard

 

Mais revenons au bassin minier et au carnaval de Pipi Malo à Douchy-les-Mines. Là, nous sommes dans une autre tradition, celui du défilé de sociétés venant du Nord, de Belgique et de Hollande principalement (parfois d’Allemagne) qui ne relèvent pas au sens strict d’un code purement carnavalesque : harmonies, majorettes, groupes de danse, chars thématiques, ces sociétés vont d’une fête et d’un carnaval à l’autre dans toutes les villes du plat pays. Et les habitants des villes concernées sont juste là en spectateurs, applaudissant parfois quand leurs mains ne sont pas occupées par une bière et un cornet de frites, et s’encanaillant à la vue de quelques danseuses dénudées, tandis que les enfants s’arrosent de confettis et réclament à tout va des ballons et des beignets.
C’est jour de fête, et sortent sur leur pas de porte, le long des trottoirs ou se pressent dans les estaminets toutes sortes de gens, toute la diversité sociale de la ville. Mais ce qui me frappe aujourd’hui à Douchy-les-Mines, ce sont toutes ces familles pauvres, le plus souvent invisibles le reste du temps, qui sont rassemblées le long des rues le temps du défilé. Des gens auxquels on ne peut pas donner d’âge tant ils sont usés ; des hommes et des femmes encore jeunes, mais dont les corps, soit trop gros, soit trop décharnés, trahissent cruellement la dureté de la vie. Et des enfants, en veux-tu en voilà, dont on se demande comment ils peuvent être si beaux parfois avec des parents aussi las de tout, jusque dans leur incapacité à supporter le moindre enfantillage, engueulades et gifles trop souvent servies à volonté pendant que le dernier-né roupille dans la poussette. Je m’arrête parfois, interloqué par ce genre de scène, mais je me sens incapable alors de photographier, non pas par crainte, mais pour éviter une sorte de voyeurisme malheureux. Un peu plus loin, de l’autre côté de la rue principale, ce sont de vieux bikers, hommes et femmes, qui me hèlent pour que je les photographie. Tatoués comme il se doit, cheveux longs et gris, lunettes noires look Ray-Ban, visages empourprés et ventres rondelets, doigt d’honneur facile, ils en font trop et ça ne m’amuse pas de les photographier. Je me sens pris au dépourvu, je ne sais pas qui je peux vraiment photographier si je veux éviter quelques mauvais clichés. Et puis, il y a des jours où on se sent plus en confiance pour aborder les gens. Aujourd’hui, c’est un jour sans…

Carnaval de Pipi Malo, Douchy-les-Mines (59), 14 mai 2017 © Thierry Girard

 

15 mai 2017


Loos-en-Gohelle (62), mai 1980 (noir et blanc), 15 mai 2017 © Thierry Girard

Je rencontre, au pied des terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle, Frédéric Kowalski, fils et petit-fils de mineurs, chargé d’études patrimoine à la chaine des terrils, une association dont l’action est de reconnaître, identifier, protéger et valoriser cette partie essentielle du patrimoine minier que constituent les terrils. Je commence par lui montrer les photographies anciennes que j’ai faites durant les années 80. A mon grand étonnement, alors que lui-même était encore tout jeune, sa double connaissance, à la fois historique et intime du territoire, lui permet de reconnaître et de nommer précisément tous les lieux que je lui propose. Nous évoquons aussi le classement Unesco qui a globalement figé la situation patrimoniale des terrils, même s’il n’y a toujours pas de classification en tant que telle du côté du ministère de la Culture. Une chose est sûre, c’est que les terrils ratiboisés de manière expéditive pour en récupérer les matériaux, c’est terminé. Il reste encore quelques exploitations sous contrôle de certains terrils, mais cela tire à sa fin. L’époque semble déjà lointaine où la majorité des hommes politiques du territoire, tous partis confondus, étaient prêts à faire table rase de leur paysage historique dans le vain espoir de voir émerger une image lisse, débarrassée des oripeaux et des vestiges des temps anciens qui rappelaient trop le drame vécu lors de la grande casse industrielle des années 80. Et puis, il y a eu aussi des intérêts économiques. L’exploitation de nombre de terrils, à défaut de générer beaucoup d’emplois, a rapporté de l’argent, beaucoup d’argent à quelques-uns.
Or le charme particulier de ce paysage tient aujourd’hui à la présence de ces petites montagnes de débris de charbon, dont certaines sont aujourd’hui entièrement boisées, d’autres encore à fleur de roche, certaines interdites de grimpette pour cause de danger, d’autres transformées en espaces de loisirs, toutes se dessinant au fil du Bassin minier, tels des chapelets d’îles ou des théories d’amers. Ces terrils sont aussi des tombeaux, comme les pyramides antiques ou les tumulus des empereurs de Chine ; et à défaut de receler les corps des mineurs ensevelis au fond des galeries, ils renferment leur mémoire. Ce qui n’est au départ qu’une pyramide de déchets devient avec le temps le vestige emblématique, le monument mémoriel d’une histoire qui s’efface partout ailleurs dans le paysage. Ce qui me frappe aussi (surtout lorsqu’on compare les deux premières images de cette série, prises à peu près au même endroit à 37 ans de distance), c’est ce passage d’un paysage totalement minéral et dédié au travail et à l’industrie, à un paysage qui s’est “enverdi“, “envoituré“ et “enmarchandé“.

 

Vermelles (62), 15 mai 2017 © Thierry Girard

Vermelles (62), 15 mai 2017 © Thierry Girard

Le terril de Vermelles depuis Mazingarbe (62), 15 mai 2017 © Thierry Girard

Vermelles (62), 15 mai 2017 © Thierry Girard

Vermelles (62), 15 mai 2017 © Thierry Girard

Loos-en-Gohelle (62), 15 mai 2017 © Thierry Girard

 

16 mai 2017

Portraits : celui de Giovanni M., petit fils de mineur, qui habite avec sa mère, à Libercourt, dans une cité rénovée de type Camus. En passant, je vois ce jeune homme, vêtu d’un treillis militaire, en train de nettoyer ce qui me semble être des grenades. Je m’approche, intrigué, lui demande ce qu’il fait et il me répond sans hésiter qu’il a une collection d’objets de la guerre 14-18. Sa passion, c’est d’aller fouiller des champs de bataille pour y exhumer des « souvenirs », comme il dit, des obus, des balles, des grenades qu’il nettoie, dérouille et désamorce si nécessaire… C’est une activité interdite, mais il y a paraît-il tout un monde de « fouilleurs » avec son économie parallèle d’échange et de revente, chacun ayant son mode d’action et ses zones (la Somme, Verdun etc.). Il lui est même arrivé avec un ami de récupérer le squelette d’un soldat de la Grande Guerre et d’avoir déposé les os en catimini près de l’ossuaire de Douaumont… La terre de ces champs de bataille recèle encore tellement de corps et d’objets qu’il ne faut pas fouiller trop longtemps avant de trouver qui un ossement, qui un petit objet. Trouver de belles pièces, c’est plus compliqué. Il m’invite à rentrer chez lui pour m’en montrer quelques-unes.
Son autre passion, c’est la gendarmerie ! Il a déjà la moustache gendarmesque et il est en train de s’affuter pour perdre les kilos en trop qui le handicapent pour l’épreuve sportive du concours. En fait, comme il a arrêté ses études un peu trop tôt, il s’est fait engager dans la réserve opérationnelle (un peu comme un pompier volontaire comparé à une pompier professionnel) en espérant que cela lui permettra de rentrer par la petite porte, à défaut de pouvoir concourir par la grande.

Giovanni M. , Libercourt (59), 16 mai 2017 © Thierry Girard

La famille D. vient de s’installer à Oignies, au pied de l’ancien terril de la fosse 9bis, dans une cité toute neuve de type HQE. Ils viennent de la banlieue de Lille où le père est artisan et continue de travailler, faisant l’aller-retour tous les jours. Les enfants sont ravis, ils ont l’impression de vivre à la fois à la ville et à la campagne. La famille D. fait partie de ces nouveaux habitants qui s’installent de plus en plus loin de la métropole pour trouver des conditions de vie et de logement (une maison moderne pour un loyer raisonnable) qu’ils ne peuvent s’offrir en restant sur Lille. Ce sont des gens qui ont un revenu, du travail (même si les salaires restent modestes) et qui se substituent dans les cités anciennes bien rénovées, comme à Pecquencourt, ou dans les cités modernes comme celle d’Oignies, à des populations vieillies ou précarisées qui, elles, reculent encore un peu plus loin. On ne peut pas parler de gentrification, mais d’une sorte de renouvellement, d’autant plus marqué qu’il concerne des gens n’ayant désormais aucun lien mémoriel ou familial avec l’histoire minière.

La famille D. à Oignies (59) devant le terril de la fosse 9 bis, 16 mai 2017 © Thierry Girard

 

17 mai 2017

Autre rencontre, à Grenay cette fois-ci, dans le Pas-de-Calais. C’est à Grenay que le Front national a fait son plus gros score. Et pourtant, lorsqu’on circule à travers la ville on ne voit guère de misère, les cités sont plutôt bien entretenues, avec des rénovations progressives ; il y a de la verdure, des équipements sportifs et culturels, on se dit que les élus (de gauche en l’occurrence, avec un maire communiste) ont fait leur boulot, mais ça, c’est la façade… Le mal-être, il est sans doute ailleurs. Dans une cité qui longe le terril plat de Grenay, je repère un homme, torse nu, en train de repeindre en noir la grille de la porte de son jardin, son petit pot de peinture dans une main et son pinceau de l’autre. Il est plutôt costaud, avec un ventre de bon vivant, je l’imagine à la retraite, mais j’apprendrai plus tard qu’il travaille encore. Je veux l’interroger sur la vie de la cité et il me répond d’emblée qu’il est plutôt heureux ici, même si la vie n’est plus tout à fait comme avant, lorsqu’il n’y avait que des mineurs qui habitaient là. Les nouveaux habitants, surtout ceux qui ont acheté les maisons des mines après leur rénovation et sont devenus propriétaires,« ils vivent comme les gens de la ville, sans se préoccuper de leurs voisins, sauf lorsque les vols de coulons les dérangent. Alors, là, ils vont se plaindre à la mairie ». Erik B. est le fils de l’un des 42 mineurs tués lors de la dernière catastrophe minière, celle de la fosse Saint-Amé à Liévin, le 27 décembre 1974, deux jours après Noël. Son père avait été transporté à l’hôpital avant d’y décéder, mais les médecins n’avaient pas voulu que sa famille puisse le voir, tant il était méconnaissable. Au moment où je le photographie, je n’ai pas encore lu le roman de Sorj Chalandon, Le Jour d’avant, consacré justement à cette tragique histoire, et qui vient de paraître. Dans ce récit de la catastrophe, je note ce passage à propos du frère (fictif) du narrateur, hospitalisé comme le père d’Erik B. : « Son grand corps était plâtré. Je ne voyais rien de sa chair, à part ce visage ravagé. Ses paupières gonflées pendaient sous ses yeux clos, son nez était brisé, ses lèvres fissurées. Des pansements de gaze recouvraient ses joues orange, barbouillées de désinfectant. Sa tête était bandée. Son front, jusqu’aux sourcils. Il avait un tube dans la bouche, un tuyau dans le bras. Son nez, son menton, son cou, ce que je voyais de lui était balafré, criblé d’esquilles noires. Le charbon s’était infiltré dans les chairs, il était incrusté sous la peau comme des éclats de grenade »[1].
La suite de la vie d’Erik B. semble s’inscrire dans la continuité de cette tragédie : une adolescence interrompue par le décès du père, l’obligation de travailler sans jamais imaginer pouvoir reprendre un jour la lampe du mineur. Je lui demande : « Alors, qu’est-ce que vous avez fait ? ». Il me répond : « J’ai tout fait ! Actuellement, je conduis des camions de déchets des hôpitaux, mais j’ai été aussi “exhumeur“ (sic) de cadavres ! Pendant plusieurs années. On allait partout en France, je travaillais dans une société spécialisée. N’allez pas croire que ce sont les fossoyeurs ou les employés municipaux qui font le sale boulot… C’était très bien payé, mais très dur  ». Et je vois là son regard qui se perd un peu comme si les images ressurgissaient dans sa mémoire… Comme si aussi, depuis la disparition de son père, il n’en finissait pas de côtoyer la mort.

Erik B. dans le jardin de son ami Jacques G., retraité, fils et petit-fils de mineurs polonais, Grenay (62), 17 mai 2017 © Thierry Girard

 

19 mai 2017

Je continue mes portraits-paysages, comme celui d’Erik B., à savoir que je ne cherche pas à isoler et identifier en quelque sorte la personne, mais plutôt à l’insérer dans son espace de vie. Plus on se rapproche de la personne photographiée, plus le corps se fait présent, plus le portrait s’inscrit dans une relation “critique ». Souvent cette proximité est nécessaire et ne m’embarrasse nullement, au contraire (cf. mes portraits en Chine par exemple) ; mais parfois aussi, je me sens en retrait par rapport à cette possibilité d’un affrontement intime, privilégiant à ce moment-là le contexte, l’environnement, le paysage plutôt que la personne. C’est globalement le cas dans ce travail sur le Bassin minier, mais il se peut que les choses évoluent. Le portrait précédent de Giovanni en est l’exemple.

En tout cas, dans ma besace du jour, deux portraits-paysages : celui de Boujama I., un ancien mineur marocain qui fait partie de ces Chibanis, ces hommes du Sud aujourd’hui âgés, enrôlés fort tard dans les mines (et souvent dans des conditions déplorables), qui ont du d’abord se battre pour faire venir leurs familles puis pour faire reconnaître leurs droits, notamment à la retraite. Avec sa retraite justement, il pourrait vivre comme un caïd en retournant dans son village, mais il reste en France parce que ses enfants sont nés et ont grandi ici, même si l’un des trois, qui a un bon métier, vit en Suisse, alors que les deux autres sont restés dans la région. C’est une situation que beaucoup d’anciens mineurs marocains connaissent (mais aussi tous les immigrés, d’où qu’ils viennent) : rentrer au bled, c’est se couper de ses enfants et petits-enfants dont la vie se construit en France, parce qu’ils sont Français. Alors, Boujama passe le plus clair de son temps dans son petit jardin ouvrier, entre le terril et la cité, où il retrouve ses vieux camarades, d’autres Chibanis.

Boujama I. dans son jardin ouvrier au pied du terril de Grenay (62), 19 mai 2017 © Thierry Girard


L’autre portrait, à Liévin, est celui de Jacques R. qui a trois générations de mineurs derrière lui. Son père est mort de silicose à l’âge de 41 ans en laissant 13 enfants orphelins. Le père était très absent de la maison (sauf pour faire des enfants), il travaillait beaucoup entre la mine et le corps des pompiers dont il était capitaine. Il rentrait à la maison pour se laver et changer d’habits (« Jamais al’fosse ! »), et repartait aussitôt aux pompiers ou à l’estaminet dont il revenait le plus souvent ivre. Mais toujours réveillé à l’heure pour reprendre le travail. En écrivant ceci, je repense à nouveau au livre de Chalandon décrivant des mineurs frais comme des gardons à l’heure du lever, avant l’aube, après une soirée arrosée. Son père est mort en 1954 (le jeune Jacques avait alors 4 ans) et il fait partie, dixit Jacques R., de cette génération sacrifiée à laquelle Thorez avait demandé de se retrousser les manches pour reconstruire le pays.

Jacques R. dans son jardin à Liévin (62), avec en arrière-plan les terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle, 19 mai 2017 © Thierry Girard

 

Mais ce 19 mai, c’est aussi une date cruciale pour le RC Lens qui, pour le dernier match de la saison, joue son va-tout pour la remontée en première division. En fait, c’est plutôt compliqué. Lens est quatrième et six clubs se tiennent par la culotte. Il faudrait non seulement qu’il gagne, mais que ses adversaires directs perdent. Or, si Lens va accomplir son devoir face à Niort, Troyes, puis Amiens dans les toutes dernières minutes, noieront tous les espoirs en remportant leurs matchs respectifs… Mais la foule qui se rassemble en fin d’après-midi sur l’esplanade devant le stade Bollaert ne le sait pas encore, et même sans croire au miracle, tous sont persuadés que ça va passer ! Le stade va être comble, l’ambiance est joyeuse et familiale même si les groupes de supporters qui vont remplir le kop, tous vêtus de sang et or, avec de nombreux drapeaux, parfois impressionnants, avancent de manière parfois un peu plus rude en entonnant déjà quelques chants, tel l’hymne du RC Lens (« Les Corons…», la célèbre chanson de Pierre Bachelet) qui résonnera comme à chaque fois pendant le match dans l’enceinte du stade. Et quand ce chant-là monte de toutes les tribunes, c’est impressionnant et c’est beau. J’apprendrai plus tard que certaines personnes que je photographie, tel le porte-drapeau Georges Devaux (cf Carnets du Nord # 1), sont en train de répéter un spectacle sur le RC Lens, monté par le metteur en scène Mohammed El Khatib. Stadium, c’est son titre, sera montré à partir de septembre à Paris, au théâtre de la Colline, et dans d’autres villes de province, parfois bien éloignées des atmosphères lensoises. En attendant ce bain d’exotisme lensois coulant sur Tours, Angers ou ailleurs, « les meilleurs supporters de France », comme ils se nomment eux-mêmes, se préparent au match en absorbant force bières et force frites, en agitant les drapeaux, en roulant tambours et en lançant quelques fumigènes.


Devant le stade Bollaert, Lens (62), 19 mai 2017 © Thierry Girard


Durant presque tout le match, Lens est qualifié pour monter en Ligue 1. Mais après leur victoire, les joueurs restent sur la pelouse, inquiets comme le public, dans l’attente du résultat du dernier match, celui que livre Amiens contre Reims. Et par un miracle macronien, Amiens l’emporte à la 95ème minute ! Lens est quatrième, silence de mort dans le stade. Comme je suis un peu idiot, je demande : « Qu’est-ce qu’il se passe ? ». On me répond : « On a perdu !». Pas de sifflets, pas de cris, pas de débordements, juste le silence et la tristesse. Le meilleur public de France quitte le stade sonné, mais confiant : « Ce sera l’année prochaine, me dit-on ».

 

20 mai 2017

À Lallaing dans le Nord, c’est le départ de la seconde étape d’une course cycliste intitulée À travers les Hauts de France (sic), qui regroupe quelques équipes de différents pays, semi-professionnelles ou professionnelles de second rang, une manière de tester les p’tits jeunes, ceux qui peuvent monter après dans la hiérarchie en étant repérés par de plus grosses équipes. Bien entendu l’harmonie municipale de Lallaing est de sortie, ainsi que le géant Scalfort (du nom d’un général de Napoléon, natif de Lallaing). Il n’y a pas trop de monde, l’ambiance est bon enfant, j’entends l’harmonie au loin, elle est au cimetière pour une commémoration aux morts de 14-18 en présence d’une délégation canadienne. Je m’y rend derechef pour constater de visu la spécificité de cette harmonie, à savoir que tous les hommes sont en habits de mineurs, alors que les femmes sont en cafûts, blouse et fichu bleus rappelant celles qui trièrent à la main pendant des décennies les gaillettes de charbon à la sortie de la mine.

Gérard Turbelin, chef de l’Harmonie municipale de Lallaing (59), 20 mai 2017 © Thierry Girard

L’harmonie se disperse pour laisser la place au speaker de la course qui présente les équipes. Gérard Turbelin, le chef de l’harmonie, en profite pour m’inviter à visiter leur local de répétition, où l’on retrouve le tambour principal, Aldo Cirenei, un personnage disert et chaleureux, dont l’histoire (et celle des siens) vaut également un roman. Aldo a 70 ans, il a travaillé à la mine jusqu’à la fin, mais à l’âge de 40 ans, il a failli être emporté par un cancer. Sauvé miraculeusement par la médecine, il a repris le travail au jour, et trente ans après, le petit bonhomme a bon pied, bon œil et l’esprit vif. Il me raconte, autre parcours de vie, que son grand-père et son père, originaires d’un petit village de l’Emilie-Romagne, étaient des militants antifascistes, et qu’ils étaient venus se réfugier dans le Nord avant-guerre. Puis son père est parti en Espagne dans les Brigades internationales avant de rentrer en France et de participer à la Résistance dans le Vercors ! Après la guerre, il retourne dans le Nord pour travailler à la mine, mais meurt rapidement d’une maladie consécutive au travail. Ce militant communiste a transmis la foi au jeune Aldo qui y est resté fidèle jusqu’à aujourd’hui, et qui entend bien résister encore aux menaces brunes, même s’il explique, de manière très objective, les raisons qui ont jeté une grande partie de la population dans les bras du Front national : la grande casse des années 80, l’incertitude sur l’avenir, l’incurie des politiques menées dans un premier temps, une première génération de chômeurs, puis une seconde, un pessimisme général qui s’est enkysté dans les esprits…

Je profite du beau temps pour filer vers le terril de Rieulay, le plus vaste d’Europe, désormais transformé en base de loisirs. En ce samedi, outre les habituels promeneurs et joggeurs, les amoureux qui se tiennent par la main en regardant le paysage alentour depuis le point le plus haut ou les gamins à vélo qui s’amusent à passer là où la pente est la plus raide, on trouve au pied du terril 144 toute une cohorte de gens avec leurs chiens, réunis pour un concours d’agility. C’est apparemment (et je le découvre) une activité très prisée, puisqu’il existe plus de 400 clubs canins de ce type à travers toute la France. L’agility est un sport dans lequel les chiens, encouragés et guidés par leur maitre, doivent effectuer un parcours semé d’obstacles dans un temps le plus court possible et avec le moins de pénalités (comme un concours de saut d’obstacles à cheval). Certains chiens sont de toute beauté et la plupart d’entre eux possèdent des pedigrees. Un peu plus loin, d’autres propriétaires de chiens participent au dressage de leur animal préféré, selon une méthode qui privilégie la sociabilité, la patience, la douceur et la confiance réciproque entre l’homme et l’animal. Pour un peu, je me réconcilierais presque avec les propriétaires de molosses. Et nous sommes loin des courses de lévriers et surtout des concours de chiens ratiers qui existaient autrefois dans la région, et qu’il m’est arrivé, pour ces derniers, de photographier (nous étions au début des années 80).

Concours d’agility au pied du terril de Rieulay (59), 20 mai 2017 © Thierry Girard


Du côté du lac, familles et amis assistent au bord de la plage à l’arrivée les nageurs d’un concours de natation longue distance. Adolescents et adultes de tous âges, encouragés pour leur dernier tour, tandis que les premiers arrivés sont accueillis à grand drap de bain ouvert. Un peu plus loin, des jeunes jouent dans l’eau encore bien fraîche tandis que des familles se prélassent au soleil. C’est parfois dans ce genre de situation qui nous paraît aujourd’hui anodine, “normale“, que l’on mesure le décalage entre la société d’hier et celle qui se met en place de nos jours. Le sport, les activités collectives et les loisirs associatifs ont toujours été très vivants dans le Nord (entendu au sens large), mais elles étaient très marquées socialement. On ne se mélangeait pas autant entre classes, on ne fréquentait pas les mêmes lieux, on ne partageait pas les mêmes activités. Mais cette apparente mixité sociale, du moins ce que je peux en deviner, est la suite de la disparition d’une certaine classe ouvrière, incarnée avant tout par les mineurs et les sidérurgistes qui possédaient leur propre périmètre d’action et de liberté sur un territoire dédié. Ce qui fut le territoire du travail, du labeur (au sens lourd du terme) est devenu un espace de loisirs dont les nouvelles générations qui viennent nager, faire du vélo ou s’embrasser sous la lune ne peuvent imaginer l’épaisseur de l’histoire.


Au bord du lac de la base de loisirs de Rieulay (59), 20 mai 2017 © Thierry Girard

 

21 mai 2017

À Auby, au nord de Douai, c’est jour de brocante et de ducasse. J’ai déjà évoqué dans mon billet précédent, l’importance de ces deux activités dans la culture populaire de la région. Du début du printemps au milieu de l’automne, il ne faut pas aller bien loin pour trouver soit l’une, soit l’autre. Dans son édition du week-end, la Voix du Nord en fait d’ailleurs systématiquement la liste.

À l’heure où les vendeurs de vêtements à 1 €, de vaisselle dépareillée ou d’objets divers plus ou moins en état de fonctionnement commencent à remballer leurs invendus, la ducasse s’éveille tout juste, et d’abord pour les plus petits, ceux qui tirent la main de leurs parents vers la pêche aux canards ou le petit manège. Les ados arriveront plus tard, lorsque les familles auront commencé à déserter la place et qu’ils seront désormais en terrain conquis, à l’abri des regards adultes. Je discute avec un vieux forain qui tient justement avec son fils et sa belle-fille un manège traditionnel de petites chaises (il vient d’en racheter un en Suisse) et une pêche aux canards. Il me dit que les temps sont devenus plus difficiles, à la fois parce que les gens comptent durement leurs sous et parce que les municipalités sont toujours plus tracassières —confrontées elles-mêmes à des règlements administratifs de plus en plus plus rigoureux— au point que certaines d’entre elles refusent désormais d’accueillir les forains. Arrive sa petite fille, une jolie gamine toute souriante. Son grand-père m’explique qu’elle va à l’école des bateliers à Douai qui accueille désormais les enfants de forains. Elle y est pensionnaire afin de pouvoir suivre une scolarité normale et espérer un autre avenir que celui de ses parents et grands-parents. Il m’avoue que, lui, ayant été baladé d’une école à l’autre, remisé à chaque fois au fond de la classe, “oubliant“ parfois même d’y aller, il avait aujourd’hui beaucoup de mal à lire et à écrire. Il me raconte cela avec un beau sourire, sans amertume. J’aime la bienveillance de cet homme qui dit aussi son bonheur, lorsque la saison arrive, de s’installer chaque semaine (lorsqu’il le peut) dans un nouveau village ou une petite ville entre le Cambrésis et les Flandres, l’Artois et l’Avesnois, et bien entendu d’un bout à l’autre du Bassin minier.


Ducasse à Auby (59), 21 mai 2017 © Thierry Girard

 

23 mai 2017

Joël Pierrache, l’actif maire de Pecquencourt, par ailleurs Président du Centre historique minier, m’a accordé un long rendez-vous. Nous avons convenu de faire ensemble un tour à travers les cités minières Lemay et Sainte-Marie qui bénéficient d’un intense programme de rénovation sous l’égide de l’Unesco. Je cite un article de la Voix du Nord du 6 décembre 2013 : « À Lemay, il était au départ question que Maison et Cités rase quarante-deux maisons, rue de Chambéry. Or elles étaient particulièrement représentatives de la variété des constructions réalisées par les compagnies minières. La ville «  sensible à ce patrimoine  » voulait donc les préserver. Ce d’autant que, dans le cadre du classement du bassin minier au patrimoine mondial de l’Unesco, il était possible d’obtenir des financements pour les rénover. Elles ont donc été sauvées et vont bénéficier d’une cure de jouvence. Dans le quartier, les travaux de voirie et de réaménagement des places sont déjà très avancés, avec de nouveaux pavages, plantations d’arbres, création d’un city stade… Le bâti viendra ensuite, en 2014, ici, à Lemay, puis à Sainte-Marie, en 2015, avec cette fois cent quatre-vingt-dix maisons à rénover. Les deux opérations étant menées par deux architectes différents. Et le maire de se réjouir du fait que sa commune fera partie des cinq cités pilotes de ce projet Unesco, et la seule pour l’instant dans le Douaisis ».

Cité Sainte-Marie, Pecquencourt (59), 23 mai 2017 © Thierry Girard

Les cent quatre-vingt-dix maisons de la cité Sainte-Marie ne sont pas encore toutes rénovées, loin de là. Certaines maisons sont encore murées et barricadées pour éviter qu’elles ne soient squattées et pillées ; d’autres sont déjà entièrement désossées (il reste juste les murs et la toiture) et livrées aux différentes entreprises de bâtiment. Joël Pierrache me montre la variété des maisons minières, ce dont il est très fier : il y a certes plusieurs modèles, mais même les maisons bâties sur le même modèle se distinguent les unes des autres par des détails, notamment les motifs en brique blanche qui viennent ornementer les façades de brique rouge et qui sent tous différents. Le revers de cette rénovation “contrôlée“ c’est que les contraintes sont très strictes, tant pour les architectes qui doivent respecter un cahier des charges précis, que pour les habitants qui ne peuvent faire ce qu’ils veulent, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur des maisons, comme adjoindre une cabane de jardin, faire sa propre clôture, ni même cultiver quoi que ce soit dans le jardin. Il y a un côté cité-modèle et rien ne doit dépasser ! La pelouse est réservée aux toboggans et trampolines (je n’ai même pas vu de piscines démontables comme dans d’autres cités), et c’en est fini du carré de choux, de poireaux ou de salades. Il y a pour cela des jardines ouvriers collectifs qui ont été mis en place à la lisière de la cité, près d’une zone de loisirs avec un étang. Evidemment, lorsque, après notre petit tour en voiture, je retourne seul pour faire des photos, certains habitants que je rencontre ne manquent pas de râler : les pièces sont rétrécies à cause de l’isolation obligatoire ; les terrains sont plein de pierres et de gravats, et rien n’y pousse ; les loyers sont trop élevés ; bref, rien ne va. Et pourtant, à circuler lentement à pied au milieu de cette cité aérée et paisible au centre de laquelle se trouve une école primaire et une aire de jeux en bon état, on se dit que les gamins que je photographie, les garçons en train de jouer au foot, les filles en train de papoter, ont plutôt de la chance. D’ailleurs, cela se voit sur leurs visages et par la manière dont ils sont habillés, ce n’est pas la zone, même s’ils me provoquent un brin en me disant de faire attention à mon matériel « parce qu’ici, c’est tous des drogués ! ». En fait, cette provocation est intéressante, car elle met à vif l’image de soi et le regard extérieur : comment vivre aujourd’hui, lorsqu’on est adolescent, dans une cité minière, même “pimpante“, sans être assimilé à la précarité et à la délinquance ?

Cité Sainte-Marie, Pecquencourt (59), 23 mai 2017 © Thierry Girard

 

24 mai 2017

J’ai rendez-vous avec Océane V. qui est serveuse à L’Elégance Istanbul, un restaurant kebab de Sin-le-Noble ; mais une fois sur place, c’est finalement le patron qui m’intéresse le plus. Il est Kurde et se prénomme Alex depuis qu’il est naturalisé français (peut-être en hommage à Alexandre Le Grand qui conquit autrefois l’Anatolie pour aller jusqu’au rives de l’Indus). Deux traits dominants : une forte hostilité au régime actuel qui sévit en Turquie, et même à ceux qui l’ont précédé, puisqu’il est arrivé en France comme réfugié politique au début des années 2000. Une revendication d’athéisme, ce qui est moins banal venant de quelqu’un qui a grandi en terre d’islam.
Le troisième trait, c’est une forte personnalité, non pas qu’il soit autoritaire, mais on sent quelqu’un de déterminé. Il s’est sans doute battu de différentes manières et on sent bien qu’il affronte la vie comme un combat. Il s’est fait sa place dans cette petite ville qui jouxte Douai. Son restaurant est plaisant et fort bien tenu, sans les odeurs habituelles de ce genre de cuisine. Il est marié avec une femme discrète qui parle peu français (il a du la faire venir de son village et de sa région), avec laquelle il a un petit garçon. Elle refuse de se laisser photographier, alors qu’Alex pose volontiers seul, avec son garçon de quatre ans, ou avec Océane. Chacun a ses paradoxes et ses contradictions, n’est-ce pas ? On est moderne, on s’intègre parfaitement dans une société étrangère qui vous accueille et qui correspond à vos aspirations laïques et démocratiques, mais il reste quelque chose de la tradition et du “pays“ à travers le mariage et la famille.

Océane V., Alex S. et son fils, Sin-le-Noble (59), 24 mai 2017 © Thierry Girard

 

25 mai 2017

Je termine cette “mission de mai“ en allant faire un tour vers la partie occidentale du Bassin minier. Paysages en mouvement autour de Bruay-la-Buissière et du terril d’Haillicourt, célèbre notamment pour avoir sur son flanc sud une vigne qui donne, à ce qu’il paraît, un vin correct. Bruay-la-Buissière est né en 1987 de la fusion de deux communes, Bruay-en-Artois et Labuissière, mais tout le monde est d’accord pour reconnaître qu’il fallait se débarrasser du nom de la première, trop marqué par la sinistre affaire de Bruay qui démarre en 1972 et se prolonge tout au long de la décennie. Mais, mon intention ce jour n’est pas tant d’explorer Bruay (c’est prévu pour plus tard) que d’en faire le tour, guidé une fois de plus par les terrils qui me servent d’amers et de balises.

Zac de la Porte Nord, Bruay-la-Buissière (62), 25 mai 2017 © Thierry Girard

 

En passant dans une modeste cité minière qui longe le versant nord du terril d’Haillicourt, je remarque une jeune cavalière discutant avec une femme qui se tient avec ses enfants sur le seuil de sa maison. J’arrive à très faible allure et me gare avant d’être sermonné, car je la vois de loin invectiver les conducteurs qui passent trop vite en voiture, au risque d’effrayer son cheval. Comme j’ai affaire à deux situations différentes, la cavalière et la mère de famille, je n’ose interroger ni l’une ni l’autre comme il me plaît de le faire habituellement. Je n’aurai donc pas d’histoires singulières aujourd’hui (sauf à revenir et prendre plus de temps), et je me contente de photographier cet écart entre la cavalière autoritaire et la jeune mère un peu triste.

Alison P., Isabelle F. et ses enfants, Haillicourt (62), 25 mai 2017 © Thierry Girard

 

[1] Sorj Chalandon, Le Jour d’avant (éditions Grasset, 2017), page 75.

 

© Thierry Girard 2018 pour les textes et les photographies

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